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Nan Goldin : " Soeurs, Saintes et Sibylles "

SURLERING.COM - CULTURISME - par Claire Fercak - le 15/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Exposition. Sainte Barbe, Nan, Barbara. Sainteté, folie, suicide. Entre récit mythique et réalité psychologique, l'exposition de Nan Goldin se présente comme un triptyque de terreurs intimes. Représentations religieuses, photographies de proches, images tournées en hôpital psychiatrique se mettent au service de sa narration personnelle. Malgré l'hostilité du lieu et des vidéos choc, Goldin ne s'abandonne jamais à un  pathos outré.

Nan Goldin : « Soeurs, Saintes et Sibylles »
Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière
Jusqu'au lundi 1er novembre 2004

Une fois entrés dans la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, dirigeons-nous à l'exact opposé du grand orgue, vers un escalier en métal noir. Il conduit à l'oeuvre de l'artiste américaine, cachée en hauteur par des rideaux noirs, qui occupe le choeur de la chapelle. Passerelle suspendue, posée dans un univers clos, à l'image de la tour-piège où Sainte Barbe, vierge touchée par la grâce divine, fut enfermée par un père païen qui voulait protéger sa virginité et la soustraire au prosélytisme chrétien. Les fenêtres sont calfeutrées, sauf trois. Elles évoquent la Trinité, cette source de lumière et de foi que Sainte Barbe avait réussie à faire pénétrer dans sa tour en perçant elle-même la troisième fenêtre.

La passerelle surplombe deux mannequins de cire. Ancrés au sol, ils représentent la partie première de la nouvelle création de Goldin, commandée par le ministère de la Culture et de la Communication à l'occasion du festival d'automne. Figures de cire du XIXème siècle : une femme, allongée sur un lit d'hôpital est surveillée de loin par un censeur immobile, torse nu foudroyé. Cheveux roux, bouclés, visage bouffi, regard désorienté : elle est le double parfait de Nan Goldin. La figure du père (est-ce le sien ou celui de Sainte Barbe ?), maladroite et autoritaire, veille de manière imposante mais inconsidérée sur le modèle féminin en détresse.  

Debout selon la contrainte imposée par Goldin, six mètres au-dessus du sol, les visiteurs découvrent la seconde partie de l'exposition : trois écrans de cinq mètres de haut placés dans trois arches lui font face et vont projeter pendant 40 minutes le récit de trois femmes liées par des révoltes, des luttes et des désespoirs.

Triptyque narratif

Trois destins de femmes non-conformistes se succèdent sur les écrans : celui de la légende de Sainte Barbe en prologue, suivi des temps troubles de Barbara, la soeur de Nan Goldin qui s'est suicidée à l'âge de dix-huit ans, et de vidéos des propres séjours en hôpitaux psychiatriques de l'artiste.

La première a été victime de sa spiritualité, la seconde de son époque : de cette Amérique bien pensante des années 60, c'est-à-dire de la répression sexuelle et de la morale étroite de sa famille. La troisième, piégée par son accoutumance à la drogue, est sauvée par le milieu artiste underground, ses amis et la photographie. C'est elle qui met en scène ces morceaux de vies avec une sincérité absolue, sans désigner aucun coupable, sans rien ajouter de spectaculaire ou grandiloquent. De manière crue mais généreuse, tendre, sans artifice superflu ni intention violente, elle se fait simple témoin des enfermements et détresses intimes, des mauvais traitements dont sont victimes les « femmes rebelles » de toutes les époques.

Beloved Barbe-bara

Depuis la mort de sa soeur, Goldin affirme vouer un culte à Sainte Barbe (ou Barbara), patronne des artilleurs, des pompiers et autres corporations liées au feu, car elle protège de la foudre et de la mort subite. Selon la légende relatée par Goldin, lorsque le riche païen Dioscorus l'enferma dans une tour, et qu'elle se convertit, furieux, il la fit torturer. Devant son refus décisif d'abjurer sa foi, il la décapita mais fut lui-même foudroyé instantanément. Les représentations chrétiennes se suivent sur les écrans et préfigurent l'hommage à Barbara.

