Mourir à quinze ans
SURLERING.COM - FRANCE - par Alain Jamot - le 29/06/2010 - 12 réactions -
Cette semaine, une adolescente de quinze ans s’est suicidée dans le sud de la France, du côté de Narbonne, en avalant des médicaments. Trois autres jeunes ont tenté également de le faire. Les raisons officielles avancent qu’ils n’auraient pas supporté la mort accidentelle de deux de leurs connaissances, victimes d’accidents de la route. Étrange conclusion…

Qui peut vraiment croire à un tel enchaînement ? Notre société, si maternelle, a aussitôt organisé des cellules d’assistance psychologique afin de prendre en charge le petit peuple lycéen, traumatisé par ces annonces. Comme si l’on ne pouvait plus supporter le sort, comme si l’on ne voulait plus endurer le chagrin, la douleur, le sentiment de la perte irréparable, le remord, les regrets de n’avoir pas fait ce qu’il fallait, quand il le fallait. La mort, on ne veut plus en entendre parler, surtout quand elle est choisie. Nous vivons dans un monde à ce point hors du réel que l’irruption du tragique, du drame, ne peut plus se traiter que sur le mode médical. Comment, des jeunes qui se foutent en l’air, mais comment est-ce possible, dans notre univers si douillet, si propre, si gentil ? Et c’est là sans doute qu’il faut chercher, fouiller, pourquoi les plus jeunes d’entre nous choisissent-ils le néant, la mort, alors que tout semble leur sourire, alors que papa-maman, la télé, le discours officiel nous assurent que tout va bien se passer ? La question même du suicide nous devient incompréhensible, incongrue. Comment ne pas aimer notre réalité ? Comment ne pas adorer notre bagne ? On se tue à quinze ans parce que bien évidemment, on ne supporte pas ce monde, et on ne se supporte pas soi-même. On se flingue parce qu’on pense que rien n’est possible, rien n’est faisable. Plus de grand rêve, d’utopie, plus d’idéal. La société française, comme la totalité des sociétés occidentales, ne proposent plus que des distractions d’assistés ou de vieillards à ses enfants : télévision, matérialisme crasse, religions figées dans des dogmatismes et des intolérances insupportables, culte de l’apparence, corruption des politiques, cynisme généralisé, le tout enrobé dans une prose lénifiante, douceâtre et trop sucrées. L’horreur, c’est pour les autres, les gosses irakiens ou afghans qui sautent sur des mines, les enfants d’Indonésie ou de Chine qui bousillent leurs vies sans retour possible au fin fond des usines crasseuses et mortifères qui produisent les éléments de notre confort. Mais pas pour nos bambins et nos chères têtes blondes… On ne connaît jamais vraiment les raisons pour lesquelles on choisit la mort plutôt que la vie, mais les statisticiens savent que l’on se suicide bien davantage dans les endroits protégés, les cocons que dans l’enfer. Il nous faut accepter que nos vies ne sont guère excitantes quand on a quinze ans. D’où le développement aussi des campagnes anti-suicide en France. Intention louable, mais qui ne peut redonner des raisons à tous les adolescents qui ne comprennent rien à l’obscénité de nos existences. Aujourd’hui, dans les activités proposées à la jeunesse, on croule sous les règlements, les interdictions. Ce que vivait nos grands parents, partir à l’aventure seul, faire sa propre cuisine sans frigo, se baigner dans un torrent ou un lac sans accompagnateur est strictement interdit. Plus de frissons, plus rien. GPS obligatoire pour une randonnée en forêt d’Ile-de-France ! L’idée même que l’on puisse prendre un risque et en payer parfois le prix devient insupportable, obscène. On l’avait déjà vu avec les parents de soldats tués en Afghanistan. On nous parlait d’enfants sacrifiés, alors qu’il s’agit de militaires de carrière, eh oui, la moyenne d’âge des troupes au sol est plus proche de la vingtaine que de l’âge de la retraite ! Mourir à vingt ans pour son pays, dans les forces armées, voilà