METACORTEX : Verbomotricité Doppelgänger

« Pédophile
ET zoophile, tu ne trouves pas que ça fait
beaucoup ? »
Le monde prend fin dans 808
pages.
Quel type de meurtrier
souhaiteriez-vous devenir ?
« Le nazisme était un marché de dupes, essayez de
trouver mieux, si possible. »
Le Cube se transforme

Liber Mundi deuxième du nom,
Métacortex n’est en rien une suite de Villa Vortex,
paru en 2003 chez Gallimard, et portant l’estampille Liber Mundi, 1.
Celui-ci ne précède pas celui-là, ni ne l’annonce. Rien de sériel ne saurait
relier ces deux romans. Pourtant la parenté existe, nous l’avons rencontrée. Il
serait même permis de parler ici de fratrie, tant les deux livres-mondes se
révèlent gémellaires : tels deux enfants chutant d’une même matrice l’un après
l’autre, ils savent que la continuité qui les unit est verticale. Les sept ans
de réflexion qui ont présidé à leur séparation ne correspondent qu’à la
respiration nécessaire entre deux accouchements, la pause musicale entre deux
expulsions de note. L’on pourrait volontiers arguer que leurs narrations
respectives se superposent plutôt qu’elles ne se recoupent, à tel point qu’on
croit, non lire, mais voir, une seule et même histoire rendue à son relief, sa
géométrie initiale, à travers le rouge et vert de lunettes 3D ; ou plus
nettement, le rouge et le noir – j’y reviens plus bas. En un sens, s’il
ne s’agit pas d’une série, s’il n’est aucunement question d’épisodes ou de
prequels, c’est qu’en réalité il s’agit du même
livre.
Seulement voilà, l’ADN en a été recomposé, à même
l’auteur. Copie non conforme, double capricieux autant qu'imprédictible,
Métacortex n’est pas, ou plus, le jumeau hétérozygote de
Villa Vortex. Il en est le doppelgänger.
Parfaitement indépendantes l’une vis-à-vis de l’autre, on
comprend que la lecture du second se passe, sans l’exclure, de la (re)lecture de
son aîné. Les deux livres se considèrent, ouverts, chacun depuis sa position
distincte, avant de s’encastrer, s’assembler, dans la tête du lecteur – la tête
de lecture, dirait Dantec – pour y dresser le volume d’un cube.
Le cube se transforme.
« La forme du Cube est devenue
elle-même impossible. Il est désormais englobé dans une sphère que pourtant il
contient. (…) un phénomène qui résout la quadrature du cercle à l’échelle de
l’infini. » p.
548.
Devenir monde, ou mutation de la
tyrannie
“Canadian mounted,
baby
Police force at
work.
Red and
Black
It’s their
colour scheme.
Get their
man
In the end”
Le rouge et le noir constituent le jeu de couleurs de la
police montée canadienne. C’est sur ce différentiel que l’écriture duelle de
Dantec va procréer non pas l’intrigue mais sa narration, c’est-à-dire la
distribution des métaphores. Chaque axe du récit est soumis au duplex
rouge/noir décliné en opposition de forces et de vecteurs :
« Toute identité est
métastable, toute
identité se construit sur un dogme évolutif, elle contient son principe
actif et son principe contraire, sans la moindre médiation, elle peut
englober à sa mesure l’Être et le Néant, le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal,
le Monde Créé et l’esprit déchu qui s’en est emparé, soit le Oui ET
le Non, elle est un processus cognitif, un processus qui cherche la vérité à
n’importe quel prix, en tout cas au prix de milliards de cellules nerveuses.
Chacune des
entités tueuses suivait son processus, son agenda, subissait ses propres
imprévus, et en retour engageait ses réactions spécifiques. Elles étaient des
formes de vie, elles interagissaient constamment avec leur environnement afin de
mieux tuer. »
p.363.
Mais la susdite police canadienne est elle-même une
entité tueuse. Or les principaux protagonistes de ce polar d’anticipation qu’est
Métacortex … sont des flics. Qui enquêtent sur un double complot
aux tirs croisés, confondant en apparence politique et religieux, militaire et
juridique, crimes de masse et attentats. Cabale. Au cube.
“Bury me near the secret
cave
So they’ll not know the
way”
Les cubes sont des boîtes et certaines boîtes camouflent
des secrets, lesquels sont autant de boîtes. Gigognes. Or donc, le métier de
flic repose formellement sur la capacité à ouvrir les boîtes et faire parler les
secrets. Tandis que dans Villa Vortex, Georges Kernal (et ses
multiples incarnations – les gens vont d’ailleurs de plus en plus dire
« avatars ») se tient au bord du monde qu’il ne peut sauver (les Balkans,
les jeunes filles X ou les poupées qui chantent), comme au bord du livre
qu’il ne parvient pas encore à écrire (le manuscrit trouvé à Sarajevo, la
théorie du crime absolu ou la génétique des limbes), accroupi devant la bonde
par laquelle s’écoule le mystère du roman au beau milieu d’une maison vide, Paul
Verlande quant à lui, dans Métacortex, se tient de l’autre côté de
ce même monde, dans une autre maison vide, penché au-dessus d’un puits qui
conduit au même mystère et aux mêmes conclusions que celui dont il est le
doppelgänger, conclusions corrélatives à toute l’œuvre écrite de Dantec :
le mal use de sa banalité pour
relativiser puis congédier toute autre mesure et s’introniser économie générale,
absolue, du monde créé.
