Sur le RING

Notre Punk qui êtes aux cieux

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Aurélien Lemant - le 14/04/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Mais il fait bien trop sombre pour y voir quoi que ce soit.

 

Pas sombre, non : invisible. Tout n’est qu’invisibilité, et lui-même ne se voit ni se sent dans ce goulet qui semble contenir tout l’univers autant qu’il l’étouffe de par son étroitesse. Il se meut comme un limaçon dans un trou noir, un génie dans une canette. La proximité du néant l’empoigne et le compresse. Une fois mort, quelle différence entre l’immensité et le minuscule, puisqu’on a déjà vécu dans la prison d’un corps ? S’acclimater à l’obscurité n’est qu’un phénomène optique, mais si l’on n’a plus d’yeux, vers quoi ajuster sa focale ?
A y réfléchir deux ou trois fois, peut-être n’y a-t-il rien à voir.

Le vide s’accompagne soudainement – ou de toute éternité, va savoir – d’une présence. Il fait moins seul ici, cependant les parois du néant ne se repoussent pas. La capacité du lieu, du non-lieu, semble infinie mais c’est cette infinité qui étrangle. Se réjouir de cette nouveauté, ce serait comme sabrer le champagne, ne libérer la vapeur que pour la recapturer dans une coupe et l’enfouir en soi pour se sentir plein, double, autre : toute présence, même amie, n’est qu’une promesse d’enfermement. Plutôt que de champagne et quitte à ce qu’il y ait des bulles, c’est de Coca-Cola qu’il rêve.
Et à y réfléchir, peut-être n’y a-t-il rien à boire.

La présence est de la couleur de toute chose, invisible, mais la voix qui emplit l’univers, il la reconnaît entre toutes, quand bien même il ne l’a pas entendue depuis plus d’une trentaine d’années.

-         Oï, Malcolm. Alors, comme ça, tu viens de crever ?

Malcolm McLaren ondule dans le vide. La voix, il l’a comme reçue directement dans sa tête. N’était qu’il n’a plus de tête.  «  Mes frisettes », pense-t-il. Mais plus de tête = plus de cheveux.

-         Sid.

Malcolm ne parle pas, le verbe se déploie au-dedans de lui, le vide devient parole, sa voix épouse tout. « Sid. Je sens que c’est toi. » Il n’est pas même surpris, comme si la présence de Sid Vicious avait toujours été. Comme si elle était son interlocuteur privilégié. Sa conscience. Son Jiminy Cricket.

-         Tu t’attendais quand même pas à Elvis ? Hendrix, peut-être ?
-         Non, plus british, pour finir. Lennon aurait été rigolo.
 
Un silence comme un tourbillon. Ce silence a lui-même la couleur informe de Sid Vicious, ni noir & blanc, ni rouge sang, tailladé à même le gras du rock’n’roll. Un silence comme un tatouage sur le dialogue : une pause de mille ans dans la partition.
 
-         Lennon, mort ? Déjà ? Merde.
-         Tu l’ignorais ? Mais qu’as-tu foutu tout ce temps, Sid ? As-tu au moins appris à jouer de ta basse ?
-         Tu sais, Malcolm, là où il n’y a pas d’espace, il n’y a pas de temps. Je suis là depuis toujours, mais je viens d’arriver.
-         N’essaierais-tu pas de me dire qu’en gros, tu joues une basse de merde ?
-         Je sais pas, Malcolm. J’ai pas ma gratte avec moi, j’ai pas demandé à être enterré avec. J’ai que mon âme et le souvenir de mes bottes de motard. De quoi il a cané, Lennon ?
 
Dans un effort qui ne lui coûte rien, Malcolm McLaren tente de se remémorer les notions de tangibilité et solidité.
 
-         On l’a assassiné. Peu de temps après ta propre mort, Sid. Ne devrait-il d’ailleurs pas être avec nous ? Et tu parlais d’Elvis ?
-         Non, Malcolm. Ici, on traîne pas les martyrs. On reçoit pas les chérubins. Ou on les capte très faible. De temps en temps un larsen, mais j’ai pas chopé les clefs de Graceland, si tu veux tout savoir. Et c’est pas plus mal. Chacun rangé à sa place. Moi par exemple : je me suis puni tout seul, à l’aide d’une cuiller et d’une overdose de remords.
 