le vrai scandale… Nous ne pouvons accepter qu’un militaire prenne une balle, alors des adolescents un tube de médicaments, vous pensez ! Et de leur propre main ! Loin de moi l’idée de faire une quelconque apologie du suicide, mais à la lecture de la dépêche, je n’ai pu m’empêcher de ressentir de la compassion, et du respect. Compassion, car la mort volontaire exprime trop souvent la solitude, l’angoisse de ces mômes perdus, l’incompréhension devant un monde de retraités hilares et de chômeurs accablés, de terroristes sanguinaires et de bonimenteurs félons. Respect aussi, car contrairement à la légende si complaisamment colportée, il faut du courage pour sauter le pas, décider de ne pas revenir en arrière. Et il nous est nécessaire d'accepter l’idée que tout cela ne relève pas systématiquement de la maladie mentale, ou du trouble de comportement. Et même si, comme le notait Henry de Montherlant, (suicidé lui-même) il suffirait souvent d’un rien, d’une voix amie, d’une promenade au parc au bon moment pour surseoir à l’irréparable De Sénèque à Mishima, de Sweig et Drieu, nombreux sont ceux qui ont voulu s’en aller sans explication et sans regret. Jean-Marie Rouart avait écrit autrefois un petit essai sur ce thème, Ils ont choisi la nuit, qui tentait de nous éclairer sur ce mouvement que chacun d’entre nous pourrait commettre, ultime frontière de la liberté individuelle, scandale absolu d’une société qui rêve et tente régulièrement d’interdire le suicide ou d’en faire un crime. Il nous appartient désormais de ne pas tout réduire à un gimmick gothique, un coup de déprime de teenager choqué par un drame personnel. On ne se donne pas la mort à quinze ans pour rien… Alain Jamot
Toutes les réactions (12)
1. 28/06/2010 13:27 - Nico
Cette histoire est vraiment tragique...15ans bordel! N'avons nous aucune idée de ce qui aurait pu conduire à celà? (témoignage des autres suicidaires?). Je serais curieux de connaitre l'état d'esprit de cette fille. Savoir si comme vous le dite ce geste relève du courrage ou alors de l'inconscience pure (à 15ans peu de gens réfléchissent vraiment à la mort).
Vous semblez penser que c'est à cause d'une société ultra sécuritaire ("Vivre Tue") que cette jeune fille à eu envie de mettre fin à ses jours, n'est ce pas un point de vue un peu... j'ai pas envie de dire hors contexte, mais un peu trop hors des préoccupations d'un jeune de cette époque? Enfin.. je pense qu'à 15ans -surtout de nos jour- on est tellement imbibé dans ce système qu'on ne s'en rend même pas compte, il nous semble logique, banal (pour toutes les raisons que vous nous avez cités: télé, "L'horreur c'est pour les autres..").
A 15ans les souçis futurs semblent incroyablement grands et les jeunes doutent, ils vont vers un inconnu, un peu comme si ils allaient mourir finalement! L'avenir c'est comme le néant de la mort à cet âge là, on ne sait pas ce que sera notre vie, on se pose énormément de questions sur notre carriére future, craignant qu'elle ne suffise pas à vivre dans ce monde toujours en crise de quelque chose; où le moindre achat est un crime contre son compte en banque.
Personnellement, je suis complétement d'accord sur un point avec vous (vous allez me dire alors que je me contredit en ce qui concerne la société ultra-sécuritaire): les jeunes, les moyens, les adultes, et les vieux, bref tout le monde se fait chier.
La vie n'a plus de sens, combien de jeunes maintenant voyage par eux même? Partent entre amis camper, prennent des billets de train pour partir en freestyle dans le pays voisin?
Plus personne ne fait ça, probablement parce qu'on nous rabache que c'est dangereux, certes, mais je pense surtout que ce n'est pas toujours à leur portée.
On va me dire que tout est possible à cet âge, je suis d'accord, mais nous vivons dans un monde d'assisstés, et si on ne pousse pas un peu ces jeunes (parents, école) à se bouger, c'est sur qu'ils ne feront rien..
