Paris Plage et la mystique de l’éclate
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Marin de Viry - le 05/05/2010 - 20 réactions -
 Générique :
Ça commence calmement. Sur le site de la mairie de Paris, un diaporama illustre le projet d’aménagement des berges de la Seine. Un peu plus bas, une vidéo permet de voir Bertrand Delanoé apportant un éclairage politico-philosophique sur ce projet. J’apprends par ailleurs que Paris-Plages va rouvrir cet été… Je clique un peu…
Et là, je comprends tout soudain qu’entre « Paris-Plages » et le projet d’aménagement des berges de la Seine, on tient un concept global, comme diraient les gens de marketing, voire une herméneutique municipale où se dévoilent les fins dernières de la politique urbaine. En somme : une grammaire de la néo-ville. C’est vraiment une somme, les berges futures et Paris-Plages : tout en haut de cette summa, il y a une mystique de « l’éclate », d’où découle une philosophie du fun, d’où coule une politique conçue comme la logistique du fun, laquelle innerve des pratiques cools, et tout en bas, il y a des gens. Enfin… une certaine conception des gens. Des gens heureux. Révélation dans la révélation, j’ai réalisé qu’à travers le « projet berges » et Paris-Plages, Bertrand Delanoé avait l’intention de me rendre heureux, moi, Marin, fils d’Amé, petit-fils d’Humbert, et qui plus est, sans me connaître. Je voudrais le remercier à ma façon de cette sollicitude sublime et kantienne - sublime, car elle dépasse de loin le degré de générosité que je puis attendre de quelqu’un que je ne connais pas, et kantienne, car Bertrand Delanoé n’ayant aucune sympathie personnelle pour moi (et pour cause, je ne l’ai jamais vu qu’en carte postale), il a un immense mérite moral, car il veut mon bien en tant qu’humain et non en tant que personne-. Cette sympathie abstraite m’émeut.
Donc, le diaporama. Il est simple : avant, dans cet avant obscur, c’est-à-dire aujourd’hui, les berges de la Seine sont livrées aux voitures et au bitume. Après, c’est-à-dire quand le projet d’aménagement des berges sera achevé, on voit en fondu enchaîné des choses heureuses et différentes : des dessins d’arbres, de gens, des îlots artificiels avec des jardinets, des serres équipées de bornes wifi, des gradins descendant sur la Seine, au pont de Solférino, en face desquels un écran géant sur pilotis est installé, un « skatepark », des massifs de fougères où les fougères sont signalées par un panneau « fougères » (je n’invente RIEN), etc.
Le message est limpide : la voiture va laisser la place au piéton, le dur au doux, l’agressif au convivial, le gris au vert, le pollué au pur, le bruit des moteurs au clapotis des vaguelettes. J’ai du mal à être contre, en fait. A la vision de ce diaporama je ressens peu à peu pour Bertrand Delanoé le même amour kantien qu’il me porte. D’où me vient donc ce reste de sentiment de cauchemar ? Je clique sur la vidéo de notre maire présentant le projet. Ce n’est pas très structuré, mais c’est énergique et on voit l’idée. J’entends : « fête, nuit, rester ouvert à la créativité, matière adaptable, balade, culture, on verra bien »… et j’entends l’expression-clef: « occasions de bonheur ». Le maire veut donner des occasions de bonheur aux parisiens.
Ça me fait rire, mais je ne tiens toujours pas l’explication à ce sentiment de cauchemar.
Tiens, peut-être là ? Sous l’exposé explicatif du projet, un internaute demande, dans la zone de discussion, que le projet comprenne une piste large pour les rollers, sans interruption de la piste, et sans pavés, s’il-vous plaît, merci. Le préposé municipal au forum lui répond oui, bien sûr, c’est prévu… Là, je renoue le fil du cauchemar. Il y a quelques jours, j’ai été empêché de traverser le boulevard des Invalides par un coulis interminable de rollers ; n’y tenant plus, j’ai fini par le traverser quand même au pas de course, en profitant d’une petite éclaircie. Un type en surcharge pondérale et en rollers m’a crié une injure que la décence m’interdit de répéter. La notion de « fascisme de divertissement » est devenue concrète dans mon esprit : un abruti s’amuse en vous dérangeant, et quand vous le dérangez parce que son divertissement vous dérange, il vous insulte grassement. Un peu plus loin sur le site, en réponse à un internaute qui demande que soit augmentée la « couverture végétale » dans le projet de berges, le brave préposé municipal au site de la mairie répond doctement que le projet en question s’inscrit dans le cadre de la création d’un « corridor écologique d’intérêt national ». Là c’est parfait, j’y suis, dans le cauchemar, je l’ai retrouvé. La notion de « corridor écologique d’intérêt national » m’évoque une espèce de zone sous la dictature des hérissons, dans laquelle j’errerai en proscrit.
