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Nihilist Peace

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Charles-Antoine Menanteau - le 26/05/2006 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B


Vialatte le savait, le mois de mai est le moment de penser aux vacances et au tiers provisionnel. À l'ONU, on « s'unit contre le terrorisme ». Le secrétaire général Koffi Annan a en effet présenté une stratégie mondiale de lutte contre le fléau.

Ce qui est remarquable dans cette démarche, c'est la prétention de lutter contre un adversaire sans même avoir une définition précise ou floue de son objet. L'ONU, pour des raisons évidentes de rivalités internes, n'a toujours pas établi de typographie commune du terrorisme.

Le problème auquel cette bureaucratie transnationale est confrontée réside dans sa logique structurelle même. Elle est une entité par définition juridique, donc apolitique  au sens de Weber. Elle ne peut gérer une problématique comme le terrorisme parce que ses processus uniquement normatifs ne prennent pas en compte le caractère polymorphe de la nouvelle nature de la guerre.

Construite sur un modèle de représentation démocratique, elle ne peut dépasser la dialectique résistance - terrorisme puisque ses membres les plus nombreux couvent eux-mêmes les cellules qu'elle se charge d'anéantir.

L'ONU est un système de sécurité collective qui ne définit ni le territoire à défendre ni les moyens ou mécanismes indispensables à cette fin ; il s'agit par essence d'un concept juridique. Loin de définir la menace, il postule au contraire qu'il faut attendre qu'elle se manifeste pour envisager une action. Aux dernières nouvelles, l'ONU envisage toujours une action au Darfour pendant que les réseaux islamiques envisagent également d'exterminer les populations chrétiennes du sud-Soudan. N'envisageons pas de continuer sur ce terrain.

 L'ONU, « ce machin » méprisé par De Gaulle, n'est que l'une des nombreuses tentatives de gouvernance mondiale tempérée uniquement par le normatif. L'irruption du droit dans les relations internationales, illustrée par le Traité de Westphalie (1648), débouchait d'une volonté commune de la part des princes de cesser les querelles. Ces projets de paix semblaient cohérents afin d'annihiler les volontés de puissance, éléments déterminants de la conduite diplomatico-stratégique de l'époque.

Les traités de paix se sont toujours adaptés aux dommages subis par les parties prenantes afin de réparer le préjudice moral et matériel. Mais ils ne résolvent en aucun cas le problème des violences collectives. Pis, dans le cas cruel de la Première Guerre Mondiale, le Traité de Versailles (1919) fût le déclencheur de la poussée hitlérienne qui n'avait qu'à se servir dans les clauses pour trouver prétextes et argumentaire à son réarmement et annexions.

Ce traité fût l'exemple classique d'une « volonté » de paix débouchant sur un second carnage. Car en voulant maintenir la paix à tout prix, il y a un renversement dialectique : l'Europe, par peur d'une nouvelle guerre, n'ose pas freiner la montée hitlérienne, encore vacillante au milieu des années 30 mais qui devint irrésistible par la suite comme l'a démontrée la redoutable efficacité de la Blitzkrieg. 

Ce qui n'a pas fonctionné dans les termes de ce traité est, de façon abstraite, récurrent dans toutes les démarches uniquement juridiques visant au maintien de la paix. La logique linéaire propre à un processus normatif ne peut prendre en compte la systémique complexe du conflit. Cette logique juridique pervertit la praxéologie dans la gestion des conflits. Pis, elle semble s'être condamnée à cristalliser voire générer les maux dont elle tente de se débarrasser. 

Chaos et paradoxe du conflit

La logique paradoxale de la stratégie décrite par Edward N. Luttwak (1) s'adapte mieux au nouvel environnement international caractérisé par les conflits de basse intensité. Elle peut être schématisée par un résultat opposé à l'objectif préalablement fixé.

C'est le changement de paradigme dans l'évolution d'un conflit qui symbolise la logique paradoxale de la stratégie : un avantage tactique peut se révéler catastrophique au niveau opérationnel. Dans un conflit, il existe un point de rupture à tous les niveaux de la stratégie. Son dépassement renverse les avantages et inconvénients.

Luttwak met bien en évidence la rupture entre la logique linéaire d'un volontarisme politique - modèle onusien - et la logique paradoxale propre à la stratégie. Celle-ci permet de mieux prendre en compte ce que d'autres ne peuvent saisir. Elle capte l'incertitude, la friction et le chaos liés intrinsèquement aux conflits à tous les niveaux de la stratégie. Sa dimension verticale contient le technique, le tactique, l'opérationnel, la stratégie de théâtre et la grande stratégie. La dimension horizontale de la stratégie est symbolisée par un réseau complexe d'actions et réactions propres à chaque niveau vertical.

Le process est le suivant : les interactions verticales entre les différents niveaux influencent - et sont influencés par - la logique paradoxale telle qu'elle se développe au sein de chaque couche horizontale. Cette lutte d'éléments contradictoires va du succès au point culminant puis au déclin. En bref, la logique paradoxale ne subit pas mais s'adapte.

De fait, elle est parfaitement étrangère à la structure fonctionnelle et idéologique de l'ONU dans sa gestion des conflits. Vouloir imposer la paix, à la manière d'une machine programmée pour lancer un même processus, n'apporte aucune solution véritable au phénomène de la violence internationale puisqu'elle ne répond en aucune façon aux maux profonds du conflit même si elle semble les atténuer. Ce processus juridique s'est répété plus de 8000 fois dans l'histoire des relations internationales et a culminé de manière tragique par l'industrialisation du massacre au 20ème siècle.