Enfin bref, c'est un point de vue un peu désorganisé que je donne, mais c'est ce que je pense.. Même de nos jours, la vie est bien trop précieuse pour y mettre fin, elle n'est mauvaise que parce que nous voulons qu'elle soit mauvaise, on a toujours le pouvoir sur sa perceptions des choses, même si c'est plus facile de voir le gros mal que le petit bien du quotidien... Je suis désolé pour la famille de cette fillette, et je félicite l'homme d'église qui à l'enterrement a souligné que l'on n'apprend pas la vie sur internet.
2. 28/06/2010 13:53 - AvengerRedsix
A cet âge là on est éminemment conscient du monde qui nous entour, n'en déplaise au parents qui préfère fermé les yeux sur ces actes " incompréhensible "
Dans le pays du bonheur et des bisounours, la France, il est devenu obscène de mettre fin à ses jours, sauf si on est un traders ou un clochard bien sur.
Dans dix ans, le nombre de suicide explosera, vous verrez , cela n'ira pas en s'arrangeant.
3. 28/06/2010 17:48 - ferdinand
Dans le cas présent il se trouve que ces ados ont été touchés de plein fouet par la mort dans des accidents de voiture de deux de leurs camarades. La mort étant le grand tabou de la société qui s'en protège par le divertissement , lorsqu'elle surgit les fous Pascaliens que nous sommes ne trouvont que deux alternatives : consentir à son aliénation ou protester contre elle en s'immolant.
4. 28/06/2010 18:23 - Refusal
J'ai tout de même eu l'impression que votre article était une apologie du suicide. Ce n'est qu'une tentative d'appel au secours qui a raté. Je ne suis pas d'accord avec votre point de vue.
"La question même du suicide nous devient incompréhensible, incongrue. " Elle l'a toujours été et c'est un crime contre sa personne.
"La mort, on ne veut plus en entendre parler, surtout quand elle est choisie." Aucune mort ne peut être "choisie". C'est juste une fuite. A 15 ans, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle allait faire.
On ne peut pas se suicider rationnellement. Il faut un coup de pression, de passion. Être dans les feux de l'action, comme on dit. Cela ne peut pas être réfléchi au moment du passage à l'acte. On peut évidement en avoir l'intention, mais pour passer à l'acte...
5. 28/06/2010 22:58 - kobus van cleef
j'ignore tout des raisons de cette adolescente
je veux d'ailleurs les ignorer
mais si c'est pour fuir ce coton cotoneux et visqueux
ou si c'est pour ne pas en sortir......
dans les deux cas elle a eu raison
ses raisons
respectons les
de toutes façon hein.....ça la rendra pas à la vie (comme s'il s'agissait de la rendre elle à quelque chose ou à quelqu'un! tiens encore une bonne raison d'en finir)
6. 30/06/2010 12:52 - Refusal
@kobus van cleef :
Justement non, elle n'a pas eu "raison".
7. 01/07/2010 21:44 - Floria Tosca
Très bon article cher Alain. Au moins une personne qui s'interroge sur les raisons de ces suicides chez les adolescents sans tomber dans le pathos ou le dogmatique. Car pour quelque raison que ce soit, c'est horrible que des jeunes se foutent en l'air au moment où ils ont "l'avenir devant eux". J'en connais plusieurs personnellement qui se sont ratés de justesse et après quelques mois, souvent tout va bien sauf si les parents ont réagi de façon inadéquate, mais il faut éviter de banaliser, c'est trop sérieux et reçoit trop peu d'attention constructive à grande échelle. Les médias passent à côté de la plaque, ça c'est certain.
8. 11/07/2010 01:29 - nooneisimmune
Ce n'est que... c'est... que voilà de grands esprits qui lisent dans ceux des morts et qui ont les réponses aux grands mystères de la mort. J'avoue avoir été très sensible à cet article, que je trouve d'une rare justesse. Mais certains des comments me donnent la nausée.
9. 12/09/2010 15:20 - Compt
J'ai quinze ans.
Je crois pouvoir éclaircir quelques points grâce à mon âge, les pensées qui peuvent me traverser l'esprit...Mais je ne pense pas qu'un adolescent se suicide pour des raisons spécifiques à son âge; avant tout nous sommes des êtres humains; et le cheminement intérieur qui nous mène à la mort est semblable pour chacun. On le fait presque inconsciemment. Un jour on décide. Puis voilà.