Comme le maire de Paris fait lui-même le lien entre Paris-Plages et son projet pour les berges, je vais cliquer à Paris-Plages, et là c’est l’extase, je tombe sur le site collatéral du « scénographe » de l’opération, monsieur Jean-Christophe Choblet. Il dirige une équipe. Voilà ce qu’il disait de son travail, à l’origine du « concept » :
« Créateurs de Paris-Plages, notre activité porte sur l'éphémère dans l'espace public, la scénographie urbaine et l'évènementiel populaire. Cette expérience de l'éphémère nous pousse à explorer le champ urbain et plus largement l'aménagement de l'espace public par le biais de la scénographie comme outils (sic) d'expérimentation. Ainsi, le public est invité à investir différemment son cadre de vie. Si ce rendez-vous citoyen s'avère positif, l'outil ainsi créé, légitime le choix des décideurs de pérenniser ou non ces aménagements éphémères ».
Je ne sais pas pour vous, mais moi j’hésite en l’éclat de rire et la peur de comprendre.
En 2003, cette équipe a décidé d’écrire une « dramaturgie » de Paris-Plages, et j’ai de plus en plus de mal tout en riant de plus en plus fort :
« L'écriture d'une dramaturgie, s'appuyant sur une étude sociologique du site, a permis de créer de nouveaux usages. Lors de cette édition, le public est devenu acteur et a même commencé à créer des choses par lui-même. L'aménagement donne au visiteur la latitude de se réapproprier le site à sa manière ».
La dramaturgie en question est même détaillée. La voilà :
« L'histoire : De l'aube jusqu'à la fin du jour
Une journée de vacances dans la ville. Une journée où l'emploi du temps n'est plus réglé d'avance. Une journée où seul compte le temps présent, où les activités vont au rythme de ma déambulation, où seul me guide la course du soleil.
Sentir le temps dilaté qui s'écoule, un temps que désormais je traverse à mon rythme, un temps épais, en volume, apaisant parce que repérable. A la sortie du tunnel des tuileries, l'Aube, l'heure où le ciel jaillit de l'ombre, et c'est le temps de l'Eveil, éveil du corps et des sens. Le temps n'est pas compté, il s'étale devant moi :
Le petit-déjeuner, la douche, l'escalade, et la matinée se termine sur les plages à l'heure où les rayons du soleil chauffent les corps. Déjà le milieu de la journée, au-dessus l'horloge de l'Hôtel de Ville sonne douze coups, c'est le partage de midi, le temps de la convivialité, de l'échange, autour d'une partie de pétanque et d'un pique-nique.
L'entrée dans l'après-midi se fait en douceur, c'est le temps de la Sieste. C'est aussi l'heure la plus chaude, l'heure où, à l'ombre des arbres, il fait bon sentir la proximité de la Seine.
Seize heures, le Goûter et c'est le temps de l'enfance, de la découverte d'un monde autrement, le temps des tas de sable, des comtes (sic) et des jeux fantastiques, sous le regard attendri des anciens. C'est aussi le temps des jeunes filles et des adolescents, des jeux d'adresse, des spectacles « off » qui créent des attroupements.
Tiens la soirée s'annonce, le jour touche à sa fin, la guinguette s'anime, des sons de guitares qui s'accordent, se doit être l'heure de l'Apéro. On s'installe face au soleil couchant, on se prépare à la tombée de la nuit ; ce sera le temps de la fête, de la danse, de la magie et du spectacle. La scène flottante accoste et vient raconter les histoires de la nuit.
C'était le temps retrouvé des vacances, et puis demain je reviens, peut-être que je vais me moquer de la journée en commençant par le Goûter pour la finir au Petit Déjeuner, ou je la passerais tout entière à la Plage et à la Sieste, ou je chausserais mes rollers pour faire défiler la journée à contre-courant, on verra, il sera temps demain ». Je sais, c’est mal, mais j’ai envie de mettre du Wagner et de charger dans le gras du gnan-gnan.
Bon. Tentons la synthèse.
Paris-Plages, c’est du provisoire. Le projet d’aménagement des berges, c’est du Paris-Plages définitif. C’est l’été l’hiver. La fête au quotidien. Le temps de l’enfance pour les seniors. La night le jour. L’after à l’heure du thé. Une espèce de saturnale permanente. De positivité babillarde. De négation du réel. Paris, la capitale de l’irréel et qui entend le rester.
