Méprisable
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Maximilien Friche - le 05/12/2010 - 0 réactions -
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Depuis qu’il est en prison, il rêve souvent de justice comme d’une pluie fine. Engourdi dans son refus de parler, par sa décision de se la fermer maintenant qu’il a tout dit au prêtre en confession hier, il cogite, rêve, dort, au même diapason. Dans sa patience, le temps est aboli. On pourrait entendre tout son liquide stagner sourdement en lui, pour que ses oreilles rouges bourdonnent et qu’il entende toute sa chair craquer comme un cordage qui se délasse, qui se détresse.
Philippe Réant reste des heures comme des secondes, blotti comme un pigeon sur son matelas sans trop d’épaisseur, perché. Tapis comme une bête traqué, sur un tapis volant. Vue plongeante d’abord sur les cabinets communs et, juste derrière sur la fenêtre barrée verticalement, qui donne sur l’intérieur des murs. En vis à vis, vue sur le troisième matelas, le même que lui : du vide ou un homologue de passage. La surpopulation carcérale est évitée sur le long terme.
Depuis qu’il a plaidé coupable devant son public et la société, Philippe rêve souvent d’une justice digne de son crime, comme d’un déluge. Il rêve et somnole. On est encore un peu loin de l’Espérance. Il faudrait, en plus d’être précis, être léger, pour pouvoir entrer en Espérance. Les conditions ne sont pas réunies car il pèse de tous ses os contondants dans l’optique de déformer le sommier métallique à ressorts sous sa peau meurtrie. Il bouge peu pour ne pas faire de bruit. Le volume qu’il empreinte est de taille modeste. Il fait masse autour de son bide mou. Philippe Réant est en prison depuis des mois et cela fait plus d’un an. Sa cellule a changé trois fois mais, reste la même. Un couloir long de trois mètres quarante, dont les derniers décimètres sont occupés par le trône froid en faïence sans couvercle. La largeur de la chambrée est inférieure à trois mètres. Les lits superposés s’élancent de chaque côté comme deux buildings se faisant face. Au dernier étage depuis des mois, Philippe Réant, du haut de ses soixante ans et demi, se souvient de sa victime au ralenti.
C’est une reconstitution à partir des faits racontés et du décor qu’il connaît, car le jour du crime il regardait ses pieds, son pied droit sur l’accélérateur de la voiture familiale. Il imagine comment cela s’est passé. Et cela s’est passé comme il l’imagine. L’histoire se réécrit comme une nouvelle. Centre-ville de Marseille, rue en pente, place en entonnoir, voitures garées en double file, klaxons partout en dehors de l’habitacle tempéré. Lui devant, comme première voiture. Lui au moment où c’est son tour de passer, après une courtoisie faite à une dame en petite voiture de ville, lui, forcément dans son bon droit, lui dans sa réserve civilisée. Le film qu’il se passe, use de tous les moyens mélodramatiques du cinéma : fondu enchaîné et travelling à gogo, retour en arrière au ralenti, effet loupe et pauses répétées. Dans son film, toutes les scènes se superposent plus qu’elles ne se mélangent. Demi-sommeil oblige. Il se repasse les jeunes aux voitures noires en vrac sur le trottoir, de part et d’autre de l’étroite chaussée, il les revoit tous, mais un peu en bloc, il n’arrive pas vraiment à séparer le visage de sa victime de ceux du troupeau. Peu importe, il lui en attribue un. Il colle les visages connus des collègues de prisons sur les silhouettes de ses souvenirs pour davantage de réalité Il sait que les sauvageons ont fait les malins devant lui. Il sait aussi qu’il a tiré, enfin, foncé avec sa voiture sur le gars au moment où il lui tournait le dos sans se presser. Il sait qu’il l’a tué. Il sait aussi que son crime a préexisté à cet événement. On pourrait croire que tout cela est absurde, on pourrait théoriser sur l’absurde. Mais la seule vérité se trouve dans la façon qu’a le diable d’exister et dans la solidarité dans le mal, dans laquelle nous sommes tous engagés comme héritiers d’une maladie congénitale. Le mal n’est pas absurde, il ne l’est jamais.