Avant tout, le suicide, c'est refuser de mourir. C'est nier l'absurdité de la vie. Ne plus supporter d'être mené en bateau, de jouer à ce jeu ridicule et, par dessus tout, d'en souffrir. Oui, la vie n'est pas aussi difficile que dans d'autres parties du monde et ça c'est encore plus dur à vivre; je pense qu'on cherche à nous rendre coupables, on se sent mal à force de ne pas être bien. Nous avons des rêves mais nous sommes conscients de ce qu'ils sont, c'est-à-dire seulement des rêves...Puis, le système scolaire est effrayant, même s'il ne l'est pas autant qu'on le perçoit, parce qu'à quinze ans les gens, votre entourage, votre famille, peuvent prétendre que vous avez raté votre vie; puis, même si on la réussit, quoi qu'il arrive, l'échéance est fatal: un travail qui donne de l'argent, une Mercedes peut-être (oui, j'ai déjà entendu des jeunes dirent que les études qu'ils allaient faire étaient chiantes mais qu'au moins, quand ça sera terminé, ils seront "tranquilles en Mercedes"), que de l'étalage...Un adolescent assez lucide pour remarquer que les gens deviennent des vitrines ne peut qu'être tourmenté. Puis s'il a raté sa vie, après tout, qu'est ce qui l'attend ? Peu à peu, on commence à réaliser ce qu'est le temps, c'est-à dire une chose affreuse; on ne retient pas grand chose, à peine des images; on récolte des regrets alors que tout s'efface...Les gens disparaissent...Et la mort est quand même intolérable...Mais que voulez-vous faire ? Tout ceci est absurde, absurde...
10. 12/09/2010 15:21 - Compt
Suite...
On développe de multiples personnalités, on parle guère en vrai, c'est surtout à travers un écran...On ne sait plus qui on est. On se transforme. C'est tumultueux, bien évidemment, je ne pense pas que ça soit énormément différent maintenant, c'est juste plus sombre...Les jours se ressemblent et on n'en retient rien. Des élèves s'agglutinent dans des classes scientifiques alors qu'ils n'aiment pas ça du tout mais, voyez-vous, ils n'ont pas le choix; les autres, moi par exemple, ont choisi une filière qui leur plaisent, la littéraire, mais n'ont pas d'avenir; les mots ne servent plus à rien; l'art n'est rien d'autre qu'un marché. Ce qui manque, en France, c'est qu'on empêche les jeunes d'être des individus, ils se renferment...Jamais, mais jamais, on ne leur demande leur avis, même sur des petites choses...Ils n'existent pas. Alors autant choisir le néant qui ne fait pas souffrir. Surtout quand des amis à nous meurent, alors là, la souffrance soudaine, intolérable, celle qui, on pense, ne va jamais cesser, ne peut plus durer...On choisit.
À la fin du mois j'aurai seize ans.
11. 19/09/2010 18:47 - LUCAVERDAD
« Quand nous regardons longuement le ciel immense, nos idées et notre âme se fondent dans la conscience de notre solitude. Nous nous sentons irréparablement seuls, et tout ce que nous tenions auparavant pour familier et cher s’éloigne indéfiniment et perd toute valeur. Les étoiles, qui nous regardent du haut du ciel depuis des milliers d’années, le ciel incompréhensible lui-même et la brume, indifférents à la brièveté de l’existence humaine, lorsqu’on reste en tête à tête avec eux et qu’on essaie d’en comprendre le sens, accablent l’âme de leur silence ; on se prend à songer à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe, et la vie nous apparaît dans son essence, désespérée, effrayante… »
Anton Tchékhov, La Steppe,
12. 19/09/2010 19:00 - LUCAVERDAD
je préfère dont on revient...
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Dernière réaction Cette histoire est vraiment tragique...15ans bordel! N'avons nous aucune idée de ce qui aurait pu conduire à celà? (témoignage des autres suicidaires?). Je serais curieux de connaitre l'état...  28/06/2010 13:27 Nico
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