En France, quand un radical-socialiste déclare benoîtement qu’une chose anormale est normale, c’est le signe infaillible que nous sommes partis pour une longue spirale du déclin. Voyez le déficit de la nation, vanté comme une technique économique « normale » pendant trente ans. Au bout : faillite. Dans le cas du football français, le radical-socialiste, c’est Jacques Chirac, et l’événement profondément anormal qu’il trouve anodin, voire normal, c’est le coup de tête de Zidane, il y a quatre ans.
Or, rien n’est moins normal que ce coup de tête inaugural, car le football est un fait civilisateur, c’est-à-dire une manière collective d’élever un grand nombre de jeunes, ainsi que le furent et le sont parfois encore des institutions comme le service militaire, le parti communiste, le patronage, ou le scoutisme. Et quand l’exemplarité, à la tête de ces institutions, vient à manquer, ça donne… que le coup de tête de Zidane est au foot ce que les curés pédophiles sont à l’Eglise : une catastrophe, disproportionnée en raison de la responsabilité particulière de celui qui doit, par fonction, endosser un rôle exemplaire. N’importe quel sous-lieutenant sait ça.
Dans le cas d’une faute venue de haut, il n’y a qu’une issue : que la sanction tombe de plus haut encore, vite, fort et clair. La sanction n’est pas tombée. La civilisation, attaquée, ne s’est pas défendue. Elle a excusé, et c’est tout juste si elle ne s’est pas excusée. La jurisprudence Chirac-Zidane: le mou bénit les coups du fort.
Nous n’aurions jamais dû jouer le match contre l’Afrique du Sud, car l’offense faite en 2010 au pays et au sport dépasse de loin la tête de Zidane quatre ans plus tôt. Avec la nouvelle génération, on est passé d’un scandale artisanal à l’obscénité à l’échelle industrielle.
En tout cas, cette culture de l’absence de sanction a engendré la haine de soi de cette équipe, car une faute non sanctionnée est un passeport pour le nihilisme. Depuis, à son sommet, le foot français s’est installé dans l’ambiance d’une boîte SM. Qu’est-ce qu’une boîte SM ? La complicité de plusieurs haines de soi. Le but du jeu : faire des confettis de plus en plus petits avec le sentiment de sa dignité.
2. La chute.
A partir de là, on ne parle de morale sportive de l’équipe de France que pour évoquer son tabassage en règle : c’est un petit jeu décadent dans un coin de cette immense orgie romaine qu’est devenue la vie de ce groupe. Aux portes de l’orgie, la FFF et l’entraîneur de l’équipe ne sont plus que des videurs au service de ces très improbables fêtards, essayant comme ils le peuvent d’interdire à la presse et au public de voir le très décadent spectacle.
Tout le monde (ou presque, et il faudra faire scrupuleusement le tri) se tient mal dans cette équipe, non pas par une espèce de fatalité, de concours malheureux de circonstances, ou de mauvaise éducation (car des voyous sublimés par un projet collectif, un rôle, un maillot, on en voit tous les jours), mais bien parce qu’ils sont là pour ça. Ils sont là pour éclater deux trucs, « cousin » : la France, et le sport. La France, d’abord, parce qu’ils pensent qu’ils ne vont quand même pas représenter ce pays dont le pouvoir suprême les encourage depuis la dernière coupe du monde à continuer de sortir des clous … Ce groupe est officiellement installé dans l’obscène (c’est-à-dire en dehors de la scène du sport, et en dehors de la représentation du pays), en mode doigt d’honneur, et l’équipe sauvage pousse l’avantage toujours plus loin, pour voir si elle peut se payer un pays tout entier. Et de fait, elle peut, rien ne l’en empêche.
Sur le plan sportif, ensuite, ils sont beaucoup moins que nul, parce que pour avoir zéro il faut avoir au moins rendu une copie. Ils font mieux, ils trahissent carrément l’esprit de cette équipe, je veux dire l’esprit que les Français aiment retrouver en elle à travers les générations et les talents. Et en effet, rien de ce qui fait le style traditionnel de l’équipe de France – inventivité, fair-play, « furia francese » (un truc qui nous vient de Louis XII, quand même), dosage subtil de sens collectif et de charges individuelles débridées, improvisations folles et belles à voir sur une trame stratégique fragile mais inspirée ; et même ces effondrements soudains qui sont, parfois, comme un magnifique hommage de l’excès de talent à la défaite – n’a été représenté sur le terrain. Non : des atomes confits, des mécaniques esseulées, des solitaires à gueule de bois, des singularités fantomatiques et stériles, des mutins sans objet.