Philippe se revoit, assis au cœur de l’arme, ceinture de sécurité bouclée, concentré pour être utile, crispé pour être projectile. Lancé comme un solide dans un liquide, Philippe a fauché un jeune homme de dix-sept ans. Au volant de son bolide, il a commis un homicide volontaire. L’accident n’est pas vite arrivé. Ce n’était pas un accident. Il y a les circonstances. Celles qui ont fait l’objet d’études minutieuses de la part de tous les intéressés. Parents de la victime, professionnels de la justice, consommateurs de faits divers, journalistes spécialisés, journalistes de province. Elles ont été retournées dans tous les sens, et personne n’a vraiment compris ce qu’il s’est passé. Parce que personne n’est vraiment conscient que tout mal vient du diable. Revenons d’abord sur le lieu du crime : une petite place en haut d’une colline du centre-ville de la deuxième ville de France, troisième agglomération. Une petite place où l’on se gare facilement en première et deuxième file. La place ressemble à un entonnoir vu qu’elle débouche sur une rue pentue et étroite qui donne une vue plongeante sur le building de reconstruction d’après-guerre du quartier Belzunce. Un immeuble aux contours incertains puisque sa couleur est proche de celle du ciel encore et toujours pollué. Une place qui marque la frontière entre un quartier bourgeois vieillissant de centre-ville et une zone pouilleuse autonome. Une place où beaucoup trop de gens se sentent chez eux. Philippe finit par se dire que son âme était devenue à ce moment précis tétraplégique, impuissante dans la chair. A ce moment là, son corps était un organe de la force. Il se souvient comme un narrateur sait le faire. Les mecs cools, aux gestes amples, aux crachats chargés, ces propriétaires d’atmosphère, ces gouailleurs répandus en adjectifs, ces détails perturbateurs, tout ça n’existe pas. C’est son crime, son premier pêché, qui l’a créé. Les circonstances ont été crées de toutes pièces par ses erreurs antérieures.
Il se souvient donc aussi de son pêché toujours prévisible. De cette prostituée de la rue en pente, visitée une fois par semaine, dans une compulsion rendue nécessaire pour vomir sa race, pour manifester l’indigence de ses semblables, et bien pratique pour jouir et se prolonger. On a tous, les combats spirituels que l’on mérite. Lui, aurait dû maîtriser ses érections. Il se souvient bien de son pêché quotidien, de celui du jour qui vient. Il se souvient de son incapacité à enchaîner la séquence pêché, repentir, pénitence et mort. Il se souvient d’avoir toujours survécu à la séquence, d’avoir contourné la radicalité de la conversion qui nous est proposée, grâces aux rechutes. Philippe n’a pas vu la différence entre sa jouissance passée et le crime reconnu aujourd’hui par la société. Il n’y en a pas. Plus exactement, le crime est la conséquence de son pêché, qui est lui-même la conséquence d’un désaccord d’origine. Ses échanges avec l’aumônier des Baumettes hier à ce sujet n’ont pas réussi à faire complètement passer au second plan cette construction mentale. Philippe se dit tout ça pendant que la télé des collègues est sur muet. Les images suffisent à créer une présence. On a l’impression que cela va vite sans le son, les images se succèdent comme dans un rêve. Il arrive à imposer de temps en temps le silence pour la sieste. Cette période où dormir ou non est la même chose, ce moment où l’imagination remplace la réflexion, à la frontière, dans les va et vient qui nous amènent par le rêve au sommeil en quelques minutes, abandonnés dans notre douce et lâche nature. Il se souvient de la prostituée habituée, il se dit que c’est lui qui l’a engendré, qu’elle n’existe que par son adultère. Que d’énergie déployée pour jouir : les mensonges, les mises en scène, toute la logistique du mal. Il savait que son pêché rendait l’humanité entière solidaire dans le mal. Il savait dire : c’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute, si les tremblements de terre, si les épidémies, si les tueurs en série, si la Shoah, si la croix, c’est à cause de ma sale manie à jouir partout que l’innocent va être sacrifié dans l’accident de la route. A l’époque, il connaissait son pêché, le sien, celui qui est toujours devant lui, celui qui défie le Père. Il savait toutes les grâces reçues par-dessus ça, à cause de lui. Il savait aussi que dans la hiérarchie des grâces, tout là haut, il y avait la colère de Dieu, cet instant où Il se retire pour tolérer que le mal nous rende tous solidaires. Il savait que tout en haut des grâces, il y avait la mort. C’était le dernier cadeau, la colère anticipée et annoncée. Philippe a tellement tiré fierté de ses phrases ! Et tout paraît banal aujourd’hui, dans son nid, chauffé par l’haleine humide des taulards identiques. Dire qu’il a fallu passer toute une vie à découvrir ce qu’après la mort, en une seconde, il aurait eu l’impression de savoir depuis toujours. Il aurait fallu que la sagesse l’amène à attendre la mort pour savoir. Mais il a choisi de vieillir plutôt que de diminuer. L’après midi court, et court vite puisque le jour baisse à l’automne.
