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Pas assez de capitalisme culturel en France ?

SURLERING.COM - CULTURISME - par Frédéric Gajaray - le 19/01/2011 - 7 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Le livre Mainstream de Frédéric Martel a fait causer, imprimer, raconter du blabla pendant plusieurs mois. Innocent, il nous montrait que le monde avançait aux couleurs d’Avatar, de Wikipedia et de l’Ipad. Ce qui est vrai. Mais M. Martel nous disait en plus que c’était bien ainsi. On avait un peu envie de mourir devant un tel manque de scrupules, et une approche des choses si béatement moderne qu’elle en devenait vide. Une odeur d’autodafé se répandait ; quelque chose se tramait dans la cuisine de Mac Donald. Et bien, avec Olivier Poivre d’Arvor, le taulier de France Culture, elle devient plus précise, cette odeur, moins vilaine disons le, mais le poil frise quand même.



La guerre des mondes.

L’idée de base d’Olivier Poivre d’Arvor, c’est que nous sommes en guerre. Il débute son livre avec cette fameuse tribune du Times magasine, The death of French Culture, se remémorant comment il était monté au créneau pour défendre sa France, et expliquer un peu aux anglo-saxons que leur délire sur la mort de la France, ça remonte tout de même à quelques siècles. Et que malgré leurs traits, on reste debout, derrière notre bouclier, et qu’on les emmerde un peu. Mais Poivre d’Arvor est alors pris par le doute. Il se met à creuser, et à se dire que c’est plutôt exact, ce constat, finalement. Il cherche une explication, et il la trouve en remontant aux origines, c'est-à-dire, à ce qui fait que les Américains, premier peuple au monde, l’emportent sur nous, vieux Français. Pour lui, il y a deux conceptions de la culture qui s’opposent. Celle élitiste, orgueilleuse, celle « des glorieux mensonges » dont parlait Mallarmé, globalement représentée par la France. Et celle qui la percute, dite plus primitive – ce qui reste un truisme français –, plus vigoureuse, plus entreprenante : celle des Américains. « Ce sont deux conceptions de la culture, l’une globalement française, aujourd’hui en passe d’être dominée, l’autre, franchement américaine, quasi dominante, qui s’affrontent ici. »

«  Pour nous, Français, c’est un choc. Accoler au doux mot de culture celui, plus gros, de capitalisme, c’est accepter la disparition d’un tabou qui plaçait globalement la création à une bonne distance de la sphère marchande. », alors que les américains s’en moquent, eux, de notre mépris de l’argent. Mépris de l’argent qui date. On pourrait causer de la bonne vieille prohibition de l’usure, de l’éthique protestante, de son lien avec l’esprit du capitalisme dont parlait Max Weber, bien sûr, pour expliquer ça. Mais on pourrait remonter plus loin encore. Nous n’aimons pas l’argent, c’est un fait. Nous avons pour manières de tordre le cou aux banquiers lombards dès que nous avons quelques guerres en Flandres à financer. Et depuis Rome, et le stoïcisme en particulier, nous opposons l’otium, c'est-à-dire, le loisir, fait d’études intellectuelles, d’une recherche presque éthérée – certes pour le bien public, mais a fortiori – au neg-otium, littéralement, le négoce, le truc qu’on laisse aux médiocres, aux cupides. Le mot négatif.

Devant cet état de fait, Olivier Poivre d’Arvor nous demande, bien gentiment : « Saurons nous relever le défi d’un nouveau modèle culturel, s’appuyant sur la révolution technologique, mais au service de l’humanité, de la solidarité, de la sociabilité, de l’émotion ? » On entend au loin quelque chose comme un tintement de cymbales.

La guerre des machines.