La présence dessine une épée dans l’esprit de Malcolm McLaren ; droite, dure et précise, sa lame a la concision mortelle d’un destin. Le contraire du chaos. Le contraire de la chevelure, hérisson horripilé, du jeune héroïnomane scarifié qu’il a connu du temps des premiers punks et des premiers milliers de disques vendus. «  Mes frisettes », pense Malcolm.
 
-         Qui parle de punition ? Suis-je aux enfers ? Mais je ne me suis pas suicidé, moi, enfin.
-         Tu en es bien sûr, Mal ? Tu t’es pas administré toi-même ta mort ?
-         J’avais un mésothéliome, Sid. J’étais malade, je ne me droguais pas comme toi, allons, petit. Je t’aimais beaucoup, et tu le sais, alors pardonne-moi de poser cette question mais pourquoi ne suis-je pas dans le rock and roll hall of fame des dieux, au lieu d’être piégé dans ce nuage opaque à la con ? Où sont Keith Moon et Kurt Cobain ?
-         J’ai moi aussi deux questions, Mal.
 
Nouveaux tatouages par-dessus l’abîme.
 
-         C’est quoi un mésothéliome ? Et c’est qui… Cobain ?
-         Deux formes de tumeurs. Si tu y survis, tu deviens plus fort. L’industrie du disque s’est renflouée grâce à la seconde. La première a été moins clémente avec mon organisme. Un instant ! Tu ne connais pas Kurt Cobain ? Bonté divine ! Pourtant lui s’est suicidé comme toi, Sid. Moi pas ! Il y a erreur dans la livraison, on a interverti l’inventeur du punk et son faussaire le plus illustre, je ne devrais pas me trouver ici, désolé, Sid. Je ne vais pas pouvoir rester.
-         Qui a inventé quoi ? Tu es fou, Malcolm McLaren. On est tous des faussaires, et tu n’es même pas le premier d’entre nous.
-         Je vous ai tous inventés de toutes pièces ! J’ai monté la plus grande escroquerie rock’n’roll de tous les temps ! Je suis un génie.
-         Si on était l’escroquerie, tu étais l’escroc. Tu as voulu faire du fric avec le chaos, tu as réussi, tu paies pour ça, baby. On emporte pas ses royalties dans la tombe, Malcolm, la livre n’a pas cours ici.
-         Je veux voir Kurt Cobain ! Je veux parler à un avocat !
 
Embarras des multitudes. Tumulte parmi les Mânes qui de loin en loin assistent au concert des deux voix britanniques,  spoken word  télépathique imprimé sur la bande originale du bruit blanc. En dolby. Malcolm McLaren danse enroulé sur lui-même, son esprit n’est qu’un cri sourd qui s’en retourne au big bang.
 
-         Je veux parler à la direction ! Appelez-moi le responsable, hum, appelez-moi le diable !
-         Le diable je sais pas, mais le responsable c’est toi, Mal.  Tu peux t’en prendre qu’à toi pour les siècles des siècles.
-         Je récapitule. On me précipite, par méprise semble-t-il, dans l’enfer des suicidés, en compagnie d’un type que je n’ai plus vu depuis 1978 ou 79 et qui n’a jamais écouté Smells like teen spirit. Où sont les caméras ? Je n’ai pas donné mon accord pour figurer dans ce projet.  
-         Jusqu’à ce que t’arrive, on écoutait rien, Malcolm. Et la caméra c’est toi, baby. Ça a toujours été toi. Le monde a vu par tes yeux pendant quelques secondes et ça a suffi à te payer ta place dans l’au-delà pour le show de ton jeune et vieil ami Saint Vicious. Je vais chanter pour toi, Mal. De toute mon âme. Je vais payer pour le double meurtre de la seule nénette que j’ai jamais aimée, et du seul corps qu’on m’a jamais offert, le mien, fuck.
-         Je suis verni. Tant qu’on ne remplace pas mes frisettes par des cornes, je peux tout encaisser.
 
Malcolm McLaren imagine une main imperceptible dans les poils qu’il n’a plus. Depuis combien de millénaires répètent-ils leur scène, lui et le fantôme ?  Où est sa femme ? Est-elle déjà morte, elle aussi ? Et Kurt Cobain, pourquoi n’est-il pas « là » ? Serait-il l’innocent de sa propre mort ? L’aurait-on aidé à se  suicider ? Quel temps fait-il à New York ? A-t-on libéré Leonard Peltier ?
 
-         Depuis tout à l’heure, tu fais que causer enfer et diablerie. Seulement, je te rassure, ton délit est mineur, c’est pas toi qui trinques. C’est comme une vieille blague, sauf qu’elle est à mes dépends. Installe-toi, Malcolm.

