La crise de la presse n’est pas tant une affaire de capitaux que de qualité de contenu. Les quotidiens survivront quand ils sauront tenir leur rang. Par l'addiction à ce qui est rare. It’s the quality, stupid.
Qualité : absente. Lecteurs : Absents. Y aurait-il un lien ?
Ainsi la presse est au bord du précipice. Ainsi les repreneurs ont entamé leur danse de la pluie autour du Monde comme cela l’avait été pour d’autres titres auparavant. Ainsi le moral est tellement bas que le dernier espoir proclamé de la presse, c’est l’iPad.
Autrement dit: il n’y a plus d’argent dans les caisses. Autrement dit : il n’y a plus de lecteurs, ou plutôt : il y en avait et ils sont partis. Pourquoi ?
Essayons pour une fois de ne pas donner dans l’incrimination sociologique, de ne pas accuser la culture de la gratuité, ou Google News, ou les webs cannibalisants des quotidiens, ou les blogs, ou que sais-je. Ces affirmations récurrentes ont le double défaut d’être faciles et invérifiables. Peu vraisemblables aussi. La pratique régulière d’un quotidien imprimé avec ses articles à la forme rigoureuse (ceux du Monde au premier chef) est suscitée par l’envie de trouver chaque jour une information plus approfondie, plus variée et ne se contentant pas de gratter la surface de trois sujets dans l’air du temps, contrairement à ce qui se passe à la télévision. On ne me fera pas croire que les lecteurs exigeants d’un quotidien ont accepté de l’abandonner en masse parce que le fil AFP ou Reuters devenait accessible et gratuit. Autant cesser de manger des grives quand on vous offre des merles gratuitement.
Ou alors, est-ce parce que le lecteur d’un quotidien ne voit plus de différence entre ce dernier et un fil de dépêches ? que la lecture des cinq articles à la une du web ne lui donne plus envie de poursuivre ?
Il est manifeste qu’un quotidien ne peut plus se permettre d’envoyer des reporters sur tous les théâtres d’opérations, qu’il dépend largement de dépêches à la qualité irrégulière (et je ne parle même pas de la manière dont elles sont rédigées), de reporters médiocres appliquant à tous leurs articles les mêmes recettes et maintenant de suppléments ouvertement consacrés à apporter de la phynance. Comment expliquer sinon les tâtonnements des suppléments du Monde, l’apparition de pages sportives ou la présence accentuée de blogs? Comment expliquer le Post, le tabloïd en ligne, autrement que par le besoin de drainer des capitaux pour maintenir le vaisseau amiral à flot ?
C’est un cercle vicieux : les lecteurs fuient, les revenus chutent, la qualité baisse, les lecteurs fuient. Inutile de se demander si l’œuf ou la poule est venu en premier. La tendance peut-elle seulement être inversée ?
Le Monde, par exemple, reste tout à fait capable de livrer de l’information de haut niveau quand il y met les moyens. Le référendum sur la constitution européenne a été préparé par une débauche d’articles, de diagrammes et même un supplément papier. C’était complet et clair. Je dois au même quotidien d’avoir compris quelque chose jusqu’au bout à l’affaire Clearstream. Mais le plus souvent, c’est indigent. Dépêches reprises. Articles stéréotypés, portraits obséquieux de puissants, papier malveillants. Je ne parle pas du supplément littéraire : on ne tire pas sur une ambulance.
Un abonnement au fil RSS du même quotidien montre cruellement que ses rédacteurs doivent encore apprendre comment on libelle un titre d’article ; il montre aussi que des blogs sans saveur sont mis sur le même pied que le contenu officiel du quotidien. Le rugby niçois est peut-être passionnant, les niaiseries de « bonne nouvelle » intéressent peut-être quelques bobos de Montreuil : j’aimerais pour ma part que le tri soit fait à ma place, qu’il laisse passer les chroniques juridiques de Pascale Robert-Diard ou le blog de l’ancien commissaire dont le nom m’échappe (Moréas ?) et qui ont, eux, quelque chose à dire. Le reste, je peux vivre sans.
D’une manière plus générale, le contenu des media grand public, aujourd’hui, ne relève pas tant de l’information que de l’abrutissement des masses. Un sujet insignifiant y succède à un autre. C’est le volcan, puis c’est Zahia, puis c’est la soupe au cochon, puis c’est le périnée du président, puis c’est le prix de l’hôtel des bleus, puis le tour de France, puis la bavure policière du mois, et la liste continue ad nauseam. A aucun moment les sujets importants ne sont traités. S’ils le sont, c’est sans perspective, une succession d’opinions et d’incantations. Aucun étonnement, en réalité, si les lecteurs fuient.
Analyse d’un webzine américain : le payant, ça paye !