Mais aux singularités de pervers solitaires talonnés par
un flic aussi solitaire (Kernal), se substitue dans Métacortex la
massification du diabolique organisé, confrontée aux représentants de l’ordre
(Verlande et sa bande, “Police force at work”) dans une fusillade
nocturne. Villa Vortex était un road movie,
Métacortex est le dernier western.
“Riding the
underground
Swimming in
sweat
A rumble above
and below
Hey cop, don’t you know
?”

La figure, récurrente chez Dantec, de la maison,
topos hanté dérobant quelque chambre, dissimulant quelque couloir,
quelque accès à des cellules qui furent le théâtre d’opérations
sanguinaires, de scènes insupportables, s’étoile ici dans les
soubassements de la demeure et au-delà, puisque c’est dans les profondeurs que
se joue l’essentiel de Métacortex, que s’épanouissent ses racines
du mal.
La maison sous la maison, pour paraphraser Dantec. La
maison emboîtée dans la maison. Le monde caché à la « sous-face » du
monde connu, qui s’étend par ramifications successives dans une réplique plus
infernale encore que ce dernier : ascenseurs, monte-charges, puits et rails
souterrains, guident dans les galeries les flics sur la trace des tueurs
ultimes : les citoyens lambda.
Allégorie démoniaque, le camp d’en bas veut devenir le monde, en le
peuplant par en-dessous d’hybrides d’hommes et de bêtes, convertissant ses
enfants au meurtre, creusant sous ses pieds une tombe universelle, une fosse
commune, un charnier.
“Well then the mouth of the cave will open
wide
Wide as the world that’s
mine”
Le devenir monde de la machine, thème cher à l’écrivain
en tant que dispositif, en tant que dynamique du piège, fait muter le monde des
humains vers une nouvelle forme de tyrannie : « nous ne pratiquons pas une
forme civilisée de terrorisme, mais nous inventons une authentique
civilisation de la terreur. » p.776. Le globe est dans le cube.
Le monde se transforme.
Cette constatation s’accélère dans ce roman cubique, au
point de nous faire croire à l’avenir qu’il nous impose. Le monde se transforme,
c’est vrai, et les ouvrages de Maurice
Dantec ne cessent quant à eux de se transformer en ce qu’ils sont. Des soldats.
Une armée. Si la Littérature est l’autre nom de la Politique, alors les livres
se font la guerre.
Pendant ce
temps, en 1943
Et la guerre dure officiellement depuis le début du XXème
siècle, sur toute la planète.
En Alsace, au milieu de la seconde guerre mondiale, alors
qu’il n’a que 16 ans, quand les allemands lui demandent de choisir entre une
année entière dans un camp de la Wehrmacht ou devenir un Waffen SS, le
père de Paul Verlande, comme 700 000 autres européens non allemands, choisit
l’aventure. L’aventure, ce sera l’opération Zitadelle et ses deux
millions d’hommes s’offrant au chaos, ce sera la Nuit et le Brouillard aperçus
de loin, à la faveur de la lune et des premiers fusils à lunette, quand les
Tötenkopf en fuite exterminent les déportés à coups de marches forcées
pour distancer les Russes, sous la neige et la mort.
La guerre du jeune SS propulsé dans le froid, le feu et
les égouts du ghetto de Varsovie, est elle-même le double spectral de la guerre
au crime initiée par Paul Verlande :
Le père-soldat courant dans les conduits sous la ville, à
demi contraint de combattre du côté des forces du mal, est le
doppelgänger du fils-flic rampant dans les tunnels de la maison
canadienne quelques sept décennies plus tard ; Dantec raconte leurs deux vies
simultanément, docteur ès-schize, comme si les deux temporalités, années 1940 et
2010, étaient synchrones.
« Et Voerlandt/Verlande, père et fils mêlés dans cette
transmigration onirique, avaient fini par se demander si ce n’était pas ce qui
s’était produit. Cette guerre pouvait assurément avoir créé un trou dans le
temps, un espace de dépressurisation par lequel Varsovie rejoignait Varsovie
par-dessus l’histoire même des hommes qui y mouraient. » p.
398.
Le cube se déplie.
Le procédé permet à Maurice Dantec – outre la
compréhension, physique, de ce que veut dire l’auteur quand il affirme
que la seconde guerre ne s’est jamais arrêtée en tant que telle – d’écrire là
son premier roman historique, parfois même son meilleur avec donc ces chapitres
consacrés à un Waffen SS pendant, et après, le conflit planétaire. Permet
de réveiller les morts et convoquer les rescapés afin de confier aux héritiers
de cette espèce humaine ce qui est advenu, ce qui s’est inscrit dans notre ADN
pour que le monde soit aujourd’hui dans un tel état
d’angoisse.
Tant de tueurs rencontrés au fil des pages, quelle que
soit l’époque – sommes-nous toujours en
1943 ?

