Voyage au coeur d'instants-flash de l'enfance de Maurice G. Dantec. Voyage vers cette lumière blanche qui le propulsa, déjà, sur cet orbite incontrôlable.
Texte inédit, exclusivité Ring

Prenons un point de l'espace et du temps : 1963, plage du Releck-Kerhuon, Finistère sud, Bretagne, France.
C'est un point comme un autre, à priori, mais c'est le point de départ qui nous intéresse.
Un petit garçon savoure un choco-BN sur le sable chaud et humide, les fesses posées sur un coussin gonflable, emmailloté dans une serviette de bain en mousse bleu azur, il regarde sa petite soeur, qui frissonne dans une serviette identique, mais de couleur jaune, dévorer son biscuit le regard perdu en direction du grand ouest.
Le petit garçon jette ensuite son oeil curieux de tout sur son père, un peu à l'écart, qui prend des photos au bord d'une petite dune, puis sur sa mère qui sort de l'eau, dans un maillot une pièce de couleur sombre, l'écume bouillonnant à ses pieds. Des gens courent et s'amusent dans les vagues derrière elle, de petits enfants se dirigent vers les flots bleus en maintenant de leurs mains roses et boudinées leurs bouées-canards autour de la taille.
Sa mère se penche vers lui et lui dit un mot gentil avant de s'asseoir à côté d'eux. À un moment donné, le petit garçon se rend compte que sa soeur s'est mise à faire des pâtés de sable un peu plus loin mais que c'est sa mère qui à son tour fixe de ses yeux l'horizon, là-bas, en direction du soleil qui décline, dans un halo orangé. Alors lui aussi il observe l'astre qui rougit très progressivement et trace partout dans les cieux des enluminures de nuages en couches, torsades et filaments roses, violets, rouges, bleus, pourpre...
Il ressent, pour la première fois de façon consciente en tout cas, une impression de béatitude et d'accomplissement, comme si ce bref instant pouvait contenir toute sa vie, celle à venir, et tout ce que le monde à vécu, vit, vivra.
Il ne sait encore comment, ni pourquoi, mais son cerveau vient d'enregistrer un des souvenirs les plus nets de son enfance.
Il est train loin de se douter qu'à cet instant, son exil permanent vient de commencer.
L'exil se constitue loin des territoires, loin de l'histoire, il est une géographie en devenir, il est un secret que l'on porte sans même le savoir et qui vous déporte brutalement hors du réel, vers un autre réel, dans un mouvement qui déporte avec lui tout l'imaginaire dont il est composé, il se trouve lui-même dans la béance qu'à chaque instant il ouvre sur le monde, il n'existe pas encore qu'en fait il est déjà là, il est une petite pluie mauve qui vient rayer les fenêtres de l'appartement de la rue Louis Bertrand, à Ivry, alors que les lumières de la ville s'allument une à une et que le petit garçon âgé maintenant de 5 ou 6 ans vient d'arrêter son tricycle à côté du poste de télévision sur lequel ses parents regardent les informations d'un oeil tout en tapant des documents à la machine à écrire, pour ma mère, ou fumant Gitanes sur Gitanes plongé dans la lecture d'un article à remettre pour l'aube, du côté paternel.
Cette pluie mauve se combine aux jets furieux des étincelles de l'incendie de l'Usine Schneider, qui se déroula juste sous les fenêtres de notre appartement, haut situé dans la tour A. Cette nuit-là, réveillés par les sirènes et le grabuge, nos parents nous avaient autorisé à nous lever, ma soeur et moi, afin que nous puissions regarder le spectacle depuis le balcon qui donnait juste sur l'Usine en feu.
Les flammes faisaient exploser les vitres, et tournoyaient au dehors des ouvertures en crachant une fumée noire remplie d'étincelles qui virevoltaient dans l'atmosphère en hordes de lucioles affolées.
Ces événement forment désormais un continuum de moments inséparables, ils forment une vie. Ils forment une trajectoire singulière vers la mort.
Ce bloc de vie est un cristal dans lequel viennent se réfracter des sources de lumière diverses. Il y a le ciel des fins d'après-midi et des crépuscules, il y a les lueurs électriques de la ville sous la pluie nocturne, il y a les incendies catastrophiques qui ressemblent aux images de la guerre captées sur l'écran de télévision, et il y a l'écran de télévision lui-même.
Je pourrais revendiquer fièrement de faire partie de la toute première génération électronique de l'histoire. Il n'y a pas de quoi être fier, et au demeurant comment être fier de ce pourquoi on n'est pour rien ? Je suis né dans l'environnement créé par la génération de mes parents, et de leurs propres parents. Je suis en enfant de la guerre froide, à l'âge de 5 ou 6 ans je savais déjà que mes parents étaient communistes, je savais déjà que le revolver d'ordonnance de l'armée française, calibre 8mm, modèle 1892, planqué au fond d'une antique sacoche de cuir à fermeture de laiton, était un souvenir du paternel datant de sa fringante jeunesse dans les FTP du Massif Central, et prêt à l'emploi au cas où...