Alors Olivier Poivre d’Arvor développe ce qui fait la force des américains. Il montre que la culture passe par les nouveaux médias, que c’est une guerre de contenus, de flux technologiques. Les chars d’assauts se nomment Google book, Ipad, Microsoft. Et comme nos armes blindées sont mal équipées, nous perdons. En gros, nous ne sommes pas encore passés à l’uniforme bleu horizon, et dans notre esprit, la guerre, elle se fait façon Reichshoffen.
Pardonnez les images belliqueuses, mais nous en étions au préambule d’une moquerie. Il nous fait rire, le Poivre d’Arvor, rien qu’avec son titre. Un magnifique paradoxe : « Bug made in France ou L’histoire d’une capitulation culturelle », pour un livre dans lequel on ne trouve ni une trace d’ambition historique,  ni un esprit revanchard, c’est tout de même aberrant. « Capitulation culturelle », ça fait discours de droite post-communarde. Cela révèle bien l’axe que suit Poivre d’Arvor : une longue allégorie guerrière –  mais sans guère. Il ne fait que héler les Américains tout au long du livre, en manière de Jean Monnet viril – essayez d’imaginer. On se surprend à lire des machins comme ça : « Tels de preux chevaliers sur un champ de bataille, [Américains,] vous exhibez alors, fiers de votre héraldique, les blasons, les boucliers à vos couleurs, à vos marques, n’hésitant jamais à vous distinguer. Marques américaines, cela va de soi : Yahouu !, AOL, MSN, YouTube, MySpace… »
Et la solution toute brave et héroïque de Poivre d’Arvor, c’est de proposer 1/ une politique culturelle européenne façon Jack Lang 2/ l’apprentissage à marche forcée de l’anglais partout 3/ défendre l’exception culturelle européenne 4/ demander gentiment aux américains de pas être trop méchants. Hormis ça, montrer que nous emportons des victoires fastueuses, par exemple, l’entrée de l’exception culturelle dans les politiques de l’UNESCO. Le tintement de cymbales se fait plus clair.

Fiche-nous la paix !


Pour tout dire, il y a une tribu d’intellectuels qui use, qui fatigue, qui tue. On peut penser à Charles Dantzig ou Alain Minc. Vous savez, c’est ces types qui se mettent on ne sait pas trop où, qui serpentent, se contredisent, et nous racontent leur belle amitié avec Steve Jobs. Ces types qui n’ont pas peur de mettre dans le même sac Avatar et un film de Kechiche, parce que ça fait vraiment bien. Qui rêvent d’un monde où les livres seront tous numérisés, parce que c’est assez branché pour eux. Ces types qui n’hésitent pas à lâcher un mot ou deux sur ce «[…] monde intellectuel, blanc, hexagonal, totalement hermétique devant la création […]», et qui n’éprouvent pas de gêne à parler de « marque France ». Qui aiment ceux qui les détestent, et qui détestent ceux dont ils font partie. Ainsi en va-t-il de ce bon Olivier Poivre d’Arvor, qui se met à abominer le jargon des technocrates de l’Union Européenne, alors que précisément, il parle leur langue, et fort bien : « Qui ne serait pas « pour » la diversité culturelle ? Libre médias, langues variées, droits de la propriété reconnus, droits de l’homme, expressions et biens culturels nombreux, différenciés, qui ne sont pas des marchandises comme les autres, modes de création, tous les pluriels du monde ne suffiront jamais à diversifier cette diversité. » ; « Mais dans les domaines aussi divers que le mouvement des idées et de la création, la fabrication des marques et la circulation des modes, la numérisation, l’aide au développement culturel, le pilotage macoréconomique et juridique des systèmes culturels ou l’explosion et la nécessaire régulation des creative industries à l’échelle mondiale, les Etats ne peuvent certainement pas perdre complètement la main. » etc.
Ces intellectuels qui ne veulent pas distinguer. Alors que c’est justement cette distinction, notre culture. Peut-on vraiment comparer ce qui tient davantage de la réussite économique, de la perforation de marché, avec la culture ? Nous n’y pouvons rien, s’il y a une culture du divertissement pour tous. La culture fleurit encore en France, s’il on regarde les choses à l’aune de notre paradigme français, et que l’on ne met pas les jeux-vidéo aux côtés des livres. Du reste, c’est souvent comme ça que nous avons apporté au monde notre universalité : dans notre singularité, dans notre particularité.  Ce que ne veulent pas voir les Poivre d’Arvor, parce que pour eux, soit on est universel, soit on ne l’est pas. Preuve en est, cette citation de Schiller qu’il met en épigraphe d’un chapitre, et qui, pardon pour Schiller, manque vraiment de réalité : « J’écris au titre de citoyen du monde. De bonne heure, j’ai perdu ma patrie pour la troquer contre le genre humain. »
Mais l’artiste français n’est-il pas plutôt le hussard sur le toit de la France ?

Frédéric Gajary
Bug made in France, ou L’histoire d’une capitulation culturelle, Olivier Poivre d’Arvor, Gallimard, 150p., 12€




Toutes les réactions (7)

1. 20/01/2011 06:54 - Léon

LéonNous infliger la lecture de cet imbécile de Poivre, même à dose homéopathique, est peu charitable, Monsieur Gajaray. Passe pour cette fois...

2. 20/01/2011 08:11 - HR

HROlivier Poivre d’Arvor a toujours vécu de la main-mise de l'Etat sur la culture en France. Il est mieux placé que quiconque pour en analyser la faillite.

