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Miramax story X

SURLERING.COM - CULTURISME - par Basile Boudini - le 15/09/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« Scream », c'est eux. « Sexe, mensonges et vidéo », « Scarie Movie », c'est eux. « Pulp fiction » et « Jackie Brown », encore eux. « Clerks », toujours eux. Liste à rallonge pour les deux fat boys de New York. Alchimistes géniaux du marketing, ils ont donné leurs lettres de noblesse aux films d'auteur américain. Ils en ont distribué ou produit des centaines, saupoudrées d'une farandole de récompenses et d'anecdotes sulfureuses. Mais ils sont devenus en vingt ans une véritable major dont l'objectif principal n'est plus de faire voir le cinéma marginal, seulement de ramasser le grisbi. La preuve, ils se sont acoquinés avec Michael Moore.

Rois du marketing et des coups médiatiques, légendaires pour leurs colères et leurs méthodes de travail, adulés ou détestés, les frères Weinstein s'accommodent très bien de la rançon de la gloire. La révélation a lieu un jour qu'ils croient aller voir un film porno et se retrouvent devant « Les 400 coups ». Quelques années plus tard, ils font commerce d'une petite salle de concert. Pour la rentabiliser, ils décident de projeter des films pendant la journée. Leur passion pour le cinéma, leurs faibles moyens et leur bagout vont les propulser dans le monde du movie business. Car ils s'aperçoivent rapidement qu'il y a une place à prendre : personne n'a encore véritablement misé sur le créneau du film d'auteur dans le circuit d'exploitation américain.

Miramax naît en 1979 et s'installe à New York dans la foulée. Les frères Weinstein se lancent dans la distribution. Premier coup en 1988. Ils acquièrent « Pelle le conquérant », transforment ce film danois austère en épopée héroïque. De l'utilité du marketing : ils obtiennent l'Oscar du meilleur film étranger. Petit à petit, ils se confectionnent un catalogue sur mesure. Mais le marché américain est bien différent du marché européen : Harvey s'atèle à remonter, raccourcir et reformater. On le surnommera très vite « Harvey Scissorhands », « Harvey les ciseaux ».
Film d'horreur

Imaginez que vous êtes un jeune cinéaste qui vient de réaliser son premier film. Vous avez mis vos derniers dollars dans l'opération, « mon film doit être distribué » dîtes-vous. Après un parcours du combattant, à côté duquel l'entraînement de la Légion Etrangère à Djibouti fait figure de villégiature aoûtienne pour cadre moyen, supposons qu'Harvey se fasse projeter votre film et soit emballé. C'est l'apothéose. Vous avez gagné ? Non, car, en fait, c'est maintenant que commence votre vrai calvaire. Harvey s'occupe de tout.  Et un jour, vous vous apercevez que le titre a changé, qu'il n'en fait qu'à sa tête pour la création de l'affiche, qu'il intervient sur la musique. Et surtout, surtout, il touche au montage de votre bébé. Il demande à ses monteurs de le rendre un peu plus sexy, plus dynamique, de laisser plus de plans avec tel personnage... Il markète. Très étonné, vous lui demandez des explications. Mais il ne vous répond pas et de jour en jour il dénature votre film. Alors vient le temps d'exprimer votre indignation. Deux fins possibles pour ce film d'horreur, suivant qu'Harvey s'énervera ou non. Mais dans les deux cas, le message est très clair. Vous avez le choix : rester seul maître à bord, vous petit cinéaste intello comme il en existe 50 000 à New York, être présent dans 10 salles et suer sang et eau pour faire quelques festivals de seconde zone. Ou bien, laisser faire Harvey, être distribué sur 1 000 écrans et voir votre carrière à jamais changée. Cornélien.

Poker menteur

1989 est l'année du premier coup de poker : Harvey achète les droits de « Sexe, mensonges et vidéo » de Steven Soderbergh pour un million de dollars, record pour un film d'auteur. Le petit monde des cinéastes indépendants frémit. Leur heure serait-elle enfin arrivée ? A Cannes, Soderbergh décroche la Palme d'Or. Et dans la foulée, Miramax sort ce tout petit film comme un blockbuster [1] : publicité à la télé, encarts dans les journaux. La stratégie de Miramax est simple : il faut sortir le cinéma indépendant des centres-villes et l'apporter dans les multiplexes des banlieues.

Le bagout du gros Harvey ne s'arrête pas là. En même temps qu'il applique les méthodes des majors aux films indépendants, il s'attaque à une autre institution, celle des Oscars qui récompensent jusqu'alors les films des seules majors. Il inaugure une vaste opération de relations publiques. Le système des Oscars est simple, la procédure de vote plus chaotique. Toute personne nommée dans une quelconque catégorie devient un votant à vie. Chaque votant appartient au collège de sa spécialité : scénariste, directeur de la photo, décorateur, réalisateur... Quand on vote pour le meilleur scénario, le collège des scénaristes a un poids plus important que le collège des costumiers. Et inversement. Si Harvey veut que son film obtienne la récompense pour le scénario, il harcèle les scénaristes et particulièrement ceux qui ont été nommés en 1962 ou 1976. Parce qu'ils ont autant de poids que les autres, mais sont très peu sollicités. Alors, Harvey les flatte en organisant des projections et autres soirées privées. Miramax dépense des millions de dollars, Harvey harcèle les votants jusque chez eux. Et ça paye, puisque Miramax rafle régulièrement une série de statuettes.