Philippe reprend son film, après le décor figé, il y a la mise en scène qui précède le drame. Les véhicules venaient de quatre endroits différents, depuis quatre feux successifs où chaque centimètre gagné était une victoire. Il avait fallu cinq feux de suite pour consolider un embouteillage de belle ampleur. Certaines voitures voulaient en plus sortir de leur double file et c’était légitime. D’autres envisageaient de sortir de la première avec encore plus de raisons et klaxonnaient avec insistance, en s’endormant parfois jusqu’à dix secondes d’affiler sur le centre du volant, là où la corne est dessiné discrètement. Une dame était debout, portière ouverte, la main sur le klaxon, et le visage girouette guettant l’arrivée pressée de son fauteur de trouble. Les gars du PMU, et ceux qui traînaient en terrasse lançaient quelques insultes à la femme en question. Philippe revoit tout, recommence tout, recompile tout. Derrière sa vitrine personnelle, derrière son pare-brise incassable et ses lunettes de soleil, Philippe compilaient déjà. Tous ses visages de trois quarts, toutes ces têtes à contrejour. Il décida de laisser passer une voiture qui voulait sortir de sa place. On le klaxonna derrière. Oh, ça va ! C’est insupportable ! Il aurait voulu s’expliquer. Il fit un nœud de tous ses mots et les garda en pelote sous le diaphragme. Il aurait aimé avoir le pouvoir de remettre de l’ordre. Il aurait aimé qu’on lui reconnaisse cette autorité. Ils avaient tous tort. Putain ! Il aurait fallu que cela lui passe au-dessus. Mais ce n’est pas évident, quand on est coincé. Coincé dans la circulation. Il était une partie du bouchon.
Il faut maintenant saturer le décor pour que le crime ait lieu. Il faut augmenter la dose. Soyons certains que le faisceau d’agents déterminants le drame n’existe pas. Soyons certains d’ailleurs que les drames ne sont que des productions sentimentales de cerveaux en mal de fantasmes. Si le crime a eu lieu, c’est que le criminel existait. Avant. Il est le seul élément nécessaire et suffisant, producteur du mal, pour que Dieu en colère se retire. Le pêcheur était donc au volant. Il avait les manettes. Marionnette du diable. En face de lui, il comprit pourquoi ça bouchonnait. Pourquoi il y avait un tel bazar. Cinq voitures au total. Deux avec les fenêtres ouvertes. Trois avec les toits décapotés. Un autoradio dans l’une d’elle à fond faisait vibrer ses membranes, et envahissait l’espace urbain de sa musique vulgaire et tribale. C’était lourd, le rythme pataud accompagnait des gestes amples, des pieds aux lourdes pompes. De son habitacle il ne ressentait que la vibration des basses. Les cinq voitures avaient réussies avec mollesse à se jucher sur les hauts trottoirs, par l’avant, c’était plus facile. Le passage était rendu étroit, car c’était des deux côtés de la rue que les véhicules s’étaient posés. Il fallait passer très lentement, en repliant les rétroviseurs peut-être. Les gars étaient tranquilles, portières ouvertes, contents d’eux, fiers de leur ambiance.