Les images en noir et blanc de l'ORTF à peine née sont inclues dans ce bloc mémoriel ni plus ni moins insécable qu'un atome. Tentez de le briser pour en extirper cette « réalité », cette réalité de l'écran électronique, et vous désintégrez le monde. En 1964, ou 1965, le monde est en effet celui de la Guerre Froide, et à cette époque cela signifie que c'est toute la Seconde Guerre Mondiale qui ne cesse de se survivre à elle-même, dans nos imaginaires pour commencer.
Du Jour le plus long à la Guerre du Rail, de la Guerre de l'Eau Lourde à Babette s'en va t'en guerre, du Pont de la Rivière Kwai aux Maraudeurs de Birmanie, les années soixante, sur le petit écran c'est d'abord la mise en images de la tragédie qui s'est donc déroulée un peu avant que je naisse, 15, 20 années tout au plus. Et cette tragédie, dans les années soixante, semble se poursuivre tout naturellement dans les images de la « réalité », les images de la troisième guerre mondiale : Crise des Missiles, expérimentations atomiques, Guerre d'Algérie puis du Vietnam, Pop-Music et conquête spatiale, Mai-68, Prague.
Je suis un enfant de la troisième guerre mondiale, je suis un orphelin de la civilisation française.
Car si la seconde guerre mondiale semble bien pouvoir encore focaliser les yeux du monde sur notre pays, il me semble bien, déjà à l'époque, qu'en ce qui concerne la guerre qui se déroule chaque jour devant les miens, sur l'écran de télévision, elle implique des puissances bien plus colossales, dont mes parents parlent toujours avec une forme de respect, admiratif et enthousiaste pour la Russie soviétique, admiratif et craintif pour les États-Unis d'Amérique.
L'Une est à l'Est, l'autre à l'Ouest.
Je prend très vite conscience que nous sommes au « milieu », comme le vieil Empire Chinois, je prends très vite conscience que la France est une sorte de spectre vaguement congelé et dans lequel je ne deviendrais jamais astronaute.
Je prends conscience que si je suis française quelque chose me sépare de ce que ce pays représente maintenant, après son suicide, cette tragédie absurde que mes parents ont vécu, je suis Français, certes, comme les chevaliers de Saint-Louis, les Mousquetaires du Roy, les Paladins de Charlemagne, les Gaulois d'Astérix, ou les Forces Française Libres, mais déjà d'autres identités sont à l'½uvre, tissant une structure complexe qui, 35 ans plus tard, conduira à la désorbitation nord-américaine, dans une ligne de fuite qui conjuguera tant l'imaginaire en écriture et celui déjà écrit que le réel, c'est à dire le flux invisible qui structure notre rapport au concret.
À 35 ans de distance, l'Amérique se dévoile elle-même, tout autant que comme le secret enfoui au plus profond de ma propre enfance, l'Amérique se révèle et conséquemment fait la lumière sur la transcription continuelle dont elle était la CARTE, avant d'en devenir le TERRITOIRE.
Je ne saurais dire si - comme on le dit depuis fort longtemps - les rêves sont des cartes, nous indiquant l'existence d'un autre monde, peut-être plus VRAI que le notre, mais je suis en mesure d'affirmer que les cartes sont des rêves, des potentialités illimitées de recombinaison de l'imaginaire dans le concret, elles sont bien plus que des représentations symboliques de territoires « réels », à ce moment clé des années soixante, alors que le petit garçon de la guerre froide essaie de comprendre quel est ce monde dans lequel il commence à vivre, ce monde est déjà « englobé », symboliquement, et sémantiquement, par le flux des images à la télévision, et par les pages d'un Atlas géographique.
Ce monde on en fait le tour à la vitesse d'un spoutnick, on peut le détruire complètement avec des bombes atomiques, il est très beau, très tôt le matin, ou tard dans l'après-midi, et ses nuits étoilées aspirent l'âme jusqu'à l'éclat originel des astres en myriades.
Mais ces mêmes nuits, désormais, sont accompagnées des visites régulières de la Faucheuse, sous la forme de crises asthmatiques qui frôlent l'asphyxie et obligent le médecin à prescrire une opération courante à l'époque : l'ablation des végétations.
C'est à cette époque originelle de la prime enfance que j'ai fais connaissance avec Elle, avec la Mort, je pourrais lui en vouloir d'être venue perturber si tôt la vie heureuse d'un petit garçon insouciant des années 60, mais j'ai appris depuis ce que je lui dois, j'ai appris depuis le message que - sans doute - elle avait été chargée de m'envoyer dès cet instant, afin que je fus prêt le jour venu, le jour où son ombre se dresserait à nouveau, sur moi, et pire encore, sur les miens.
Mais en cet instant j'étouffe, j'aspire de l'air qui ne vient plus, je suis l'astronaute piégé hors de la capsule alors que sa combinaison se dépressurise.
Maurice G. Dantec, pour Ring