Les années 90 : l'âge d'or

En 1992, les frères Weinstein prennent sous leurs ailes le jeune Tarantino en acquérant les droits de « Reservoir Dogs ». Ils franchissent une étape de plus dans leur ascension en 1993 : Disney achète Miramax. Mais ce dernier garde le contrôle de leurs acquisitions et toute latitude dans leurs choix artistiques. Avec cet argent frais dans les tuyaux, Miramax franchit un nouveau cap : la production. Bob fonde Dimension Films dont l'objectif est de produire des films de genre à destination des ados. Un an après, c'est la consécration avec « Pulp Fiction ». Huit millions de dollars d'investissement, cent millions de recettes au box-office américain et cent autres à l'international. C'est le premier film indépendant à atteindre ces sommets. Et Miramax a une superbe écurie. Une nouvelle génération de cinéastes est sous contrat : Larry Clark, M. Night Shyamalan, P. T. Anderson, Todd Haynes. Mais les relations avec Harvey sont conflictuelles et beaucoup iront se faire produire ailleurs. Car, à partir de 1994, les majors ont répliqué en créant leur propre département « indie » [2] : New Line chez Warner, Fox Searchlight, Focus ou encore le rachat d'October par Universal.

La métamorphose de Miramax est presque achevée. Il ne reste plus à Harvey qu'à s'éloigner du modèle qu'il a suivi à ses débuts. Ce sera fait avec « Shakespeare in love », « Le patient anglais », « Gangs of New York ». Des gros budgets et des stars.

Mine de rien les frères Weinstein ont mis au point le plus grand tour de passe-passe de l'histoire de l'entertainment [3] : ils ont convaincu le public qu'ils étaient des Indies, en dehors du système des majors hollywoodiennes, alors que.... Si Miramax a été au début le fer de lance des indépendants, ils ont peu à peu glissé vers le gros business dans le milieu des années 90, en même temps qu'ils lançaient des « Clerks » et des « Kids ». Leur soif de conquête et leur positionnement stratégique, loin de stimuler durablement le monde des indépendants, ont fait le jeu des majors. Les frères Weinstein ont, pendant quelques années, trouvé l'équilibre entre art et business. Seulement, Harvey et Bob sont des Américains : ils ont autant le sens de l'entertainment que celui des affaires. Et tout ce que touche les Américains se transforme en business. Ou disparaît. Ceux qui ont su vendre le cinéma indépendant, le rendre attrayant, sont devenus de vulgaires producteurs. Harvey veut des stars et un cinéma consensuel. Une dérive fascinante qui est une des clefs pour comprendre l'évolution du cinéma américain de ces dernières années.

L'industrie du film indépendant

Floue il y a quelques années, la frontière entre cinéma indépendant et studio n'existe pratiquement plus aujourd'hui. Les survivants les plus connus, Jim Jarmush ou Spike Lee, continuent à faire leurs films parce qu'ils ont acquis un statut spécial d'auteur créateur et qu'ils ont su se créer un réseau d'amis influents. Dans le cas de Spike Lee, c'est encore plus spécial, puisqu'il ne fait que du film militant. Même le cinéma de Tarantino est devenu hollywoodien : « Kill Bill » a coûté plus de 70 millions de dollars. Sans compter les copies et la promotion. C'est ce même Tarantino qui s'est illustré en mai dernier à Cannes en décernant la Palme d'Or à  Michael Moore. Il faut évidemment le croire quand il dit que ce n'est pas une Palme politique, parce qu'à part un doctorat en série Z et une licence en jet de pop corn, il se garde bien d'avoir une réflexion sur le monde qui l'entoure. Ce n'est pas non plus une collusion d'intérêt, puisqu'il faudrait que Tarantino soit titillé par le fait que Moore et lui ont le même producteur.

Who's gonna got the green ?

La sortie de « Fahrenheit 9/11 » est un vrai feuilleton. Produit par Miramax, Disney a refusé que les deux frères distribuent eux-mêmes le documentaire. Officiellement pour des divergences politiques. Mais, ce mini scandale, qui a duré une semaine au début du mois de mai dernier, aura finalement grandement servi les intérêts de Michael Moore. L'ombre de la censure a été la meilleure promo : les médias ont envoyé un paquet de péquenots du Wyoming dans les salles obscures. Résultat : « Fahrenheit 9/11 » vient de franchir les 100 millions de dollars de recettes aux USA, record absolu du box-office américain pour un documentaire. Au-delà de ce splendide résultat, cette affaire n'a fait que continuer de dégrader les relations entre Disney et sa filiale, qui entretiennent des rapports complexes depuis leur mariage. Outre les nombreuses divergences de ligne éditoriale et leur opposition politique, ce sont les gros sous le principal enjeu. Disney affiche des résultats corrects grâce à ses parcs d'attractions. Les studios sont, eux, dans le rouge : Miramax n'y est pas étranger et Pixar a repris sa liberté... Prochaine étape très rapidement, puisque Miramax vient de licencier 13% de son effectif. Coutumiers du fait, les frères Weinstein utilisent leurs salariés comme variables d'adaptation quand leur line up [4] n'est pas assez fourni. Mais, il ne faudra peut-être pas attendre 2005, date d'expiration du contrat des Weinstein à la tête de Miramax, pour voir Harvey quitter son petit studio, puisqu'il semble que lui aussi soit sur la sellette. On est désormais bien loin d'un film d'auteur.

Basile Boudini

[1] Blockbuster : Littéralement Bombe de gros calibre. Par extension film à gros budget, sorti avec force promotion par une major.
[2] Contraction de independent. Equivaut à films d'auteur en Europe.
[3] Littéralement divertissement, par extension, l'industrie de la culture aux USA.
[4] les films en projets pour l'année à venir (distribués ou produits)



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Basile Boudini par Basile Boudini

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