Ce cercle vicieux n’est pourtant pas une inéluctable fatalité : plusieurs media payants sont apparus à l’ère du Net et ont survécu. Essayons d’apprendre ce qui les a maintenus la tête hors de l’eau.
Salon.com était à l’origine un web-magazine américain de tendance libérale, c’est à dire à gauche des démocrates. Je l’ai connu en 2000 lorsqu’un de ses articles a été copieusement cité sur le Net : Courtney Love, ancienne maîtresse de Curt Cobain, y détaillait, pour la première fois, la répartition des revenus d’un produit phonographique. C’était le début du mp3, de Napster, et le public sidéré apprenait quelle miette du prix d’un CD allait aux artistes et quel énorme bloc se retrouvait dans la poche des maisons de disques. Le journal en ligne de Robert Fripp, sur son propre site, avait été un précurseur dans ce domaine. Je me souviens encore du titre de l’article : « Courtney Love does the math ». J’ai découvert ce jour-là une publication ambitieuse, aux idées politiques différentes des miennes mais dont le contenu était d’une qualité telle qu’il méritait d’être lu.
Ses atouts : en premier lieu des rédacteurs d’une qualité exceptionnelle. Les chroniques cinéma de Stephanie Zacharek restent à mes yeux un modèle d’intelligence, de clairvoyance, de compréhension. De nombreuses chroniques littéraires étaient également d’un bon niveau. Autre atout : un périmètre large. Salon.com parle de politique, de vie privée, de lettres, de cinéma, de télévision (et l’a fait avant tout le monde), de sport, de voyages, d’économie sans que l’un de ces domaines soit pris comme mineur ou moins vendeur : une fois encore, les pages « Arts and Entertainment » sont un fleuron de la publication, de même que l’endurante chronique de Patrick Smith, ancien pilote d’avion, consacrée au transport aérien. Voyageur fréquent moi-même, je lui dois pratiquement tout ce que je sais sur les avions, les aéroports, les accidents : c’était toujours bien écrit, argumenté, démystifiant. Chacun de ces domaines, même les moins commerciaux, était comme un pot de miel qui vous gardait dans le cercle des lecteurs et vous incitait à lire les articles de la une, même si vous n’étiez pas venus pour cela.
Autre atout encore : un visage, une personnification. Comme Elizabeth II est le visage de l’Angleterre, Salon.com, c’était David Talbot, son rédacteur en chef. Sa personne ne laissait pas indifférent et attirait de nombreuses haines politiques. Ses articles étaient rares, exceptionnels même, mais laissaient sans cesse filtrer le même message : il y a un capitaine à bord.
Dernier atout enfin, et non le moindre : la qualité de traitement des sujets. Il n’y a que dans Salon que j’ai lu d’aussi bons articles sur la guerre en Afghanistan, ou le récit d’un massacre de talibans à Kunduz dans les premiers mois de la guerre. Cet article, « all crazy on the Kunduz front », relatait comment plusieurs d’entre eux avaient été enfermés dans des containers, les containers arrosés au FM et les survivants, abandonnés. Il n’y a que dans Salon que j’ai lu un véritable débat sur l’efficacité de la torture, avec arguments pour et contre et recensions de livres traitant du sujet. Il n’y a que dans Salon que j’ai lu un interview argumenté défendant l’intervention américaine en Irak. C’était celui de Stanley Crouch, un faux esprit notoire… mais qui démontrait plutôt que d’affirmer. Qui peut se vanter en France d’en avoir fait autant ? C’est aussi Salon qui a lancé le scandale d’Abou Grahib qui a eu ensuite un écho planétaire, alors qu’en France, il est bien connu que l’armée n’a jamais torturé personne. Et les subprimes ? J’étais au courant du phénomène au début de l’année 2007 ; je me faisais chambrer par mes collègues au travail lorsque j’en parlais… jusqu’à ce qu’à l’été de la même année, un media français s’en empare et que la bourse chute. Devinez quelle avait été ma source.
Rompre avec l’information-abrutissement
C’est cette qualité qui a permis à Salon.com, malgré un ou deux éditorialistes partisans (le nom de Joe Conason vient à mon esprit), de passer le virage du payant avec succès. Un article de David Talbot expliqua un jour à ses lecteurs que le modèle gratuit ne pouvait plus marcher : il fallait payer ou mourir. Je n’ai pas hésité un instant à apporter mes trente dollars annuels et j’ai renouvelé le geste plusieurs années de suite, sans aucune hésitation : cela le valait. Je ne me vois pas faire de même pour aucun quotidien français. Par la suite, l’accès payant a été remplacé par le visionnage obligatoire d’une publicité. Le dernier éditorial de David Talbot annonçait, quelques mois plus tard, que le site était devenu rentable et qu’il en abandonnait la direction à Joan Walsh. L’accès est devenu gratuit et Salon est désormais une publication qui se porte bien.
