Mystique des Parisiennes
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Amaury Watremez - le 29/03/2010 - 5 réactions -
A propos de Requiem pour Yves Saint Laurent de
Laurence Benaïm
« Sur le visage des hommes et des femmes, je vois Dieu.
Si tu veux me revoir, cherche-moi sous tes pas », Walt Whitman.
Une manière d’épitaphe pour Yves Saint Laurent prononcée par Catherine
Deneuve à l’enterrement du couturier (pas de tiret entre le Saint et
Laurent ainsi qu’il le rappelait souvent comme nous l’apprend Laurence
Benaïm).
Au départ, la lecture de cet ouvrage peut agacer, par la description
d’un milieu ultra-codé, très fermé et hyperélitiste. On se sent exclu
très vite. C’est aussi un milieu tombé en décadence, qui a perdu de sa
splendeur et de sa grandeur passée. On songe à la scène de bal dans Le
Bal des Vampires, des vieux beaux beaucoup plus disgracieux qu’au temps
de leur splendeur, des belles de jour et de nuit ayant perdu toute idée
réelle du chic, des dames pipi en vison, des fripées en minijupe de
cuir, le festival de la ride et du repli caché, du double menton
camouflé sous plusieurs couches de fond de teint. Ou l’excellente
comédie noire des années 90, avec Meryl Streep, qui campera plus tard
Anna Wintour, La mort vous va si bien. Pourquoi vouloir l’éternité du
corps et du look alors que comme dirait l’autre (Woody Allen) «
l’Éternité c’est long, surtout vers la fin ».
Soyons clairs, certains me trouveront cruel, je le suis peut-être, mais
la mode est un monde cruel. Et elle ne pardonne pas les faux-semblants
et les trucages.
Le chic, l’élégance n’ont rien à voir avec le physique ni même l’âge,
mais la faculté de porter telle ou telle chose, et que cela aille sans
que l’on se pose de questions. Il est des femmes qui seraient chics en
sac à patates, dont le port et le maintien sont merveilleux en jean.
C’est une question d’âme le chic, de belle âme, de passion et de cœur,
pour les autres, il vaut mieux avoir fait de la danse classique plus
jeune : on n’en dira jamais assez les bienfaits quant à la beauté des
gestes féminins. Loulou de la Falaise est de ces femmes, muse du
couturier, qui a ce chic ; ou Marie-France, en trichant un peu, qui
partage beaucoup de choses dans son histoire avec Saint Laurent.
Le consumérisme y a comme partout tout envahi, y compris l’amour, les
dames des défilés font une grande consommation de toy boys ou girls tant
qu’elles en ont les moyens.
Le personnage était infiniment parisien, ce qui peut paraître étrange
car il est né à Oran, en l’occurrence sur la frontière entre l’Europe et
le Maghreb, l’Orient et le Ponant, le féminin et le masculin ; un petit
garçon émotif et hypercréatif, blessé par sa mère. D’elle il dira, «
Parler d’elle c’est comme extraire de mon cœur une substance qui me fait
mal », dans un entretien avec l’auteur de ce livre. Il a été grouillot
chez Dior où il s’est vite fait remarquer par le patron descendu de son
Olympe. Lagerfeld également a été de ces grouillots des maisons de
couture, et Jean-Paul Gauthier aussi. Non loin de là, un autre futur
grand couturier débutait lui aussi l’ascension de la montagne divine, à
moins que ce ne soit un miroir aux alouettes. Les Parisiennes ont leur
Dieu, le style, leur déesse, la mode, et plusieurs prophètes dont Saint
Laurent.
Les Parisiennes ont leurs temples tout près de chez elle, ce qui leur
permet de pratiquer leur religion en toute sérénité, le shopping. Les
Parisiennes sont souvent des filles pressées, en minijupe pastel, en
pantalon « Vichy », les cheveux dénoués, courts ou en catogan, elles
courent dans toute la ville, ne s’arrêtant que pour un « Vittel menthe »
à la terrasse d’un café de Montparnasse ou de la rue de Rivoli, fumant
comme des militaires en permission sans pour autant sentir le tabac.
Elles voudraient nous persuader également qu’elles n’utilisent jamais
les lieux d’aisance, une princesse n’en ressentant jamais l’utilité
réelle.
Il est charmant d’accompagner une Parisienne dans ces occupations qui
leur prend pourtant beaucoup de temps à toutes, de trois à quatre
heures. Elles vous en seront gré, car cela leur permet de dévaliser un
peu plus les rayons des magasins, grands ou petits, et de croire que le
petit « 36 » qu’elles ont mis en haut de la pile leur va très bien.