L’air mécontent et pétrifié de Domenech, et son peu d’aménité envers la presse s’expliquent non pas, me semble-t-il, par une bizarrerie de caractère, mais par le fait que son honneur est engagé à ce que ça ait l’air propre alors que c’est pourri, que ça ait l’air de marcher alors que ça rampe, et que ça semble fonctionner alors que ça explose… Je ne dirais pas du tout qu’il a manqué d’honneur – c’est-à-dire d’une définition de lui-même à laquelle il tient -, il en a au contraire beaucoup, il m’a l’air fier, il a fait face dans son genre, mais il a commis l’erreur énorme de décider que puisque tout merdait en grand, son honneur était engagé à faire en sorte que cette équipe ait l’air d’être quelque chose alors qu’elle n’était rien. Rien : même pas une mauvaise équipe. L’honneur de Domenech, c’est celui d’un videur de boîte louche. Sa fiche de poste : interdire qu’on vienne y voir. Le problème, c’est que la terre entière voulait y voir … à la fin, ça n’est pas tenable. Soi-disant entraîneur d’une bande de non sanctionnés en saturnales permanentes, Domenech, c’est le paradoxe du chômeur en poste, du responsable irresponsable, c’est la tête absente d’un attelage d’intouchables sans courroies et sans volonté, qui n’a plus rien de sportif.
3. L’enfer.
Bref, la trame métaphysique est dantesque, et c’est logiquement Jérôme Bosch qui vient à l’esprit au spectacle des saynètes sulfureuses de la séquence Mondial. Brêve typologie pour un travail de mémoire futur :
Scènes de purges : t’es pas de ma bande, je te passe pas le ballon. Pas la moindre idée de transcendance nationale n’a effleuré l’esprit de ces joueurs.
Scènes de paranoïa en salle de presse : je veux bien répondre à vos questions si vous n’en posez pas. Yeux lourds, violence pure, animalisation du rapport aux médias. « Orangemécanisation » de la relation entre le public, l’encadrement, les joueurs, la presse…
Scènes de vestes : ah ouais, l’ennemi n’est pas qu’intérieur, il y a aussi une équipe adverse qui vient de nous en coller une sur le terrain. Rentrons vite à l’hôtel purger l’ennemi intérieur (voir plus haut).
Scènes de purée intellectuelle : le groupe va bien, dit un membre quelconque de l’équipe, mais le groupe va mal, mais le groupe va bien parce qu’il a envie d’aller mieux, enfin le groupe regrette, assume, souffre, et puis d’ailleurs il a envie de porter le maillot. On va tout donner. On arrête tout. Vous me suivez ?
Scènes de type Agonie de l’Empire Soviétique : vous prenez un type en costume gris avec une cravate en tergal, vous le mettez devant un semi de logos, et il vous livre un discours dont le sous-texte est le suivant : je, président de la FFF, ne comprends rien à ce qui se passe, mais il y a une FFF dont je suis le président, et ça, c’est du solide, c’est du pognon, c’est un système, et ça résiste au connard qui est à ma gauche et qui se prend pour le capitaine de l’équipe. Enfin je crois, que ça y résiste.
Scènes de prise d’otages dans des cars, auxquelles il ne manquait plus que le GIGN en embuscade.
J’en passe…
Marin de Viry / agence Maxppp
4. La rédemption bidon.
Tout ça faisait gentiment des bulles de souffre jusqu’à l’arrivée pour la scène finale de madame Roselyne (Roselyne ?) Bachelot, affublée d’un regard mystique qu’elle a piqué pour l’occasion à Ségolène Royal. Elle dispensa aux joueurs un cours de moraline et improvisa une psychothérapie de groupe, au terme de laquelle les joueurs pleurèrent.
Pleurèrent.
Pleurèrent !
C’était la scène lacrymale, pour que notre honte fût entièrement consommée.
Je sais : pleurer, en langage psy, veut dire qu’ils ont extériorisé leur souffrance, et que c’est bon pour leur psyché. Ils vont pouvoir entamer leur travail de deuil grâce à la labialisation de leur douleur intime… Enfin, quelque chose comme ça.
Le spectacle de ce télé-pseudo-repentir, de cette média-morale à deux balles, de cette pleurnicherie mondiale relayée par satellites, de cette alliance du psychologisme et de la démagogie ont brisé en moi quelque chose comme les derniers remparts démocratiques. Je suis tenté par le boulangisme à cause de Roselyne, et je vais finir par en appeler carrément à l’armée : mon royaume pour un adjudant-chef de régiment d’infanterie parachutiste, qui viendrait, avec sa science des coups de pompe dans le cul, s’occuper de l’équipe de France !
Car ce n’était pas ça qu’il fallait faire, ce numéro de cellule psychologique doublée de référent de Cité, madame la ministre. Il fallait leur dire : demain, vous ne jouez pas, bande de petits cons. Aujourd’hui, vous reprenez l’avion, tas de minables. OK on fera le tri plus tard entre les meneurs et les autres, mais là, tout de suite, vous êtes virés. Vous dégagez, vous regardez vos pieds, vous suivez les flèches jusqu’à l’aéroport.
Car l’expiation « par le jeu », le rachat « sur le terrain », n’ont aucun sens tant que la sanction pour outrage n’a pas eu lieu. Et d’ailleurs, logiquement, le match France-Afrique du Sud, que nous n’aurions pas dû jouer, ne nous a rien appris que nous ne sachions déjà : ce n’est pas parce qu’il a la gueule de bois qu’un nul arrogant devient moins nul que dans son état normal. Ce n’est pas parce qu’on pleure qu’on a raison.