D’ailleurs, voilà comment on traite le réel dans le projet des berges : comme l’aménagement des berges supprimera le caractère d’autoroute urbaine de la rive droite en y installant des feux (ce qui par ailleurs me va bien), les temps de parcours des automobilistes vont augmenter. Un tableau des impacts sur les temps de circulation est joint au site de la mairie: il tend à démonter que cette augmentation sera réelle, mais faible. C’est de la belle politique : a) les types en voiture qui traversent Paris, on les enfonce un peu plus dans des temps de parcours atroces, b) ces types en voiture, au fond, ils font quelque chose de réel : ils se déplacent. On peut supposer (en fait on en est même sûr) qu’ils ne se déplacent pas pour rire, ils vont au boulot ou ils en reviennent, c) les types qui vont baguenauder dans les fougères marquées « fougères » avant d’aller au bistrot flottant sur un îlot se taper un blanc limé, en attendant leur soirée en boîte sur pilotis, ils ne font rien de réel : ils se baladent, ils se marrent, il s’éclatent d) entre soigner aux petits oignons des gens qui ont des activités irréelles et venir au secours des malheureux qui se payent une heure et demie d’embouteillages, la mairie choisit son camp.
Plus que la sous–trame de politique festive, qui est désormais établie en dogme et qui consiste à créer de nouvelles, interminables et fastidieuses occasions de s’éclater (comme si le sérieux, c’était le mal), ce qui est frappant dans tout ce bazar est le fait de négliger, et même de mépriser le problème réel – la circulation – en considérant que de l’aggraver un peu n’a aucune importance. Tandis que le problème irréel – augmenter les « occasions de bonheur » des parisiens - requiert toute l’attention des autorités municipales… Mélange de cynisme et de sentimentalité. Et puis à la fin : qui est ce monsieur qui connaît les occasions dans lesquelles j’obtiens du bonheur ? Le bonheur, cette plante délicate, disait Stendhal… Alchimie compliquée, écosystème surfin… Rien à voir avec les pistes à rollers bordées de fougères, dans lesquelles je patinerais en oubliant ces salauds d’automobilistes en train de criser dans leur itinéraire de délestage.
La vérité, c’est que si vous mettez Platon dans un embouteillage quotidien pour aller et revenir du boulot, au bout d’une semaine il devient Florian Zeller. C’est quand même ça, le vrai sujet : l’abrutissement dans les embouteillages. Et lorsque la mairie de Paris assume le fait de rallonger, même de quelques minutes, les temps de parcours, elle assume le raisonnement « abruti pour abruti, un peu plus, un peu moins… ». Et ses futurs ravis de la crèche en goguette sur les berges, ils sont quoi, avec leurs « occasions de bonheur » dans les fougères ? Quelque chose comme des abrutis heureux, non ? Abrutis malheureux en voiture ou abrutis heureux sur les dance floor brumatisés des quais, tous dans la seringue irréelle ! Marin de Viry
Toutes les réactions (20)
1. 05/05/2010 14:58 - Carla
Génial ce Marin de Viry !
2. 05/05/2010 15:02 - Pierre Poucet
Je vous reconnais bien là, Marin. La prochaine fois qu'on se tape un thé de petite vieille à Paris, on louera un Hummer pour le plaisir d'écraser les hérissons en goguette.
3. 05/05/2010 15:15 - babydrone
Il y a mieux que le Hummer.
Une simple Clio 4 cylindres, mais avec 200 kilogrammes de Semtex. On peut aisément transformer les "rollers-plagistes" en décorations aériennes.
Super texte, rappelle le grand Muray.
4. 05/05/2010 15:30 - Chloé
Une révélation, cet auteur, a t il écrit des romans ?
5. 05/05/2010 18:19 - AvengerRedSix
C'est une des multiples reflets de notre très intéressante époque, ça s'inscrit parfaitement dans le contexte, c'est limpide.
J'aime beaucoup vous lire Marin de Viry.
6. 05/05/2010 20:14 - Vespasien
Faisant suite à des articles consacrés à Marin de Viry, je me suis procuré, avec bonheur "le matin des abrutis" et "Tous touristes". Si vous voulez comprendre, examiner cet être moderne singulier, qui est capable de réfléchir, qui a réussi avec une position sociale "élevée" et qui a choisi de se couler sans conflit dans le mainstream de notre époque, bref cet être sans existence et devenir, un abruti ; si vous voulez explorer notamment les mutations du tourisme à travers les âges ou comment nous sommes passés du voyage, catalyseur servant à révéler (ou non en cas d'échec) une âme, au tourisme, militantisme collectif et moraliste, puis au dance floor mondialisé, réducteur commun des âmes, jetez vous sur ces écrits de Marin de Viry.