Depuis sa taule, Philippe ne les déteste plus. Au volant, crispé, il patientait. Il ne pouvait pas encore passer. Il fallait que les corps abrutis et fiers acceptent de se mouvoir. Pour l’heure ça ricanait encore. Philippe ne klaxonnait pas, c’était derrière que ça s’exprimait. Philippe n’était cependant pas tout à fait immobile, il gagnait imperceptiblement du terrain en laissant couler sa voiture de quelques centimètres quand son pied droit appuyait moins sur la pédale de frein. Il détestait ces gars, leur allure, ces vêtements larges et bas, les casquettes hautes, les gestes vagues et lourds. Cette humanité le narguait, c’était certain. C’était tentant. Les mecs cools, tranquilles étaient venus exhiber leurs bagnoles de stars de rap au PMU de la place Paul Cézanne. La vie est une fête. Les pantins se tapaient dans les mains, contents d’être tous au rendez-vous avec cinq doigts dans chaque main. Les moteurs n’étaient même pas arrêtés. Ils ne craignaient rien, c’était eux les propriétaires des lieux. Ils étaient ici chez eux. Philippe pensait à haute voix. La guerre qui a commencé depuis leur naissance est une guerre de territoire. Ils y pissent avant d’y vivre. Ils saccagent pour mieux s’approprier. Comme tout le monde. Putain de putain ! Les secondes duraient des heures. C’était l’éternité qui s’installait et qui le regardait craquer. Les jeunes gars se retournèrent vers Philippe qui était en tête de l’embouteillage depuis une minute pleine maintenant. Ils faisaient des signes. Avec ou sans le son, on ne comprend pas. Ils faisaient beaucoup de gestes et deux d’entre eux crachaient dans sa direction et se palpaient l’entre jambe. C’était banal. Il fallait encore attendre, sans bouger. Les mâchoires de Philippe étaient d’acier. Ses yeux se perdaient le plus loin possible. Il ne voulait plus de limite. Le but était surtout d’éviter d’entrer en communication. Il ne voulait pas les provoquer. Il savait battre en retraite. Il baissa les paupières et arrêta d’avancer tout doucement comme il le faisait depuis tout à l’heure. Il pensa marquer ainsi sa détermination à attendre la fin du cirque dans la plus grande dignité. Devant lui, le groupe s’effilocha, s’étira pour rejoindre un autre point, à droite vers la terrasse du PMU. Philippe, sentait qu’il allait bientôt pouvoir passer. Enfin. C’était bientôt fini. L’un deux, retourna pourtant en arrière vers une voiture garée à gauche de la chaussée, à cheval sur le trottoir comme les autres. Les klaxons reprirent à ce moment-là, comme organe vivant de la masse en patience derrière Philippe. Le gars les brava fièrement avec les mêmes gestes que toujours. Se retourna de trois quarts pour signifier que de toutes façons, il y aurait d’autres étapes, qu’il allait faire chier jusqu’au bout. Putain de putain de putain de sa race ! La voiture gomme a effacé l’existence de l’homme.
Le temps, depuis, a fait des sauts. Alors, Philippe est sorti de l’histoire et sa vie est devenue discrète, comme celle d’un ange déchu. Tout ça, parce que Philippe n’a pas été digne de ses dons. De son intelligence. C’est bien d’avoir tout compris. Et alors ? C’est bien d’avoir raison tout le temps. Et alors ? Philippe n’aurait pas dû accepter la compromission, il a rendu son péché mortel. Tout ça parce que lorsque l’on est arrivé à bout de toute grâce, la dernière est un coup, c’est la colère de Dieu. Sa colère, c’est son retrait pour un bref instant de l’histoire des hommes. C’est laisser le diable à qui nos actes ont conféré une existence, agir, et c’est encore par nous qu’il agit. Tout mal vient du mal que l’on a fait naître en toute liberté lorsque Dieu veut nous donner le coup de grâce. Dernier don avant le purgatoire. Pardon.
