Sur le RING

Michel Houellebecq se confie

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Murielle Lucie Clément - le 17/02/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Dernière minute : selon nos sources, Michel Houellebecq aurait signé un nouveau roman pour les éditions Flammarion.

 



Depuis son livre Les Particules élémentaires (1998), Michel Houellebecq domine la scène littéraire française. Son dernier roman, La Possibilité d’une île (2005) ne dérogeait pas à la règle. Il se profilait même bien avant sa publication. Michel Houellebecq, une fois de plus, se retrouvait dans tous les magazines littéraires, cela va de soi, mais aussi dans toute la presse quotidienne, hebdomadaire et mensuelle. Les journalistes louaient le livre avant de l’avoir lu. Cet engouement était dû, en partie, au battage publicitaire qui accompagna sa sortie. Mais cela ne suffit pas à expliquer son succès. C’est un texte terriblement intelligent dans ses réflexions, ambitieux, provocant. Michel Houellebecq n’écrit pas pour distraire ou donner du bon temps. Ce serait plutôt pour annoncer les mauvaises nouvelles. La fin de l’humanité. Rien que cela !

Une secte promet l’immortalité à ses membres et grâce à ça, réussit à supplanter les religions en place. L’action se passe au cours du vingt-et-unième siècle. La société, en proie au nihilisme, se voit submergée par les adeptes qui ont besoin d’espérance. Chacun d’eux, avant son suicide volontaire, livre un peu d’ADN et un « récit de vie », sorte d’autobiographie afin d’être cloné, un jour prochain, en néo-humain. Ce clone, lorsqu’il approche la cinquantaine, à son tour, produit un « récit de vie », et laisse la place à un successeur obtenu par clonage et ainsi de suite.

Dans La Possibilité d’une île, les néo-humains viennent sur terre à l’âge de dix-huit ans. Ils vivent seuls, dans un monde dominé par l’informatique, reliés entre eux par leur connexion Internet, dans des résidences qui rappellent à s’y méprendre les « gate communities » américaines, exception faite de leur solitude. En effet, chaque résidence ne connaît qu’un seul habitant. Le livre se construit autour du « récit de vie » de Daniel1, découvert, lu et commenté par Daniel24, puis Daniel25, ses clones, quelque deux mille ans plus tard. Une fois de plus, l’action se situe en dehors de l’humanité ce qui procure une très bonne occasion de fouiller à distance la société.

On le sait, la critique, est la spécialité de Houellebecq. Daniel1 fait irrésistiblement penser à l’auteur. Plein de sarcasme, il examine tout et n’importe quoi, et se lance dans des gags plus que douteux parfois.
Toutefois, une chose est certaine : il n’a pas son pareil pour tourner en dérision la droite comme la gauche, les écologistes ou les médias, et briser les tabous les plus résistants : la vieillesse, l’enfance, le suicide pour ne nommer que ceux-là. Bien entendu, il y a de la fanfaronnade dans tout cela. Mais réduire le roman à ces instants de provocation serait injuste.

Houellebecq est une valeur sûre. Cela semble l’évidence à la lecture de ce dernier roman. Toutefois, personne jusqu’à présent n’a été capable d’en discerner la raison. Est-ce une question de style ? Et puis qu’est-ce que le style ? Qu’en pense-t-il lui-même ? Pour répondre, Michel Houellebecq supprime son éternelle cigarette tenue entre le majeur et l’annulaire. Une habitude qu’il a depuis qu’il était étudiant à l’École Louis Lumière de Paris.

« Je trouve que je fume trop pendant les interviews. En fait, j’ai horreur de ça. Je ne me cache pas pour fumer. Le style ? Oui je trouve ça important. La phrase la plus célèbre à ce sujet, du moins en France, c’est celle de Buffon. Il a dit « Le style, c’est l’homme ». Ce n’est pas faux.
Il y a une bonne critique de Nietzsche qui est de faire remarquer qu’il est dans des états physiologiques très variables, donc son style se modifie en fonction de ses états. Mais, quant à moi, comme l’écriture d’un roman me prend assez longtemps, je passe finalement par toutes les gammes d’états physiologiques au cours de l’écriture. Donc dans mon cas, je pense, ça correspond à l’homme dans son ensemble. Ce qui pose la question de savoir ce que j’ai de particulier… enfin… Si j’ai un style particulier.