Conjonction de sons, d'images, de voix : la lucidité, l'amour et la douleur silencieuse de Goldin, restée discrète sur la mort de sa soeur depuis quarante ans, occupent l'espace et le temps en intégrant physiquement le spectateur dans les méandres de sa mémoire. Comme Sainte Barbe, sa soeur a eu le courage d'affronter la mort. Prise au piège de parents intransigeants et de l'hôpital psychiatrique où elle passe une grande partie de son adolescence, elle se sent oppressée. Adolescente brillante, excellente pianiste, elle souffre de l'éducation familiale stricte et austère à laquelle elle ne cesse de s'opposer. Barbara est photogénique, belle pour nous, mais remuante. Trop au goût de sa mère qui préfère qu'elle ne revienne pas à la maison et reste hospitalisée.

Lit blanc d'hôpital froid, couloirs étroits, programme d'éducation à observer, obligations qui martèlent les écrans : « You can be a best person like yesterday [...] Mistake is a chance to try harder ». Sons de cloche, sirène d'ambulance, forêt sombre, grands ensembles de briques rouges menaçants, chute d'une ombre volante sur le sol, murmure craintif. Un cri. Barbara profite de sa première sortie d'hôpital pour s'allonger sur une voie ferrée. Un train passe sur les écrans aux extrémités, et des pensées violettes et blanches s'agitent sur la tombe de Barbara Holly Goldin. Contre ses parents qui prétendaient qu'elle était accidentelle, Nan semble vouloir rétablir la vérité sur cette mort, mettre à jour les non-dits, exposer ce que l'on préfère cacher, nier. Elle nous dit que Barbara n'était pas folle. Aucun diagnostic précis n'avait pu être établi sur elle, « it was just an adolescent » avec un tempérament intense qui avait besoin d'aide. Si le souvenir de sa soeur a toujours hanté Nan, elle ne l'avait jamais abordé comme elle le fait ici, de façon aussi descriptive, réaliste, physique. Dernière image de Barbara, une silhouette devant leur maison en briques rouges, à Silver Spring, banlieue de Washington, paisible, en couleurs.

« What have I become ? »

« I thought I had to kill myself ». Après la mort de Barbara, Nan a longtemps cru qu'elle devait aussi se suicider. Mais dès l'âge de 14 ans, elle quitte l'atmosphère familiale étouffante et pénètre les milieux marginaux de Boston, puis New York. A 18 ans, elle se met à photographier ses amis, les gens qu'elle aime, des drag queens ou artistes underground de Times Square. Chronique d'une époque : elle photographie le milieu dans lequel elle évolue, l'agonie et l'enterrement de ses amis homosexuels et/ou toxicomanes morts du sida. Accalmie des douleurs. Succède à cette dernière image de Barbara, une série de visages : les amis et amours de Nan.

Mais les pique-niques apaisés sont vite remplacés par les visions inquiétantes, les premières soumissions à la drogue et folies. Une couverture posée sur un fauteuil, sur un corps immobile. Les voix de Nick Cave et Leonard Cohen intensifient le récit visuel. Brefs instants adoucis, voix chantante féminine, six années sans drogue ni alcool.

Résurgence de forêts sombres où se perdre, routes enneigées. Regard perdu, traits inexpressifs, sourire timide, bras mutilés sur lesquels s'écrasent ses cigarettes : Nan se trouve maintenant soumise à des phases de dépression terribles. Des photographies et vidéos prises par une autre patiente pendant ses séjours en psychiatrie défilent lentement sous une voix effrayante, saccadée : « Ma vie elle ne va pas assez vite, alors je l'accélère, je la redresse. Si je suis votre ami aimez-moi comme je suis, d'ailleurs je ne suis pas beaucoup. ». Nan s'approche du vide, plonge sans aucun désir de fuite devant l'objectif, exposer son danger. L'intensité dans la souffrance semble être son seul moyen de se sentir vivante. C'est tout le paradoxe de la dépression, des mutilations qu'elle s'inflige : elle est en même temps l'acteur et l'épave, la même personne qui s'active à délaisser celle qui cesse d'agir.
 
Chant qui résonne : « I hurt myself today, the only thing that's real [...] What have I become ? ». Le fil fragile qui parcourt ce film descriptif mais nullement prescripteur est un questionnement perpétuel. Nan suggère, plus qu'elle ne soulève, des interrogations sur la légitimité du pouvoir normalisateur et des exigences collectives, sur la rectitude des diagnostics apposés sur les manifestations individuelles et complexes du tempérament. Elle s'abstient de tout jugement, elle ne fait que constater, donner à voir. Elle ne conclut pas mais témoigne, met en scène via son expérience personnelle de la souffrance et des combats à mener, les contradictions et impuissances de l'humain.

Claire Fercak



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Claire Fercak par Claire Fercak

Chroniqueuse culture Ring de 2003 à 2005.

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