La politique d'"exception culturelle" a fini par porter ses fruits: en 2010, alors que le nombres de spectateurs au cinéma battait un record vieux de 43 ans, largement plus de la moitié allait voir des films américains. Et l'an dernier, sur les 100 meilleures audiences à la télé en début de soirée, 53 allaient à des productions américaines.

Voilà où mêne le contrôle total de la production audiovisuelle française par l'Etat français.

3. 20/01/2011 09:49 - HP

HPEn même temps, quand c'est un film français qui fait péter les records, c'est Bienvenue chez les Chtis...Je pense que ce monsieur est en retard de quelques guerres. L'américanisation du monde n'est pas d'aujourd'hui

4. 20/01/2011 13:52 - Dell

DellDéjà que le paysage cinématographique français est nullisime, à part de rares exceptions, alors je n'ose imaginer la tronche de nos divertissements et même de notre mode de vie sans l'américanisation du monde.

5. 20/01/2011 18:02 - jsc

jscVoici ci-dessous les paroles d’Olivier Poivre d’Arvor que nous pouvions lire dans Le Monde daté du 14 septembre 2008 et prononcées lors d’un débat avec Antoine Compagnon sur « l’avenir de la culture française » (voilà qui s’annonçait palpitant et ce le fut !). Non, non et non, il ne s’agit pas une caricature signée de Philippe Muray mais bien des propos graves et sérieux (donc irrésistiblement comiques) de Poivre d’Arvor. Rions, c’est tout ce que nous avons à opposer à ce merveilleux Avenir dominé par la férule de Mère Culture :

O. P. A. : « Je crains que le grand livre qui demain va parler à l'habitant de Lagos, de Chicago et de Buenos Aires ne soit pas écrit en français, alors que Les Misérables parlaient au monde entier. Il faut trouver un moyen de briser cette grave tendance au repli. Et que nous retrouvions le goût de l'exportation ; ici, vous avez raison. La culture est aussi une valeur commerciale, si elle n'est pas un commerce comme un autre. C'est même je crois et, de très loin, notre valeur économique numéro un. Or, il existe en France une élite qui se reproduit, alors que le monde attend de nous une expression culturelle différente, métissée, qui existe chez nous en banlieue ou dans des milieux à la marge, et qui parlerait beaucoup plus au monde et aux jeunes. Mais l'élite à du mal à classer cela dans la culture. Ensuite, les trois quarts des étrangers qui viennent en France viennent pour consommer des objets culturels. C'est beaucoup d'argent ! Il faut sortir du discours intégriste sur la culture sacralisée qui refuse la réalité économique. Les Chinois qui viennent à Paris connaissent Disneyland, mais ils voudraient aussi en savoir plus sur Alexandre Dumas et le comte de Monte-Cristo, qui les fascine particulièrement. Ou sont les lieux qui sont consacrés à sa vie et à son œuvre ? Ou est le parcours qui mettrait en scène Les Misérables ? Hugo et Dumas sont de formidables produits culturels. Nous n'exploitons pas assez nos ressources et avons encore trop peur de sortir de nos frontières. Et je crois que cela doit devenir une question dont se préoccupent en particulier les hommes politiques. Il y a urgence ! »

« Mais les temps qui viennent seront ceux d’un vaste désert ; le temps français sera lui-même le déploiement du vide. Jusqu’à l’irréparable extinction. La France est atteinte par "le cafard" de l’agonie ». Cioran


6. 20/01/2011 20:40 - HP

HPComique mais tragique surtout... Sa solution : du Hugo rapé par cortex, c'est vrai que c'est une telle richesse ces quartiers ! Heureusement qu'on les a, sinon on se demande bien ce qu'il nous resterait pauvres cons de français.

Allez un peu d'optimisme, on a Houllebecq et il fait un tabac aux US même avec BHL sur la couverture. Plutôt rassurant non ?

7. 20/01/2011 22:43 - Simon

SimonDieu merci, la culture en France n'est pas cliniquement morte. Elle est juste défaite, elle a perdu la guerre façe à la soviétisation-gogaullisation générale... Elle devient "underground", plus pure, réservée à une petite élite dont les lecteurs de Ring, de feu Subversiv, d'ILYS ou de Contrepoints. Mais ce mouvement devient mondial depuis que l'ONU se fait fort de mettre son museau dans les affaires culturelles. On troque la Culture contre les cultures de l'exception portant par là les conduites les plus barbares à un pied d'égalité avec Shakespeare ou Turner...

La force américaine, elle est simple : liberté de créer, penser.. et universalité : les principes des Pères Fondateurs le sont, l'oeuvre de Tarantino aussi. Et peu de cinéastes français peuvent se targuer d'arriver à son talon malgré toutes les subventions généreusement versées.

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Léon20/01/2011 06:54 Léon
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