Ironiques, acidulés, révélateurs de notre époque, comme les essais de Philippe Muray et les romans de Benoit Duteurtre.
Merci monsieur de Viry !
7. 05/05/2010 21:04 - Anne Mathilde
Sidérante cette plume, impossible de trouver son Tous Touristes en revanche.
8. 05/05/2010 22:58 - Sophie Juillet
(fou rire), merci Mr de Viry, lectrice de Muray, vous avez touché ma curiosité, je vais me procurer ce tous touristes d'ici demain !
9. 06/05/2010 10:18 - athénaïs
Formidable Marin de Viry! merci vespasien pour ces tuyaux littéraires, je vais enfin pouvoir lire des auteurs contemporains et oublier...un peu...Céline!
10. 06/05/2010 13:09 - Sophie Juillet
Tous touristes introuvable...
11. 06/05/2010 14:55 - Vespasien
Pour ma part, j'ai trouvé "Le matin des abrutis" et "Tous touristes" en ligne sur chapitre.com. Ils semblent toujours disponibles.
Bonnes lectures !!!
12. 06/05/2010 14:59 - MotaOne
Pour bientôt ? les transports en commun où les "obligations de bonheur" seront lois : imaginez les gogos danseuses et autres poètes du verlan qui nous éveillent le temps d'un trajet, les discours d'ambiance, la police du check-gimmy5 et les contrôleurs du "parlez bien tous ensembles, hein", le défilé des assos, etc... interdit de lire seul, trop, ou de faire la gueule.
Mais dites, il y a encore des personnes pour travailler ? Je veux dire, des personnes qui ne font pas forcément ce qui les fait kiffer et qui ont des contraintes ? naaaaannn ?!!
Quel dommage que le monde n'ai pas été mieux marketé par Dieu quand même ...
13. 07/05/2010 01:17 - nico
A l'évidence le bonhomme a bouffé du Muray au déjeuner; fort bien... une fois les réjouissances zygomatiques évaporées, reste ce constat: où serait inscrit, dans quel marbre, la nécessité de l'Entassement Urbain Forcené?
Si les villes deviennent chewing-gum et enlacement lascif de concepts pas thétiques, une seule braise rougit dans mon crâne: exode rural.
Le TGV me conduira au Louvre quand mes synapses seront vides; le reste du temps, je convie mes poumons à une inaltérable occasion de bonheur...
Nevertheless, il revient à chacun de sculpter la névrose qui lui pousse entre les fougères, puis de l'as-sumer.
Bécots, gente ringienne!
14. 07/05/2010 02:08 - Finsher889
Excellent billet, je n'en espérais pas moins de la nouvelle vedette du Ring. Quitter Paris, oui, je l'envisage, mais pour quelle ville ? La province ? Une autre ville d'Europe ? Y a t il des expatriés qui peuvent témoigner de leurs expériences des grandes villes européennes ?
15. 07/05/2010 07:13 - Gerbert
Merci pour ce petit chef d’œuvre d'humour et d’intelligence. Cela fait du bien.
16. 08/05/2010 00:43 - Max
J'ai reçu Tous Touristes ce matin, lu en 4 heures : 120 pages exceptionnelles sur l'homme possédés par les clichés du travel-bonheur, styliste de grande facture et réfléxions sociales abouties, vivement le prochain. Quelle trouvaille, merci Marin de Viry !
17. 11/05/2010 04:08 - Wolf
Encore un provincial qui rêve de vivre à Paris.
18. 11/05/2010 10:29 - Mimizan
A Finsher889 : Pour ma part, Bordeaux, Annecy, Nîmes et Béziers sont les meilleurs villes de France.
19. 11/07/2010 01:41 - Lucie D
"Et lorsque la mairie de Paris assume le fait de rallonger, même de quelques minutes, les temps de parcours, elle assume le raisonnement « abruti pour abruti, un peu plus, un peu moins… »
Sentir le temps dilaté qui s'écoule d'un côté et éprouver réellement le temps se rétrécir pour les autres... Quel temps a choisi la Mairie de Paris?
Beau billet! Le concept d'occasion de bonheur mérite encore quelques approfondissements pour notre plus grand plaisir. L'occasion de bonheur, c'est un cran au-dessus du festif, non?
20. 21/07/2010 15:27 - dissidentzinoviévien
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais Paris Plage cette année est devenu un concept commercial (à quand un logo?) ParisPlages®. Remarquons bien ce pluriel, il en dit des tonnes sur ce concept.
M de Viry devrait commenter çà!
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Dernière réaction Génial ce Marin de Viry !  05/05/2010 14:58 Carla
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