C’est comme un bain de féminité pour le porteur presque perdu dans les
parfums qui se croisent, les gestes légers des jolies femmes au-dessus
des étoffes, la douceur de celles-ci et leurs couleurs.
On retrouve cette sensualité diffuse, extrêmement féminine dans les
marchés d’Orient, et parfois les mêmes senteurs, ce n’est pas une
coïncidence, Yves Saint Laurent s’en souviendra plus tard en créant ses
parfums : « Opium » et « Eau de Majorelle ». Cette ambiance, c’est ce
qui permet de pardonner toute cette attente pour des chiffons, somme
toute. Et les Parisiennes sont souvent infiniment attirantes ce qui fait
qu’on leur passe leurs caprices. Ce sont des petites filles qui font la
moue, voire la lippe, quand elles n’obtiennent pas ce qu’elles veulent,
des petites filles en jupe droite, petit pull léger avec un foulard
imprimé à peine coloré et des escarpins qu’elles aimeraient toujours de
chez Louboutin, qui leur donnent la cambrure que l’on apprécie quand on
les prend par la taille, certes. Ils sont nombreux à avoir dessiné petit
à petit son image, Givenchy, Chanel, Dior, et Saint Laurent.
« Je suis tombé amoureux de Paris » a de toute façon dit l’ancien
gamin d’Oran ce jour de janvier 2010 où il reçoit les insignes de
chevalier des Arts et Lettres.
Cela lui permettait d’aimer toutes les Parisiennes en même temps.
Certains se sont choqués qu’il puisse être décoré pour son œuvre, du
fait de la futilité de la mode, de sa volatilité. Souvent, c’est ce que
l’on reproche aux Français à l’étranger, et de plus en plus chez eux,
d’être futiles, d’accorder beaucoup trop d’importance à ce qu’ils
mangent ou ce qu’ils boivent et aux vêtements des femmes, de faire des
enjeux existentiels de ce qu’écrivent les écrivains, ce que filment les
réalisateurs, quand d’autres voudraient que ces activités ne soient rien
d’autres que bêtement fonctionnelles, performantes et hygiéniques. Et
même Pierre Bergé se laisse aller à la polémique nauséeuse.
Avec Saint Laurent, c’est tout un monde qui disparaît, remplacé par une
Cosmopolis sans âme, ni beauté, où les jolies filles ne sourient jamais
et ressemblent dans les pages des magazines à des adolescentes névrosées
à peine pubères, tandis que les femmes du couturier sont de vraies
femmes.
Amaury Watremez
Laurence Benaïm, Requiem pour Yves Saint Laurent, Paris, Grasset, mars
2010, 204 p., 16 €.
Toutes les réactions (5)
1. 29/03/2010 15:07 - Élodie
On sent que l'auteur de l'article aime beaucoup les femmes lui aussi...
2. 29/03/2010 15:08 - Amaury
Comment l'avez-vous deviné ?
(Bonne idée de ne plus modérer)
3. 29/03/2010 21:21 - Laurence
Bien écrit, Yves St Laurent vomirait sur les défilés actuels. Il devait déjà en vomir de son vivant.
4. 30/03/2010 09:10 - Amaury Watremez
Merci Laurence, je suppose qu'il vomirait effectivement ce qui se fait actuellement dans le "facheune".
5. 01/04/2010 14:23 - Élodie
Les considérations de l'auteur rejoignent celles de Dantec.
|
Dernière réaction On sent que l'auteur de l'article aime beaucoup les femmes lui aussi...  29/03/2010 15:07 Élodie
 Articles les plus lus Pour Sarkozy, avec ferveurNB : Cette tribune libre n'engage pas l'ensemble des chroniqueurs de Surlering.com.Aux « déçus » du sarkozysme.En France, nous avons toujours eu la gauche la plus nulle et la plus fourbe du monde... Satellite Sisters : suite de la sirène rouge, des racines du mal et de Babylon babiesLe manuscrit Satellite Sisters, suite de la Sirène rouge, des racines du mal et de Babylon Babies, est dans les airs entre Cape York et Paris, direction les éditions Ring. Le site officiel des... Qu’est-ce que la Résurrection ?« Mais si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre
message, vide aussi votre foi. » (1 Co 15, 14)
Encore une fois, Benoît XVI a tout dit.
