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Patrice Claustre : condamné au déni de justice ?

SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Mathieu Bollon - le 23/05/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice »
                            Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains




Le 15 novembre 2009 est sorti aux éditions Tatamis, dans la quasi-confidentialité, un livre au titre choc : « Voilà, justice, pourquoi je te hais » (1). Signé du nom de Marie-Elisabeth Claustre, il narre l'histoire du combat d'une femme, l'auteur elle-même, pour la libération de son frère, Patrice Claustre, condamné pour un meurtre qu'il nie avoir commis. Caractérisé par un style simple et direct qui n'enlève rien à ses qualités littéraires, ce petit ouvrage de 183 pages est un témoignage essentiel sur l'inefficacité actuelle de la machine judiciaire. A travers le récit touchant d'une lutte sans merci guidée par l'amour d'une femme pour son petit frère, Marie-Elisabeth Claustre lance un cri d'alarme contre la perversion d'un système qui a perdu toute son humanité en s'acharnant sur un suspect, condamné au terme d'une enquête bâclée. Une enquête qui pourrait être enseignée en faculté de droit comme l'exemple d'une procédure à ne surtout pas suivre. « Voilà, justice, pourquoi je te hais » est un manifeste contre toutes les erreurs judiciaires et les ravages qu'ils engendrent sur ceux qui en sont victimes, ainsi que leurs proches. La publication de ce livre est l'occasion pour Ring de retracer la genèse puis les différents rebondissements de cette affaire hélas trop peu médiatisée.

Marseille. 8, boulevard Philippon


    L'histoire commence à Marseille, dans un hôtel particulier aux allures bourgeoises situé au 8, boulevard Philippon. Dans cette vieille résidence vivent trois personnes : Patrice Claustre, son ami Philippe Polge, ingénieur informatique, et sa sœur Geneviève Viale, veuve de son état. Devenu peu à peu le protégé de Philippe, Patrice est l'homme à tout à faire de la maison, rendant quelques services comme le ménage en échange d'un toit. Il habite aux côtés de Philippe et sa soeur depuis le début des années 90, menant une vie de vieux garçon. Il faut dire que Patrice est très gentil et serviable mais a des difficultés à communiquer avec les autres, au contraire de sa soeur qui déborde de joie et d'enthousiasme. Le jeudi 24 février 2000, vers 13 heures, alors qu'il se rend à la cave pour nourrir Pégase, la tortue de Geneviève, Patrice passe par le vestibule qui conduit à la chambre de cette dernière. La découverte macabre qu'il va y faire va bouleverser sa vie. A cet endroit gît le corps ensanglanté, martyrisé de son ami Philippe Polge, mortellement blessé de 22 coups de couteau et deux coups de chandelier à la tête. Frappé par l'extrême violence de la scène dont il vient d'être témoin, Patrice Claustre se précipite sur le balcon côté jardin pour appeler à l'aide. Depuis leur fenêtre, la voisine Madame Blanc, professeur de mathématiques, et son jeune fils Victor aperçoivent derrière lui l'ombre d'un jeune homme qui passe, portant un sac de sport orange. Puis, dans un souci hygiénique, Patrice se lave les mains après avoir touché le corps de son ami, geste qui lui sera reproché par les enquêteurs et renforcera leurs soupçons. A l'arrivée des policiers, il a juste le temps d'enfiler son tricot à carreaux jacquard lorsqu'il est emmené sans sommation au poste de police pour y être interrogé au titre de témoin dans cette affaire. Une fois en garde à vue, Patrice Claustre va découvrir avec stupeur que son protecteur menait une double, voire une triple vie. Vaguement connu des services de police en tant que client régulier des prostitués homosexuels de la Gare-Saint-Charles dans le 1er arrondissement, Philippe Polge était au chômage depuis deux ans, ce que sa famille ignorait totalement. L'enquête révèlera par la suite que Philippe puisait régulièrement dans les économies de sa sœur, ce dont elle n'était manifestement pas au courant, et avait même demandé de l'argent à son protégé. Enchaîné au radiateur et privé de la moindre goutte d'eau, Patrice sera suspecté par les policiers d'entretenir une relation homosexuelle avec la victime. Selon la conviction des enquêteurs, il s'agissait un meurtre passionnel, fruit d'une jalousie entre amants. En échange d'un verre d'eau et au terme d'une garde à vue éprouvante de 48 heures, Patrice accepte de signer une déposition dans laquelle il reconnaît être homosexuel, ce qui est faux mais équivaut aux yeux de la police à l'ébauche d'un aveu. A la suite d'un entretien avec un juge d'instruction, le suspect est placé en détention provisoire à la prison des Baumettes. Il va y rester quatre mois, jusqu'au 13 juin 2000. Pour sa mère et sa sœur Marie-Elisabeth, ce sera une épreuve impitoyable mais aussi l'évènement qui va leur permettre de renouer des liens avec ce membre de la famille qu'elles n'ont pas vu depuis 17 ans !