Je ne pense pas que ce soit ma biographie qui est relativement banale. Je ne pense pas non plus que ce soient mes désirs, ni mes peurs qui sont à peu près ceux de tout le monde, ce qui ne place pas nécessairement dans une situation facile. Parce qu’il est plus facile de décrire l’exceptionnel que le banal quand on est soi-même un individu psychologiquement assez banal. En même temps, ça peut assurer une plus grande réussite. Parce que la banalité, étant un sujet plus difficile, est aussi plus intéressante. Mais, évidemment, tout ça ne fait toujours pas un style.

On s’approcherait plus de la définition en envisageant ce qui est classiquement considéré comme une qualité morale ou intellectuelle. Il est certain que je suis intelligent, plus intelligent que la moyenne sans être d’une intelligence exceptionnelle malgré tout, t et on peut dire que cela produit une tendance à la généralisation parfois. Il est certain que je suis aussi plus honnête que la moyenne ce qui est parfois pris pour de la provocation.…

Je pense aussi être travailleur. Pas tellement de naissance, mais j’ai été éduqué pour être travailleur, ce qui fait que j’ai rarement un style relâché. Mais certainement ce que j’ai de plus caractéristique, c’est une manière de voir le monde qu’on peut considérer être la perception.

Je pense aussi qu’il y a le fait que j’ai une très très grande acuité visuelle de loin, très supérieure à la moyenne. Je pense que dans mes livres les descriptions de lieux sont toujours précises, vu que je vois comme je le fais. Il doit y avoir pas mal de détails photographiques. Et j’ai aussi une assez forte sensibilité tactile alors que les autres sens, ouïe, odorat, goût sont modérément développés.

Mais au-delà de tout ça, il y a une capacité de détachement, de tout voir comme des objets en mouvement. Qu’il s’agisse de choses immobiles d’ailleurs… qu’il s’agisse effectivement d’objets, d’humains, ou d’animaux, je les contemple avec cette capacité de détachement que je n’ai pas tellement observé chez des autres gens.

Par exemple, je me souviens, adolescent, je faisais parfois des expériences. Je me forçais à ne pas bouger mes yeux. Cela pouvait être dans un lieu public ou dans un train. C’était intéressant. Enfin dans un lieu public où j’étais immobile. Je veux dire dans un café, sur un banc ou dans un train, et donc tout ce qui traversait mon champ de vision était vu par moi avec neutralité. Donc je pense que ça doit jouer pas mal dans mon travail. Ceci est lié à une émotivité forte, et certainement peut caractériser mon style.

J’aurai tendance à dire aussi qu’une émotion intense chez moi s’accompagne encore d’une sorte de paralysie. L’émotion pourra être le désir ou la crainte d’ailleurs. Par exemple, en cas de désir sexuel fort, je suis littéralement paralysé. Enfant aussi, je faisais souvent des rêves où au milieu de la traversée d’une rue, je ne pouvais plus bouger et je voyais les voitures s’approcher pour m’écraser. Pour conséquence, je n’ai probablement pas un style hystérique. Je veux dire par là que les moments d’extraordinaire tension émotionnelle vive ne s’accompagnent pas d’une accélération des phrases et d’une ponctuation excessive, mais au contraire d’un ralentissement confinant à l’immobilité…

Bon je vais peut-être conclure en disant que les aspects les plus concrets qui expliquent mon écriture sont ni biographiques ni biologiques au sens émotionnel du terme, mais sont vraiment des caractéristiques de la perception. Je ne sais pas quoi ajouter sur la question… Je vais tenter d’écrire un peu maintenant. J’ai l’impression que cela m’aide pour répondre aux questions. Sinon, je m’arrête trop longtemps entre les phrases et c’est pénible pour les autres ». Un petit rire et il ajoute : « Ce sera pénible plus tard ! ».