L’Empire n’a jamais pris
fin
« Tout, toujours, tout le temps, et
partout était vrai, tout était semble-t-il dévoilé, tout était transparent, même
la nuit. » Villa Vortex
« Tout était
vrai, et pourtant il s’agissait d’une illusion. »
Métacortex
La théologie, constamment présente dans l’œuvre de
Dantec, et particulièrement depuis le premier Liber Mundi, est cette fois
plus sobrement intégrée à la narration du roman. Elle indique, autant qu’elle
l’appelle, une nouvelle version de la fin des temps. Masquée par un monde acquis
à la fausseté, la Parousie ne nous sera pleinement révélée que dans
l’oblitération de ce monde illusoire (et non l’illusion du monde : la Gnose a
encore des efforts à faire). Pourtant, elle est déjà là. La Parousie est de
toute éternité. Que voyons-nous, en attendant ? Quelle est la forme émergée de
l’enfer ?
« Verlande se fit la réflexion qu’on se
trouvait face à un être métapolitique hybride jamais vu auparavant. La Chine des
années 2000, l’Europe des années 30 et de la seconde guerre mondiale et la
Californie du Flower Power en pleine collision transtemporelle, engendrant une
créature dont le nom resterait pour longtemps introuvable. »
p.300-301.
Dans son Exégèse,
Philip K.
Dick évoque la Black Iron Prison, cette idée protéiforme de la répression
et des systèmes de contrôle, épousant divers modèles de société, de l’école au
camp de concentration, en passant par l’organisation du travail, les partis
politiques ou le confort capitaliste, prison globale uniquement perceptible en
superposant les différents lieux et âges de l’Histoire des hommes.
L’Empire n’a jamais pris fin, apprend-on encore de Philip
K. Dick, dans SIVA.
C’est la fin qui a pris tous les empires, coalescés en un
seul, éternellement finissant.
D’où la nécessité de provoquer la
Révélation.
Maurice G. Dantec, Métacortex, Albin
Michel 2010, 808 pages, 25€.
Les citations en anglais (US) sont toutes extraites du
disque Tyranny and mutation, du Blue Öyster Cult, © Columbia/Legacy
1973. Paroles de Sandy Pearlman et Joe Bouchard.
Aurélien
LEMANT
1. 19/02/2010 17:18 - Bardamu
Bel article, Aurélien! Je comprends mieux maintenant en quoi l'album "Tyranny and mutation" de BÖC a inspiré le livre de MGD...
2. 20/02/2010 00:08 - Christine Datnowsky
Sacrément bien Aurélien .
Tu es vraiment le seul vrai Acteur -Lecteur de Dantec!!
3. 20/02/2010 10:53 - Nitzos
http://thebabylonbabies.wordpress.com/2009/02/17/villa-vortex/
4. 20/02/2010 22:09 - charles gravier
Etudions la variation de l'arc y=1-x exp(n) pour x compris entre 0 et 1 pour les valeurs de n comprises entre ]0,∞[, et la forme décrite par symétrie sur les axes des abscisses et des ordonnées
Pour n=1, un segment de droite, par symétrie un beau carré de coté r(2)
Pour n=2, un arc de cercle parfait, par symétrie un beau cercle de rayon 1
Pour n tendant vers ∞, un carré de coté 2
Conclusion, le cercle n'est qu'un état transitoire entre deux carrés.
Appliquer un changement de repère, par rotation de 45° et mise à l'échelle et recommencer
Conclusion, le carré n'est qu'un état transitoire entre deux cercles.
Faire la même étude en dimension 3, puis N.
On filera la métaphore pour l'humain, sachant qu'il a du mal à déplacer ses repères et à changer d'échelle.
5. 26/03/2010 03:44 - ROMEO Joan
Un bon roman. Un très bon roman. Il prend toute la place dans notre cortex non contaminé par le Monde de ce Prince. Maurice G.Dantec signe ici encore une fois un chef d'oeuvre.
American Black Box a révélé chez moi le Christ, Artefact le Diable, Métacortex, je ne sais pas encore, je n'ai pas encore fermé le livre, il n'a pas fini son séjour.
Joan Roméo
6. 26/03/2010 11:53 - Denis
Face à la "Polis", la Justice et la Religion qui se dissolvent toujours un peu plus dans le particularisme et l'existentialisme égotiste, un seul remède, les Livres de MgD...
7. 06/04/2010 23:17 - Van B
Bon article, for sure. Mais personnellement, j'aurai quelques critiques sur le livre. Un autre souffle danteckien après une période transitoire mystifiante, les 808 pages sont tout de même assez alourdies par des circonvolutions à la fin de chaque chapitres, il y a quelque chose de gothique dans sa nouvelle prose, gothique qui s'oppose à épurée. Le scénario, l'histoire sont incroyables, pessimistes (réalistes même, de la pure anticipation) mais il y a sans cesse ces phrases volutes, presque des fractales, qui sont comme les traces rémanentes des doigts qui courent sur le clavier...
Malgré tout, oui, incontournable, à mettre entre les mains de ceux quon voudrait voir s'éveiller.