Sans... Richard Wagner, un antisémite maître spirituel de Hitler ?À propos du livre de Pierre-André TAGUIEFF, Wagner contre les Juifs (Berg International, 2012)Définir aussi précisément que possible l’antisémitisme de Wagner, sans tomber dans... Réflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse(propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a... "Finance pousse-au-crime" : la preuve, enfinCela devait arriver. Car de longue date, toute loyauté raillée, toute fidélité abolie, les requins de Wall Street ne nagent plus que « dans les eaux glacées du calcul égoïste » (dixit Karl... Qui ? Assassinats. Militaires. Petits enfants. Montauban et Toulouse. Ecole juive. 11,43 et 9mm. Indignation, compassion, consensus. Campagne suspendue par le PS. Une minute de silence dans les écoles... Carnets de campagneLes campagnes électorales sont des périodes d'extrême saturation des ondes et des conversations, un peu comme aux César ou aux Victoires de la musique, où les animateurs-fonctionnaires s'agitent... A l’école de l’antimodernitéPuisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,... Les étoiles 2011 de Dantec"Il vaut mieux attraper la peste que rencontrer certaines personnes ; à l'inverse, on ne pourrait vivre en passant à côté de certaines rencontres" ("Manuel de survie en territoire zéro").Maurice... Le superbe top 50 des FrançaisPuisqu'on
vous dit que vous les aimez.
"TOP 50 :
contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous
présente le "sondage-événement" du JDD, censé établir la liste... Rachida Dati creuse son FillonQue le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati... Sécurité routière : l'arnaque extra-largePuisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de... Poudlard for ever A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit... Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain« Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je... Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoEntretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les... Les révoltes arabes, les intellectuels français et la pensée "complexe"Voici deux mois, le jeune Mohamed El-Bouazizi décédait l’hôpital de Ben Arous, et la Tunisie s’embrasait, entraînant à sa suite nombre de pays arabes. Voilà un mois, un étrange débat... Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFoi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source... In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueLe premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs... Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristOn connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que... Ainsi parlait ZaraDebbouztraPresque par bonheur, on l'avait oublié. Le revoilà. Jamel Debbouze a choisi l'Express (c'est de circonstance, il y a vraiment quelque chose de ferroviaire dans cet entretien) pour exercer son... Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe... Céline rattrapé par la mémoireSors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline... Broadcast : the dream is overChanteuse et icône du groupe, Trish Keenan n’est plus. La grande sœur idéale s’en est allée planer au dessus des nimbus qui plombent Birmingham. Avant que de sombrer dans l’oubli, laissons... Benoît XVI - Un cœur intelligentLecture de Lumière du monde, un entretien de Benoît XVI avec Peter Seewald : Lumière des siècles contre siècle des lumières.Les communistes avaient tenté de se débarrasser de Jean-Paul II... Robert Brasillach : le procès expédiéIl en va de certains écrivains comme des maladies vénériennes. Tout le monde les connaît mais personne n'en parle. Ainsi de Robert Brasillach dont il suffit de prononcer le nom au beau milieu... Du bon et du mauvais usage de l’indignationIl est sympathique ce Stéphane Hessel avec sa gueule du vieux qui sait et son histoire héroïque de grand résistant, grand bourgeois, grand lettré, grand amoureux des femmes (il en a eu cinq... Terreur et martyre : il était minuit à AlexandrieIl était minuit à Alexandrie.« Le martyre est l’expression absolue de notre amour » Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk Alexandrie, Egypte. 2010 vit ses derniers instants, tels ces... Assises islamisation : c'est la lutte prime-timeLa jurisprudence Marine Le Pen est passée par là : se demander si
les musulmans peuvent être "trop", sous des latitudes où il faut bien
reconnaitre qu'ils se sont séculairement contentés... Chemins de travers« Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute... PS : les intermittents de la réalité en tournéeMême si Benoît Hamon doit en être à sa quarantième boite de Valium, il faut reconnaitre qu'il n'y a que le PS pour égayer ainsi nos froides soirées d'hiver. Tout d'abord, l'ineffable... "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester... Blondeincendiaire.com : the murder chat room(reportage vidéo à ne pas louper en fin de chronique)Au moment où Wikileaks relance le débat sur la place de la transparence dans la vie démocratique avec ses soit-disantes « révélations »... Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker... Quelques traces de rouge à lèvres…Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met... Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireAncien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées... Exil(s) ExpressGéraldine Woessner a été reçue au domicile de Maurice G. Dantec à Montréal. Une conversation autour de l'exil, du Québec, de l'hexagone et ses écrivains, du roman qu'il prépare pour 2011 et... Et si les chômeurs ne chômaient plus ?Faire travailler les chômeurs, voilà "une joyeuse bonne idée", comme dirait Jolitorax, dans Astérix chez les Bretons. Bon, dans l'absolu, c'est n'est pas nouveau. Parait que François Mitterrand... Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...
 |