De tous ! Il se souvient d’Isabelle. C’est normal qu’il se souvienne de sa femme. C’est là sa famille, son commencement. C’est le seul être qu’il ne définit ni par rapport au monde, ni par rapport à lui. C’est la seule personne vraiment étrangère, au sens où il la place sur un plan d’égalité. C’est un individu, une créature. Rien à voir avec le reste du monde qu’il met en paquet, en mole de rôles sur joués. Il se souvient d’Isabelle, comme si lui, était déjà mort. Il sait qu’il ne peut rien pour elle. Il sait qu’elle souffre à cause de lui, mais n’imagine pas tenter de corriger les choses, car il faut que tout se déroule maintenant, que les trajectoires continuent de s’éloigner l’une d’elle après le point d’impact, que chacun d’eux vive son retour à l’infini. Il se souvient de ses fils, de sa fille, de sa future bru, et de toute la modernité à l’œuvre dans ces têtes raisonneuses qui se vidaient d’âme. Il se souvient de toutes ses fiertés individuelles n’ayant pour unique but que d’avoir du caractère, du jeu répandu partout et dans chaque phrase prononcée. Il se souvient de sa haine de la modernité, de la vulgarité des vivants, il se souvient avoir combattu dans sa chair toutes les attitudes et postures humaines, il se souvient les avoir vomi en lui, les avoir incorporées pour se détester et se jeter en pêchés. Il se souvient autour de sa crampe d’estomac, les genoux serrés forts dans ses bras. Il s’agrippe à son corps pour mieux l’étouffer méticuleusement et construire son salut imaginaire au milieu de ses souvenirs filtrés. Il doit avoir faim car il craint de gargouiller. Il se souvient enfin, des derniers temps, des débuts de la prison, du temps où il parlait encore, où il donnait des leçons à qui aimait entendre claquer sa voix sonore. Il ne sait plus s’il saurait. Il ne voit plus la frontière entre le son et le silence, ses rêves crient et il se sait sous écoute permanente. Plus rien ne peut être caché, puisqu’il ne sortira pas de prison avant de mourir. Il se souvient d’ailleurs des suicides tout autour de lui, des deux. Des types vidés et submergés à la fois, des yeux éteints et éberlués. Il revoit l’articulation des corps et imagine l’âme fatiguée et grabataire, impuissante dans une marge, près d’un bord, il imagine les gestes mécaniques et revoit les mecs habités par le refus de connaître, le renoncement à connaître. Et c’est comme ça qu’il revient à son crime et qu’il se revoit encore, par-dessus tout ça, au volant, à vos marques, prêt, feu, le jeune corps du jeune con pris par les genoux et les reins, bascule à l’arrière, la tête heurte le pare brise, le corps roule pour s’achever sur le trottoir, la tête cogne au final la rambarde de la passerelle qui passe au-dessus du cours Lieutaud. Philippe a eu une parfaite maîtrise de son véhicule, ça a été l’heure de gloire de son corps, rendu performant. Philippe n’est plus qu’une question pliée en accordéon sur son paillasson volant. Ses collègues ne sont guère plus actifs que lui. Peu ne parlent. Sauf qu’ils sont étendus de leur long, sur le ventre pour voir les images plates. Tous, à cette heure, imitent la télé dans son mutisme. C’est comme ça qu’on peut percevoir le monde qui gronde, celui de dedans. Dans le silence.
Ca sent le dépôt de bilan à plein nez pour notre homme en question. Le plafond se rapproche peut être. Une goutte perle depuis tout à l’heure et s’agrandit insensiblement. On doute qu’elle ne tombe un jour. Une fuite sans doute. La chasse d’eau du dernier étage de cages ou la gouttière. L’eau prend des chemins étonnants. Le plafond s’écaille et ça pend au-dessus de sa joue fade. Il a les yeux ouverts, mais ses réminiscences se transforment en rêve, où tout prend chair. Songe seulement que ce n’est peut-être pas une pure production de ton cerveau, songe que peut-être cette production que tu dis issue de ton cerveau, a peut-être été programmée, qu’elle est issue d’une volonté.