L’invisible se change en aveuglement, sous l’éclat violent d’étoiles électriques. Le dôme d’une basilique se dresse par-dessus les émanations. Une rangée de candélabres plus puissants que des halogènes embrase un autel comme une scène, et Malcolm McLaren se dit que la lumière est bien trop terrible pour ne pas devoir exploiter plusieurs soleils jusqu’à l’extinction.  « Des anges », comprend-il.
 
-         Assieds-toi, Malcolm McLaren. Ce sera ton dernier concert, mais il va durer longtemps.
 
Une myriade de sièges rouge feu s’étend dans le ciel alors que des colonnes d’un marbre vivant, translucide, en mouvement permanent, montent à l’assaut de l'incommensurable. Le plateau est nu, son horizon cinématographie le métis architectural du Royal Albert Hall, de l’Olympia, la Cavern, le Roxy, le Paradiso, le Hollywood Bowl, tout va si vite. Malcolm McLaren ne voit pas le Saint homicide descendre les marches de cristal tandis que des machinistes secrets tirent les rideaux en flamme depuis des coulisses qui n’existent pas encore. Il ne voit pas. Il ne voit rien. Il entend. Les murs de pierre et les fauteuils de toile. Les bougies comme les pylônes. Il les entend.

Et dès les premières mesures, Malcolm McLaren comprend qu’il est à jamais piégé dans cette salle de concert, à devoir assister pour sa pénitence au spectacle de cet histrion évanescent. Des violoncelles meurent, decrescendo, un arpège ridicule sectionne les abysses. Malcolm McLaren reconnaît le tube. D’une voix complaisante de dictateur crooner, le fantôme éternel de Sid Vicious s’auto-parodie sur sa cover de Comme d’habitude. Les guitares recouvrent l’inaudible, les batteries transfigurent à mach 48, la présence crachote pour l’abîme. Cloué sur un strapontin, l’homme qui a fait son beurre du nihilisme sait que la chanson ne s’arrêtera jamais. Que le show va tourner sur lui-même comme les boucles de My way. On ne saurait concevoir pire châtiment.

“The record shows, I fucked a bloke
And did it my way”

Stupide et bondissant, le faux bassiste des Sex Pistols contrefait les mêmes sempiternelles pauses de rock star. L’unique spectateur s’esclaffe. Le firmament s’ouvre dans sa tête.
Malcolm McLaren rit d’une idée qui lui fait peur autant qu’elle le rassure quant à la réalité de la vie après la mort. Il lui prend l’envie de vendre l’anarchie au ciel. Échanger sa place de damné contre des tickets valables ad aeternam au premier rang d’un concert de Sid Vicious au purgatoire. Ouvrir un kiosque à billets dans le ventre du jugement. Vendre des tee-shirts  Anarchy in Paradise à tous les Séraphins de la création. Le rire qui s’empare de lui est connu à l’avance depuis des millions d’années, comme le sera sa dernière réplique dans quelques instants :

-    Sid, tu veux toujours de moi comme imprésario ? Parce que ça pourrait chiffrer gros si les morts payaient l’accès à ton concert.

Ce à quoi le junkie métaphysique aurait répondu :

-         La blague dont je te parlais, c’est qu’on est dans mon enfer à moi, baby ; pour ma peine j’ai droit qu’à un seul spectateur. Ma punition, c’est toi.  
 
Aurélien LEMANT


Toutes les réactions (4)

1. 14/04/2010 15:30 - Mathieu B.

Mathieu B.Très belle fiction mystico-punk, Aurélien. Merci, vraiment, pour ta prose enchantée. Comme disait Aldous Huxley, comment savez-vous si la Terre n'est pas l'enfer d'une autre planète ?

2. 14/04/2010 19:13 - radiofreealbemuth

radiofreealbemuthJ'ai prit beaucoup de plaisir à vous lire :)

3. 14/04/2010 21:44 - Crashtest

CrashtestBig up!

4. 30/01/2011 17:09 - Marj'

Marj'Wah, sérieux, magnifique, j'imagne trop Sid devoir joué pour cet enflure jusqu'a la fin des temps .
Rha, trop bon :D.

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Très belle fiction mystico-punk, Aurélien. Merci, vraiment, pour ta prose enchantée. Comme disait Aldous Huxley, comment savez-vous si la Terre n'est pas l'enfer d'une autre planète ?

Mathieu B.14/04/2010 15:30 Mathieu B.
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