Michel Houellebecq a aussi écrit une méthode pour écrire au titre suggestif : Rester vivant. Comme on peut le constater, le premier conseil donner à un poète est de vivre. Vivre pour être en état d’écrire. Mais lui-même pourquoi écrit-il ?

« Savoir pourquoi on écrit en vérité ce n’est pas si simple. Au début, je ne pensais pas vraiment gagner de l’argent avec mes écrits. Puis subitement, au moment de mon deuxième roman, Les Particules élémentaires, j’en ai gagné beaucoup. Après cela, je n’avais plus besoin de gagner de l’argent par mes écrits.

Une autre raison qui n’est pas celle pourquoi j’écris, c’est l’immortalité. C’est tout de même une immortalité très restreinte. Je préférerais une immortalité physique. C’est d’ailleurs une forme d’immortalité dont on peut avoir un avant-goût maintenant. Par exemple, se voir dans un dictionnaire est une chose, même dans un livre de classe.
Maintenant, j’écris uniquement pour renouveler l’expérience. Ça devient plus classique. On écrit parce qu’on a lu que certaines choses existent dans le monde qui n’existent pas dans les romans qu’on a lus. On essaye, je ne sais pas… on essaye de faire une mise à jour de la description du monde qui n’est pas le même que le monde de Balzac, qui n’est pas non plus le même que celui de Proust.

Quand on écrit des choses assez désespérantes comme cela se trouve dans mes bouquins, évidemment c’est plus difficile. Parce que les gens ne vont pas vous dire, enfin moins souvent : « Oui, j’aime votre livre parce qu’il m’a fait un bien fou en le lisant. Il m’a redonné confiance etc. ». Non, moi je ne peux pas prétendre à ça. Quand on écrit des choses désespérantes, il faut que la forme soit belle sinon, on ne s’en sort pas.
On ne sait pas pourquoi on débute, il y a une chose mystérieuse dans le rapport avec le papier et les mots.

Par contre, j’ai quand même débuté il y a longtemps, on sait pourquoi on continue. Parce que les réactions des gens nous plaisent. C’est une espèce d’affection, d’admiration. On a envie de la reproduire à nouveau. Donc, j’ai besoin de déclencher des réactions positives, enfin, des réactions d’amour disons, avec la sensation que c’est mérité… oui, de déclencher un feed-back positif et mérité.

Dans mon dernier livre, La Possibilité d’une île, j’ai tenté de décrire un homme qui a du succès en tant qu’acteur comique qui n’a pas l’impression de vraiment mériter son succès. Et c’est vrai que c’est douloureux… Je pense que c’est douloureux à terme. Disons qu’il est indispensable d’être content de soi, mais ça ne veut pas dire que l’on écrit pour soi parce qu’un écrivain, c’est avant tout un lecteur. Un écrivain lit beaucoup. Et, en particulier dans la phase finale, en se relisant à voix haute, enfin à partir d’une certaine expérience, on ne se trompe pas, en fait. On ne se trompe pas de savoir si ce que l’on a fait est bon ou pas. On sait. Le roman, essentiellement, est fabriqué par des îles. Des îles qui sont des personnages. Il y a aussi des romans à la première personne qui sont différents dans ce sens que ce n’est pas vraiment un « je » de la biographie mais un « je » de la perception plutôt. C’est un « je » particulier d’un être percevant avec sa manière particulière de percevoir.
Disons que dans un film, ce serait plutôt la caméra qu’un personnage. Le « je » d’un roman écrit à la première personne serait ça. Mais la poésie a ceci de très particulier que « je, tu il ou nous » sont équivalents d’un certain côté. C’est-à-dire, il y a une certaine a-grammaticalité qui est en fait signifiante d’une absence de distinction réelle entre soi et les autres et même entre soi et le monde ».