5. La refondation sur des bases liquides
La prochaine étape, c’est Venise. Il va falloir refonder sur des bases liquides. Liquides, car madame Bachelot a fait comme Chirac : elle a nié l’offense, et les mufles, revenus de leurs larmes, se tapent sur les cuisses, car ils n’ont nullement été inquiétés. Elle a considéré que cette équipe était notre équipe, que ces joueurs étaient les enfants de la patrie. Elle a voulu réparer les prétendues blessures psychologiques, là où il aurait fallu laver les fautes dans la sanction. Elle a tricoté du compromis lacrymal, là où il aurait fallu juger. L’ultime séquence présidentielle, à base de voiture officielle venant chercher Henry à l’aéroport, n’a qu’un sens : avertir les prochains membres de l’équipe que quoiqu’ils fassent, qu’aussi loin iront-ils dans l’odieux, il ne leur arrivera rien.
Bref, pour l’avenir, je sens qu’on tient quelque chose de liquide.
Marin de Viry
Toutes les réactions (13)
1. 28/06/2010 13:43 - Fowell
Evra et Abidal l'ont pourtant dit, je ne comprends pas : tout se passait bien en Afrique du sud.
2. 28/06/2010 14:57 - fer
votre texte est intéressant mais miné par des erreurs dus à votre méconnaissance du foot. tout d'abord Zidane ne pouvait ètre sanctionné puisqu'il s'agissait du dernier match de sa carrière (victoire ou défaite, coup de boule ou pas) ensuite un ministre ( voire un militaire ) n'ont pas à se méler de ce qui se passe dans une équipe de foot , ce sport est régi par une fédération seul habilité pour cela . l'ingérence du politique ainsi que le fait de ne pas jouer un match ( contre l'Afrique du sud ) entrainerait des sanctions tres lourdes de la FIFA cette fois envers le foot francais dans sa totalité et non pas juste les fautifs.
3. 28/06/2010 15:00 - dark city
@ fer : tatillon va..
4. 28/06/2010 16:10 - Psssittt
Et pendant qu'on nous la met profond au sujet des retraites, Sarko rencontre Henry. C'est pas un beau signe ça?
5. 28/06/2010 18:28 - dugari
@fer
je pense que Marin parlait, pour Zidane, d'une sanction "politique", "sociale", "médiatique" ou un peu tout ça à la fois. Bref, il voulait dire, et je suis 100% d'accord avec lui, que Zidane ne devrait pas aujourd'hui encore être considéré comme "quelqu'un de bien" en France. On le prend encore pour un dieu vivant et c'est ça qui est regrettable. Je repense souvent à cette ineptie qu'il nous a servie comme excuse : "je m'excuse, mais si c'était à refaire, je le referai". Pitoyable. Bref, Marin ne parlait pas (sauf à ce que je l'aie mal compris) de sanction sportive!
6. 28/06/2010 18:58 - commequidirait
@dugari
D'accord avec vous sur le fait que Zidane n'est pas forcément un "modèle". Néanmoins, quelle autre sanction (excepté sportive et qu'on ne pouvait pas prendre comme le dit "fer") pouvait-on prendre contre lui ?! Je veux dire qui soit juridiquement recevable.
7. 28/06/2010 19:41 - Oldman
que dit un Africain du sud à un "joueur" de l'équipe de France ?
VOUVOUZAN aller Déjà ? ...
8. 28/06/2010 21:19 - Alice Altress
Marin, j'aurais adoré vous voir à la place d'escallettes en conférence. "Bon, c'est un petit peu le désastre, alors Patrice, elle est où la furia francese ?"
9. 29/06/2010 00:25 - Jokarx
"Qu’est-ce qu’une boîte SM ? La complicité de plusieurs haines de soi". grandiose.
10. 01/07/2010 16:36 - babydrone
le problème ne provient pas du fait que l'Équipe de France est tout à fait représentative de son pays, mais que son pays est tout à fait représentatif de l'Équipe de France.
11. 01/07/2010 23:32 - dugari
@commequidirait
Il ne s'agit pas ici de sanction "légale". Je pense que l'auteur sous-entend qu'il aurait été ô combien plus sain de "bannir" Zidane des hommes respectables en France. Encore une fois, un geste malheureux peut arriver à tout le monde. Mais ses pseudo-excuses à froid m'ont paru insupportables. Au lieu de le blâmer, on a oublié son coup de boule et on se prosterne devant lui et devant les platitudes qu'il nous offre en guise d'analyse du football (et parfois de la société, quel culot!)
12. 03/07/2010 15:10 - ChaosTeknik
Très beau passage sur le télé-pseudo-repentir...Le lacrymobachelotage m'a également scotché: et ils pleurèrent, et nous pleuraaaaames et nous rentraaaames tranquillement, mais Ribery "a les boules" (puantes?), donc tout va bien, ....il faut une vraie refondation...mais où sont les maçons ???
13. 09/07/2010 21:47 - kobus van cleef
se mêler de foutebaule déjà à la base c'est du temps perdu
qu'ensuite il faille tracer des parallèles entre l'edf et le cher et vieux pays c'est plus que je n'en puis supporter ( sans limerick)
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