Songe ! Il voit le fils de pute qu’il a écrasé l’autre jour. Il est seul, sans la meute, seul et il affiche un regard savant. Il va savoir s’exprimer. Philippe se voit aussi, car c’est un songe. Philippe se voit et en est, il participe, en même temps, car c’est un songe. Chemise ouverte sur une peau froissée, d’où se sont évanouis tous les muscles. Il n’a plus de fierté, et se tient mal comme quelqu’un qui n’a plus rien à prouver. Il pointe lui-même du doigt. « Voici le cœur qui a tant vomi les hommes, qui a tant haï l’humanité, qu’il a pu envisager la mort comme solution. » Prière de bien viser, non loin de l’aréole, pour ce faire, il y a nécessité de fermer l’œil gauche, de coller la joue droite sur la culasse froide, de projeter son regard le long du canon jusqu’au torse flasque du condamné. Viser et tirer ! Il faut prendre le cœur pour cible, il faut stopper le mouvement perpétuel du pêché. Il y a une promesse. On verra alors l’explosion sèche, le nuage de poussière. On verra des gens tousser et s’épousseter les épaules. Ca fait des années qu’on attend que les victimes reviennent sur le lieu du crime, qu’elles se reconstituent ! Ca fait des mois qu’il attend que sa victime ressente aussi le poids de la culpabilité et devienne bourreau à son tour. Tous les cadavres devraient devenir des meurtriers. C’est trop facile d’incarner la tentation. L’espace dans lequel il se voit, ne dispose pas d’arrête. C’est comme le dedans d’une énorme boule jaune pâle, dont le sol derrière, devant et sur le côté, monte insensiblement jusqu’à perte de vue. Il a maintenant conscience que l’infini est créé, puisque c’est une boule. La lumière jaune pâle y est voilée et uniforme en tout point du volume. Elle vient de partout à la fois. Il n’est pas sûr que le gars en face de lui ait exactement les traits de sa victime, il est un peu universel. Il est jeune c’est tout. Ne cause pas, mais semble vouloir se signifier. Philippe est toujours dans son attente, un peu voûté, les pommettes en avant pour faire pitié, le cou offert au ciel, les mains agrippées à sa chemise déboutonnée pour la maintenir ouverte alors qu’elle reste rentrée dans son pantalon à la taille trop haute. Il demande sa mort comme on fait l’aumône. Sa chemise ressemble à un rideau de théâtre ouvert sur sa peau aux poils épars et blancs. Philippe souhaite voir son cœur lyophilisé s’évanouir dans l’atmosphère. Cela s’appelle une réduction. Dans sa tête la détonation est sourde et longue. Tout est au ralenti. Dans sa tête, cela a commencé bien avant qu’il n’organise son songe. Une journée c’est long pour rêver. Sous l’effet du feu, sera révélé que son sang, sa matière, n’est que poudre. Une poussière rouge très légère, toujours en suspension incapable de se déposer. Un filtre sur le paysage, un nuage de points tous distincts et immobiles. Et si le retraité entendait des voix dans sa cellule, la respiration de ses collègues de carré, l’haleine de l’humanité ayant opté pour la prison, le souffle venu du purgatoire, le clapotis de sa langue dans sa bouche clouée, des bruits ronflants. La victime qui le tient en joue, lui parle, sans modifier son sourire pincé et ses yeux brillants. Le jeune ventriloque lui balance sans sourciller des phrases à la sonorité englobante, à trois dimensions. « Mais tu ne vois donc pas qu’il pleut sur toi. Mais tu ne vois donc pas qu’à ta proximité sort de l’eau en abondance. Tu ne vois donc pas que la flaque à tes pieds grossit. Tu ne sens pas la pluie dégouliner sur ton visage qui se délave, ruisseler sur ton torse nu famélique. C’est aujourd’hui que le ciel se déverse ! Tu vas te retrouver dans une piscine miraculeuse. Non pas pour noyer ton chagrin. Non pas pour mouiller ton cœur de désert, mais bien pour te dissoudre. Dire que tu es soluble en Dieu ! C’est ce dernier déluge qui va t’unir à jamais à ton créateur. - Je ne vois pas d’eau, il n’y a rien qui puisse re-hydrater le cœur qui a tant vomi les hommes. Je n’y crois pas. J’ai fait semblant et c’est fini. Tiens-moi en joue le temps de ma conversion. J’ai conscience d’avoir chuté. Comme un bon romantique je me complais dans ma douleur, je tripote ma plaie, et j’organise mon enfer. Combien de balles perdues dans ma poitrine sans muscle, mon corps de mollusque ? Tiens-moi au respect l’éternité de ma conversion. J’ai conscience de m’être précipité dans la jouissance pour permettre le crime. J’ai conscience d’avoir usé de ma liberté pour choisir la facilité de l’enfer. N’irons en enfer que ceux qui le voudront. D’accord ! Sauf que cela n’empêche pas que nous pouvons être nombreux à le vouloir. »