La plupart des romans de Michel Houellebecq sont écrits à la première personne. En fait, seul son roman Les particules élémentaires ne l’est pas. Dans La Possibilité d’une île, les visions des personnages se croisent. Daniel1, Daniel 24 Daniel25, tous les trois parlent en leur nom.
Le roman est donc écrit à la première personne, mais chaque fois il s’agit d’une personne différente ce qui procure un effet de désorientation au début, très tôt suivi par un sentiment de détachement qui permet d’apprécier pleinement ce livre merveilleusement bien construit qui révèle des surprises à la lecture.

J’ai rencontré Michel Houellebecq à Édimbourg lors d’un colloque universitaire où une cinquantaine de chercheurs se sont retrouvés pendant deux jours pour discuter du « Cas Houellebecq ». Moi-même, j’y ai présenté une étude sur les rêves dans ses romans que l’auteur a écoutée avec attention et beaucoup appréciée. J’ai aussi organisé un colloque à Amsterdam où, là aussi, une cinquantaine de chercheurs ont participé et dont une publication des articles sortira cette année chez Rodopi.

Michel Houellebecq reste un auteur absolument fascinant, et après lui avoir consacré un ouvrage Houellebecq, Sperme et sang (2003) et une seconde analyse, Michel Houellebecq revisité (2007), je viens de terminer le dernier volet de cette trilogie : Michel Houellebecq, sexuellement correct (à paraître). C’est un écrivain qui doit être lu, car il a réveillé la littérature française de la fin du XXe siècle, perdue plus souvent qu’à son tour, dans le nombrilisme de ses auteurs. Ce n’est que lui faire justice d’en parler seulement après avoir pris connaissance de ses livres. Ensuite, vive la polémique, car on ne peut pas plaire à tout le monde, mais c’est certain : Houellebecq, tout le monde en parle !

À la sortie de son film La Possibilité d’une île, il semblerait que la critique se soit regroupée pour massacrer l’auteur cinéaste dans un hallali immérité. Injustement selon moi. Faire abstraction du livre et de la connaissance que l’on pouvait en avoir était indispensable. Le visionner comme une œuvre à part entière, ce qu’il est et apprécier les plans, le travail de caméra, le jeu des acteurs d’un niveau exceptionnelle, garantit un plaisir esthétique d’une rare intensité.
Vivement le prochain film de Michel Houellebecq, et lui sera pardonné son ouvrage avec BHL !

Murielle Lucie Clément



Toutes les réactions (4)

1. 16/02/2010 04:01 - zek

zek"la littérature française de la fin du XXe siècle, perdue plus souvent qu’à son tour, dans le nombrilisme de ses auteurs." carrément

2. 17/02/2010 13:38 - Blue Velvet

Blue VelvetCloneries .
"Le public confond aisément celui qui pêche en eau trouble et celui qui puise dans les profondeurs "
Nietzsche.

3. 17/02/2010 17:42 - Mallory

Mallory"ce n’est pas vraiment un « je » de la biographie mais un « je » de la perception "
En effet, combien il est difficile d' exprimer auprès des Autres une émotion dont le fait qu' elle soit issue du Je à son importance, mais dont ce Je ne serais pas celui du Moi. Ce Je serait le nom d' antenne réceptive et réactive qu' est l' être vivant, et productive pour certains, ceux là même dont le Je n' est pas biographique mais bien le Je de la perception. Mr Houellbecq, vous causez drôlement bien .... et ça réchauffe nos coeurs épuisés.

4. 18/02/2010 14:11 - Amaury Watremez

Amaury WatremezPêcher en eaux troubles peut emmener vers les profondeurs.

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Murielle Lucie Clément par Murielle Lucie Clément

Auteur et critique littéraire.

Dernière réaction

"la littérature française de la fin du XXe siècle, perdue plus souvent qu’à son tour, dans le nombrilisme de ses auteurs." carrément

zek16/02/2010 04:01 zek
MgDantec
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