Il m’est arrivé également de payer pour des publications de niche françaises. J’en ai laissé tomber quelques-unes, certes intéressantes mais pas suffisamment, ou trop orientées au point que la doxa l’emportait régulièrement sur l’intelligence. Je continue de soutenir le débonnaire et très honorable Arrêt Sur Images, qui sait prendre le temps de fouiller ses sujets (regarder l’émission sur Avatar, c’est mon article en mieux et en plus clairvoyant) et derrière lequel je sens toujours des cerveaux qui fonctionnent, même s’ils ne pensent pas la même chose que moi. Arrêt Sur Images, dans une émission sur le passage à l’Euro, a fait débattre Kahn, Dupont-Aignan et Guigou, mettant en évidence comme jamais la démagogie et les approximations du second et les renvoyant contre les insuffisances visibles de la troisième. Une récente émission consacrée aux mouvements néo-laïques et à leur alliance possible avec l’extrême droite dévoilait non seulement quelques associations (Riposte Laïque) mais aussi le fait qu’elles se haïssaient viscéralement et qu’elles participaient de deux conceptions opposées de la laïcité.
Dans la presse quotidienne, le même sujet n’a droit qu’à un traitement incantatoire : « apéro pinard saucisson : bouh facho ventre fécond bête immonde ». Avec la bande à Schneidermann, on va au-delà du guignol de Sylvie François, des sarcasmes de Didier Porte ou du journaliste qui sait vaguement qu’il faut dire que c’est mal mais qui ne se souvient plus des raisons. On y va parfois de guingois, parfois en s’égarant ou en manquant des éléphants dans les couloirs, mais on y va quand même.
Ce sont des sites comme Salon.com ou Arrêt Sur Images qui prouvent qu’on peut toujours, à l’âge du contenu gratuit et du fil de dépêches universel, proposer un contenu de qualité suffisante pour attirer des lecteurs et les retenir même en cas de formule payante. La recette commence à être connue : des pointures, une star à leur tête, de l’éclectisme, des articles fouillés, des sujets avec des enjeux, du long terme, du réalisme, des arguments, de la raison, le refus de l’épidermique, et aussi peu d’esprit de parti que possible. Lorsqu’on considère la presse grand public, on est forcés de constater que ce sont les manques sur ces points plus que l’absence de capitaux qui font fuir les lecteurs.
Nos lecteurs n’auront pas manqué de constater que je ne mentionnais aucune publication en ligne, payante, de droite et de qualité. J’avoue que je la cherche encore. Pierre Schneider
Toutes les réactions (1)
1. 21/06/2010 20:58 - thierry bruno
une évidence mais qu'il faut comme vous le faites parfois argumenter pour être écouté, à défaut d'être entendu : la presse se doit d'avoir du fond et non de la forme. Et ce fond n'est disponible que si cette presse donne du temps pour analyser l'évènement, pour en saisir tous les sens. Cela étant, la presse souffre d'un mal qui me semble assez profond et actuellement rédhibitoire : l'inculture, pour ne pas dire la sottise d'un grand nombre de "signatures". On ne peut pas dire que lesMauriac ou Kessel ont été remplacés. J'ai souvent la désagréable impression que certains journalistes vont chercher leurs sources dans Wikipedia ou dans le papier du confrère. Parfois, il font allusion à un auteur ou un évènement dont manifestement ils ne savent rien : aucune connaissances de fond en hisotire, ni en littérature et encore moins en géographie. Ils sombrent dans les lieux communs et si le redoutable Léon Bloy avait un digne héritier, il y aurait des volumes à ajouter à son "exégèse des lieux communs".
Ne parlant absolument pas anglais (c'est épidermique chez moi cette allergie à l'anglais), je ne puis être lecteur de salon.com. Dans la presse française, de droite comme de gauche, je en vois rien qui sorte du lot. Hebdomadaires ou presses quotidiennes vont nous coller dans les pages "culture" le dernier concert de NTM, les uns de gauche parce que ça fait bien, les autres de droite par paresse intellectuelle. Alors payer pour ne pas avoir la qualité ? je préfère m'acheter un bon bouquin qui traitera correctement d'un sujet afin de m'instruire et acquérir des éléments pour pouvoir me faire une opinion. Je n'attends plus de la presse qu'elle m'informe en y mettant du fond mais qu'elle me signale un fait de la façon la moins orientée possible (encore que savoir l'orientation politique de l'auteur participe à l'objectivité) et j'essaye de trouver les clefs pour comprendre.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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