A Brave New World

En quoi la volonté de paix, telle qu'elle est perçue par une logique linéaire, ne peut être que criminogène ? Est-ce que cette linéarité des modes de gestion de conflits n'est pas intrinsèque à une gouvernance mondiale uniquement normative ?

En évinçant volontairement les problématiques gnostiques, politiques, religieuses et stratégiques dans la gestion des conflits, comment une machine à produire de la norme internationale sur le modèle onusien peut être ne serait-ce que crédible ?

Comment devient-elle elle-même source de conflits quand elle tend à restreindre les libertés individuelles soi-disant au prix de la liberté collective pour répondre de manière uniquement juridique à des phénomènes aussi complexes que celui de la paix, de son passage à la guerre puis de son retour vers une autre paix ?

En faisant allusion à Aldous Huxley ou George Orwell, Martin Van Creveld (2) met bien en évidence cette tendance à la diminution des libertés individuelles, conséquence indirecte des processus juridiques mis en place pour résoudre des conflits transfrontaliers.

La structure analytique établie par Johan Galtung (3) permet de saisir le phénomène conflit, celle-ci mettant en évidence des interactions très fortes entre violence directe et violence structurelle : en frustrant des populations par une restriction des libertés individuelles afin de répondre aux menaces transnationales, il y a création indubitable d'une subversion qui portera en elle les justificatifs de conflits futurs.

Dit autrement la violence directe (désordre social) sert à instaurer la violence structurelle (répression), à laquelle s'oppose une contre-violence directe (rébellion visant à abattre l'autorité) qui engendre une violence contre-révolutionnaire (lutte anti-guérilla). Ce qui fait écrire à Helmut von Moltke que « la paix éternelle est un rêve : au prix dont il faudrait le payer, ce n'est même pas un beau rêve ». C'est le cauchemar aseptisé de 1984.

Quand le polémologue Gaston Bouthoul titre son ouvrage « 8000 traités de paix », il met en évidence l'infructueuse démarche uniquement juridique dans la résolution des conflits. Force est de constater qu'à chaque changement de systèmes et de processus dans les relations internationales, les traités de paix imposés à une entité politique reconnue ou non, ne suffisent plus à maintenir une paix même relative.
Ce n'est pas parce qu'une entité politique impose juridiquement la paix à une autre, que les poussées de violence collective et d'impulsion belliqueuse chères à Bouthoul (4) sont enfouies ou canalisées.

Pourquoi alors une telle persistance juridique dans un monde par définition anarchique ou se mêlent Etats pré-modernes, Etats post-industriels et autres entités politiques armées? Ces polities ne sont pas réceptives aux rapports de puissance et aux process internationaux avec la même intensité. Comment les démarches de cooptation et de séduction (soft power, normativisme, fonctionnalisme...) peuvent-elles avoir une quelconque influence dans le cas où elles sont confrontées à des groupes armés souvent pétris de nihilisme politique ou religieux ?

Qu'ils soient partisans, socio-économiques ou identitaires, les conflits de basse intensité ne peuvent être exclusivement tempérés par le normatif. Clausewitz le savait : « La guerre est du domaine du hasard. Aucune autre sphère de l'activité humaine ne laisse autant de marges à cet étranger, car aucune ne se trouve à tous égards en contact aussi permanent avec lui. Il accentue l'incertitude en toute circonstance et entrave le cours des évènements ».

Humanisme criminogène

Prolongement de la tristement célèbre SDN, imbibée du projet kantien de paix perpétuelle, agnostique et par définition apolitique, l'ONU peut-elle finalement répondre aux nouvelles formes que la guerre revêt ?
Selon Julien Freund (5), il existe une différence fondamentale entre la volonté inhérente à l'acte de décision et le volontarisme. La décision opportune est celle qui prend en compte les données et antécédents de la situation, ses ambiguïtés et ses servitudes ainsi que ses virtualités. C'est ainsi qu'elle fixe la voie et détermine les objectifs politiques, en tenant compte des moyens disponibles.

A contrario, le volontarisme consiste à élaborer de manière abstraite une politique, indépendamment des circonstances, des conditions et des résistances, en pensant que la pure volonté suffira à actualiser la prise de décision. Le volontarisme ne prend pas ses décisions dans un cadre action-espace-temps mais, à  la manière de la Divine Providence, il décrète.

Or laisser une administration transnationale, par définition apolitique, décider du Bien et du  Mal revient à créer a priori des méthodes de résolution détachées de la systémique complexe du conflit.

Le volontarisme est un décisionnisme perverti et les statolâtries y sont fréquemment enclines. C'est d'ailleurs ce que craignait Kant dans son projet de paix perpétuelle, cette tendance naturelle de ce type de gouvernance mondiale à générer un despotisme tous azimuts.

Le philosophe rejoint Chesterton quand celui-ci écrit que « la perspective d'un monde unitaire global c'est celui d'une guerre éternelle qui n'aura comme seul avantage que de ressembler à une paix universelle ».
La forme embryonnaire de gouvernance mondiale incarnée par l'ONU génère ce qu'il est d'usage d'appeler negative peace.

Nihilist peace semblerait plus approprié.

Charles-Antoine Menanteau

Notes

Edward N. Luttwak, Strategy. The Logic of War and Peace. Harvard University Press
Martin Van Creveld, The Transformation of War. The Free Press
Johan Galtung, Peace By Peaceful Means: Peace and Conflict, Development and Civilization. International Peace Research Insitute. Oslo.
Gaston Bouthoul, Traité de Polémologie. Payot Scientifique
Julien Freund, L'essence du politique, Dalloz. Postface de Pierre-André Taguieff.



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