Une enquête bâclée    


    En fouillant dans le passé de Philippe Polge, les enquêteurs retrouvent la trace dans un foyer de deux hommes qui se prostituent Gare-Saint-Charles et affirment avoir rencontré la victime avant sa mort. Cependant, cette piste ne sera pas explorée outre-mesure par la police. De même, ils apprennent que le protecteur de Patrice possédait un coffre-fort dans une banque. Il aurait pu être intéressant d'obtenir un mandat de perquisition pour l'ouvrir et en inspecter le contenu. Cependant, rien n'a été fait en ce sens. Pourquoi ? En juin 2000, un homme inculpé pour proxénétisme dans le milieu des prostitués de la Gare-Saint-Charles affirme que son frère, un certain Stéphane Ben Adel Gali, a été témoin du meurtre dans l'appartement de la victime. Lorsque les policiers lui présentent la photo de Patrice Claustre, celui-ci ne le reconnaît pas mais affirme que l'agresseur de Philippe Polge portait un pull-over beige à carreaux jacquard semblable à celui que portait Patrice le jour de sa garde à vue, un vêtement d'une banalité confondante d'autant qu'un témoin dira au procès qu'il était en jogging à l'arrivée policière et n'aurait mis ce pull-over beige type jacquard qu'après avoir appris qu'il devait suivre les policiers au commissariat. Pourtant, ce détail sera rajouté au dossier, censé constituer une preuve de plus de la culpabilité de Patrice Claustre. Lors d'un deuxième interrogatoire, Stéphane disculpera même Patrice, affirmant ne l'avoir jamais vu. Le 24 décembre 2000, Marie-Elisabeth Claustre apprend que les analyses génétiques ont rendu leur verdict : L'ADN retrouvé sous les ongles de la victime et sur un mégot de cigarettes n'est pas celui de Patrice Claustre. Ces empreintes génétiques ne sont pas non plus celles de Stéphane et son frère, ni même des deux individus interrogés en premier lieu mais appartiennent à deux inconnus. Disculpé par son ADN et par le témoignage du fameux Stéphane, le destin de Patrice Claustre aurait dû être scellé, d'autant plus qu'il était désormais défendu par Maître Gilbert Collard, un avocat bien connu des médias. Mais c'était compter sans l'acharnement de la justice et ses dysfonctionnements. En effet, comment expliquer l'absence de Stéphane Ben Adel Gali au procès en assises qui se tient à Aix en Provence les 15 et 16 juin 2006  ? L'accusé pouvait-il être légitimement jugé compte tenu du fait que ce témoin décisif avait mystérieusement disparu ? Ne fallait-il pas annuler l'audience en attendant de retrouver sa trace ? D'une nature discrète et manifestement affecté par la série d'épreuves subies lors de l'instruction, l'accusé s'exprime de manière monocorde, sans conviction lors du procès, donnant l'impression de ne pas se sentir concerné par cette affaire. Comme s'il ne souhaitait pas vraiment que son innocence soit reconnue. Cela jouera évidemment en sa défaveur. Toujours est-il que la cour prendra la décision de condamner Patrice Claustre, reconnu coupable pour le meurtre de son ami Philippe Polge, à 12 ans d'enfermement. Patrice est incarcéré à la prison de Luynes à Aix, au grand désespoir de sa mère et de sa sœur.

