Nous autres, par Stéphane Audeguy
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 06/04/2010 - 0 réactions -
Stéphane Audeguy dispose d’un talent qui lui impose de sublimer le documentaire pop en un genre littéraire à part entière. Pourquoi donc s’attache-t-il alors à produire des romans ?
Il y a quelques auteurs apparus récemment dont la prose est un peu comme du vin rosé : jolie, désaltérante et parfois, comme un Bandol Domaine Ott 2008, de très bonne qualité. Buvez-en trop, en revanche, et vous risquez la gueule de bois. Stéphane Audeguy est de ces auteurs, dont les morceaux courts ravissent périodiquement les lecteurs de la NRF. Il y eut In Memoriam, une collection de notules sur des morts célèbres ou pas, désormais parue en librairie. Il y a une série en cours sur les objets « cultes » de notre époque, dignes de louange mais tellement fondus dans la vie quotidienne que personne ne songe à les évoquer (déjà parus : le container, le GPS...) Le talent de Stéphane Audeguy brille particulièrement dans ces morceaux courts où, patiemment, il cherche à transformer le documentaire littéraire en un des beaux-arts. C’est en effet une de ses constantes que de se trouver extrêmement documenté sur ses sujets. Il le faut pour aligner des dizaines de, euh, nécrographies ; et son morceau sur les containers (une dizaine de pages) se dévorait comme un article de Géo, c'est-à-dire comme un texte qui vous apprend quelque chose, le style en plus. Il est plus difficile de s’enthousiasmer pour les roman du même. S’il est fait pour le morceau court, Stéphane Audeguy s’adapte, sans plus, aux longueurs du roman. Il a la technique, la cohérence et il sait s’en servir en honnête artisan. Cela avait donné Fils unique ou l’auteur imagine la vie du frère de Jean-Jacques Rousseau, un roman un peu téléfilm, hélas, où tous les poncifs grand public sur les Lumières se pressent à l’appel. Ils étaient libertins, ces gens-là, quelle surprise ! Il ne manque guère que quelques éclats de rire de marquis poudrés et perruqués à la Amadeus pour que le tableau soit complet. Avec Nous autres, ce n’est toujours pas ça, mais on s’en approche. Un homme part au Kenya enterrer son père, blanc d’Afrique qui n’a jamais voulu rentrer en Europe. Il finit dans le plumard d’une coureuse locale. Peu de chose, en somme. Il ne faut pas s’attendre à de la psychologie, plutôt à une histoire suffisamment rebondissante, à la chronologie suffisamment complexe pour soutenir l’attention du lecteur jusqu’au bout. Qu’est-ce qui pointe pourtant sous la narration ? Le documentaire ! Et là, notre auteur est à l’aise. Il faut lire ces quelques morceaux de bravoure sur la vie nocturne des expatriés en Afrique, la paléontologie ou l’attaque d’un condominum tant ultra-sécurisé que les brigands n’ont pas pu ressortir et sont restés pour tuer tous les habitants. C’est du vécu, si j’ose dire. Il faut lire aussi toutes ces anecdotes accumulées impitoyablement par l’auteur et qui font ressortir l’exploitation des colonies par l’Occidental : épuisement des hommes, épuisement de la nature telle cette dernière folie de la culture des fleurs. Cela devient malheureusement un peu opportuniste, un peu dans l’air du temps, un peu Albert Londres… sauf qu’Albert Londres l’a déjà fait avant. Il faut ainsi parcourir d’immenses phrases pleines de virgules. Il faut suspendre son attention à des gimmicks dispensables. Ainsi « nous autres », ceux qui parlent, ce sont les morts du Kenya ou de l’humanité toute entière. On reste attentifs une bonne partie du livre à se demander qui sont ces « nous ». Serait-ce une clé du livre, un élément capital dont il ne faut pas manquer le dévoilement ? Finalement non. Tout ça pour ça ? Etait-ce nécessaire ? Il faut donc souhaiter que Stéphane Audeguy trouve pour son prochain roman un sujet avec de véritables enjeux qui puissent souffrir un traitement plus classique sans s’affadir, une narration linéaire par exemple, tendue vers un but, quelque chose qui fasse un peu moins promenade. Ou bien qu’il retourne aux morceaux courts documentaires à qui, j’en suis sûr, est promis un bel avenir. Pierre Schneider
Nous autres, par Stéphane Audeguy, Gallimard, Collection blanche, 2009 ; Folio 2010, 256 p. 17 € 50.
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