Je ne ressens pas encore les larmes de celui qui pleut sur moi. Et ma victime pleure de me tenir en joue, de me savoir condamné, elle pleure sur son sourire ventriloque. La compassion de ce fils de pute pour moi est surprenante. Il a pris mon visage. Celui qui ne ressemblait à rien tout à l’heure, le lambda, a pris mon visage pour me tenir en joue. Avec ma tête il pleure sans ouvrir la bouche, prêt à faire feu sur mon côté gauche. S’il tire, je sais que c’est encore lui qui va mourir, je sais que je ne vacillerai pas d’un cheveu, que je garderai mon dos en voûte, ma tête offerte, et mon cœur en cible. Je sais que s’il tire, je vais le voir mourir en moi, et moi en lui, sans que je change de place d’un pouce. Il tire maintenant. Il tire effectivement. J’ai un goût de sang dans la gorge. Je ne sais pas comment je peux le reconnaître. Il n’y a pas eu de bruit de détonation, mais un liquide épais, tiède, doux et fade, se répand sous mon palais. Qu’ais-je croqué ? Dans quoi ais-je mordu ? Ma langue dépasse un peu. Le Verbe s’est fait viande. Je ne l’ai pas vu venir. Le sang me monte à la tête depuis que le fils s’est effondré après le tir. Je reprends des couleurs et de la chaleur depuis le coup de feu. Il est mort avec mes traits sur la gueule en me tirant dessus, et me voilà envahi d’une vague longue, d’une lave en rouleaux, d’un coulis intérieur, du sang de la victime, du sang du fils. Rien ne m’appartient. Ni le liquide du dedans, ni le liquide extérieur, ni le sang, ni l’eau. C’est pourtant pour moi, pour ma pomme en boule sur le lit d’en haut, à la dernière couche du lit à trois étages, celui à droite des toilettes quand on les a en face, quand on entre, c’est pourtant pour moi ces deux liquides, le sang et l’eau.
Philippe se souvient du père Augustin, de sa confession demandée et de la pénitence réalisée et doublée. Il suffisait de traduire dans la modernité d’un poème des prières de l’Eglise. Il avait réécrit un Salve Régina sous le nom de médiatrice et un Stabat Mater sous forme de lettre à la douloureuse. Philippe commence à comprendre. C’est un don. C’est pourtant pour lui qu’on pleut dehors, qu’on saigne dedans et il a fallu attendre ce moment pour l’accepter, il a fallu qu’on attende qu’il ait fini de faire son malin, qu’il ait fini de faire celui qui a tout compris. Et oui mon vieux, il te suffisait d’accepter de devenir une créature tabernacle de son créateur. Imagine : Avoir l’humilité d’être le saint Graal, ce réceptacle du sang du rédempteur. Si je te disais que tu es cette coupe incomparable qui reçoit le sang du fils de Dieu, qui s’est fait comme nous, pour pouvoir nous remplir. Tu es le juste volume de ton Seigneur. Tu ne savais pas que tu étais à ce point unique pour avoir conscience que c’était pour toi. Il aurait fallu commencer par avoir pitié. Il aurait fallu ne pas mépriser son incarnation. Au contraire de tous les psychologismes de notre siècle, ce n’est pas avec soi-même qu’il faut faire la paix, c’est avec son créateur. Puisque l’incarnation a été digne de Dieu lui-même, pourquoi ne pas avoir pitié de l’indigence de ta sace ? Philippe Réant s’est fait avoir, il a été pris au piège de son intelligence, de sa lucidité. Maintenant que la nuit est complètement rentrée dans la cellule, que le froid rend les corps plus compacts, l’homme boule, dans sa bulle, ne sait plus quelles images faire venir à sa tête. Il ferme les yeux, puisque c’est tout pareil. Il est fatigué en vrai. Il fait monter et descendre l’air par ses narines élargies. « Pauvre de moi-même… » Il commence à se faire un peu pitié. Du plafond écaillé, la goutte de nuit tombe sur lui dans sa fuite. Il pourrait pleurer s’il n’était pas si vieux. Philippe Réant est mort d’un arrêt du cœur à vingt et une heure quinze. Le constat a été fait le lendemain matin au réveil des cellules. C’est idiot, tout le monde meurt d’un arrêt du cœur.
Maximilien Friche
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