L'ultime combat


    Dans son livre, Marie-Elisabeth Claustre explique être passé par tous les états lors de l'instruction judiciaire, frôlant même le suicide et perdant progressivement sa foi en Dieu. Le 19 juin 2007 a lieu le procès en appel de Patrice Claustre qui a lieu à Draguignan. En l'absence d'éléments nouveaux apportés au dossier, la décision de la cour d'appel ne fait que confirmer le verdict prononcé un an plus tôt. Les juges continuent de se focaliser sur l'homosexualité présumée de l'accusé qui, même si elle était démontrée, ne constituerait en aucun cas une preuve de sa culpabilité. Marie Elisabeth se sent alors lâchée par tous. Pour ne rien arranger, elle est alors la victime d'un individu malfaisant bien connu sur le net, Frédéric Vignale, qui lui avait promis d'écrire son livre à sa place moyennant finances (il lui volera purement et simplement 4000 euros [voir ici le compte-rendu de cette micro-affaire et le témoignage de Marie-Elisabeth Claustre]). Elle raconte aussi comment elle a décidé de faire installer dans son jardin, à l'entrée de sa propriété, une immense enseigne lumineuse portant le message suivant : « Mon frère est innocent ». Laquelle inscription n'alertera personne, ni ses voisins ni même les élus locaux. En juillet 2008, le pourvoi en cassation a été rejeté. Récemment, un ami de Me Gilbert Collard, l'écrivain Yves Hilmann a mené sa petite enquête en marge de l'enquête officielle et découvert de nombreuses irrégularités dans la manière dont cette dernière a été effectuée. Tout d'abord, il a retrouvé la trace de Stéphane Ben Adel Gali, celui qui affirmait ne pas reconnaître Patrice mais son pull-over jacquard. Ce témoin était sensé avoir disparu mais Yves Hilmann l'a retrouvé chez lui, à Marseille. Cela veut dire que la justice n'a pas cherché à le retrouver. Pour quelle raison? Bénéficie -t-il d'une protection particulière, provenant d'un personnage haut placé ? Est-il un indic de police ? Par ailleurs, Yves Hilmann a découvert que le fameux coffre fort de Philippe Polge a été ouvert deux mois après son décès sur demande de sa famille accompagnée d'un notaire. L'ouverture de ce dernier aurait dû être fait en présence d'un représentant de la justice, procédure que n'a pas été respectée. De plus, on n'a pas retrouvé la trace du testament de la victime. Où est-il passé ? Etait-il dans ce coffre ? Comment expliquer que les hôtels de passe du quartier de la Gare-Saint-Charles que Philippe Polge fréquentait assidument n'ait reçu à l'époque la visite d'aucun enquêteur ? Depuis, ce quartier a été rénové, ce qui rend impossible toute nouvelle investigation. De même, Martine Meca, une ancienne amie de Philippe Polge, n'a jamais été recherchée, ce qui aurait dû être le cas. Au cours de son enquête, Yves Hilmann a exhumé de nouvelles pistes qui n'ont pour le moment jamais été explorée par la justice. Par exemple, il a découvert que Philippe Polge était en conflit avec une entreprise marseillaise, Télémarché Phocéen, qui l'aurait escroqué pendant ses années de chômage. Enfin, Yves Hilmann a recueilli de nouveaux témoignages dans le voisinage des Polge, notamment concernant l'homme au sac de sport orange aperçu le jour des faits. Ces nouveaux éléments devraient, s'ils sont pris en considération par la justice, jouer en faveur de la révision du procès de Patrice Claustre.

Outre une attaque en règle de la justice et ses dysfonctionnements, Marie-Elisabeth Claustre nous offre à travers ce livre un témoignage profondément humain et touchant, abordant notamment la question de sa foi en Dieu ou encore de son amour pour les animaux, en particulier les chats auxquels elle prête une sensibilité égale à celle des hommes. Cet ouvrage, écrit sous la forme d'un roman autobiographique, fait le récit saisissant du combat de l'auteur contre ce qu'elle considère comme une monumentale erreur judiciaire. A la fois tendre, pudique et empreint d'une rage à peine contenue, ce livre est un pavé dans la mare de la justice française.

            Mathieu Bollon


Site internet officiel sur l'affaire Claustre : http://www.patriceclaustre.com/

1 : Voilà, Justice, pourquoi je te hais, de Marie-Elisabeth Claustre, préface de Maître Gilbert Collard.


Toutes les réactions (3)

1. 25/05/2010 06:58 - fer

ferAtroce histoire, je n'étais pas au courant de ce fait divers. Le type doit devenir fou en prison...

2. 25/05/2010 08:40 - Eric R.

Eric R.Ca n'est ni la première erreur judiciaire ni la dernière, je suis sidérée par l'emprise d'un simplee flic sur la psychologie du gard et enfin, la durée de la condamnation.

3. 05/06/2010 10:21 - marianne

marianneCollard respire l'insincérité dès que je vois quelque part, ça me coupe l'envie d'en savoir plus!

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Atroce histoire, je n'étais pas au courant de ce fait divers. Le type doit devenir fou en prison...

fer25/05/2010 06:58 fer
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