Mégapolis : état des lieuxSURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Evan Ard - le 17/02/2010 - 4 réactions -
L’état des lieux.
La ville, la polis, cité des hommes, cœur malade de l’humanité moderne. Depuis l’antiquité, l’homme territorialise ses obsessions pour aménager et bâtir son propre milieu. Milieu urbain, concentration d’individus et centre de l’activité humaine moderne, la ville se présente comme une étape majeure de la civilisation. De la petite à la grande ville, agglomération, métropole, conurbation, mégalopole tentaculaire à la mesure de l’hybris humain, la cité est l’expression de l’âme humaine, de ses aspirations, de sa volonté de transformer le monde à sa démesure. Il y a de la religion et de l’art dans l’aménagement de nos villes, il y a de la gloire et de la décadence. L’organisation de la société, la place réservée à chaque individu, la répartition territoriale des biens et des richesses se reflètent dans la structure de l’urbanisme. La ville est un espace de construction, un centre de gestion économique, administratif, juridique et politique, mais également un lieu de culture, de connaissance et de spiritualité. La ville est un moment, c’est l’instant de la synthèse et de la fusion des fonctions, c’est le domaine de la simultanéité, de la rencontre, du rassemblement et du conflit, c’est tout le projet de l’effervescence humaine concentré dans un point de l’espace et du temps. Mais dans son rapport hégémonique aux individus la ville est aussi le lieu de la dualité, de l’éclatement, de la domination, depuis l’aire atomique c’est la zone de l’anéantissement, la zone des cris d’alarmes, des révolutions et du silence après les bombes. Car se pencher sur la ville c’est automatiquement concevoir l’homme, une certaine idée de l’homme et de son rapport général à son environnement. Ainsi la ville devient-elle le territoire où se confrontent les paradoxes, attirante, fascinante ou répulsive, ville de rêve ou de cauchemar, à l’image de la vie inquiétante qui s’y cache et s’y abrite. La ville est un organisme changeant, évoluant selon les désirs, les besoins ou les manques de ses habitants, qu’ils soient nomades ou sédentaires. Dans ce milieu artificiel, sur-naturel, créé par l’homme, pour l’homme, les nombreux changements sociaux, économiques, politiques, religieux, technologiques et environnementaux, ne sont que succession de crises, influent en profondeur l’esprit de ses visiteurs ; car la ville survit généralement à l’individu, elle demeure tandis que les générations passent, au risque parfois de voir ses usagers décrocher, se replier sur eux-mêmes, fuir ou subir ses contingences. C’est le mal-être urbain, sentiment de solitude au milieu de la foule anonyme, rejet d’un monde qui évolue plus vite que l’homme ne parvient à s’y adapter, impression générale d’être aliéné à cette dynamique monstrueuse qui s’abreuve de toutes les conditions. La ville est donc bien l’espace privilégié de la rencontre de l’homme avec lui-même, ses richesses, ses misères, son courage et ses lâchetés. Dans le rapport tumultueux que l’homme entretient avec la ville, l’individu rencontre sa propre masse, il croise des appartenances qu’il croyait oubliées, il se confronte et se heurte aux réseaux invisibles de ses projections et sans cesse perçoit une réalité insaisissable, derrière le voile de ses représentations. La ville est donc bien le théâtre d’opération des tribus postmodernes, communautés d’idéaux ou clandestinité transgressive, projets avortés, désirs mégalomaniaques, animalité refoulée, tout ce qui compose et décompose les formalités d’usages de la jungle urbaine. Itinéraire mental dans zooland. Tel un organisme mutant, ou une tumeur incurable, la ville évolue rapidement, elle connaît ses crises, ses stagnations n’en sont que les prémices secrètes, avant la rupture ou le danger létal de son point d’équilibre. Les récents changements de la société occidentale : l’avènement de la prophétie cyberpunk, entrelacs de réseaux mêlés au réseau conurbain, Internet comme fantôme de la ville, ou comme ville fantôme sous la surface perceptible de la cité d’apparence ordonnée ; pics de pollution, embouteillages, consommation de masse et crise de la consommation, chômage, délinquance et trafics généralisés… Il existe une esthétique de la ville cybernétique, une esthétique du noir. La littérature cyberpunk, au-delà de ses fictions, pose la question : dans quelle mesure nos sociétés postmodernes, ces sociétés qui changent d’idéal à chaque carrefour, sont-elles encore capables de produire des individus qui leurs seront adaptés ? La cellule familiale en pleine mutation, les adolescents qui s’initient à la sexualité sur Internet, la désintégration des rôles et leur interchangeabilité, l’émergence d’une culture de masse et la massification des subcultures, les repères qui feignent de disparaître pour se multiplier à chaque coin de rue, sectes millénaristes et transhumanisme apocalyptique sous bonne garde, les valeurs meurent au crépuscule et renaissent à l’aube, les technologies proliférantes, jusque dans la chair qui se recompose à chaque étape du progrès médical, la mondialisation, le libéralisme, nouveau système de production mort-né, le capitalisme n’est plus le virus dans la conscience des individus, mais nous sommes les virus du corps malade du capitalisme. Nous sommes la menace et l’antidote, le capitalisme : tout ce qui reste à détruire, tout ce qui reste à inventer ? La ville est le cœur ardent de toutes les questions, c’est le territoire qui façonne l’individu à son image. Les espaces sont multiples au cœur de l’espace. La société s’y configure et se reconfigure. Au-delà de ses fonctions, l’urbanité est vécue par des millions, des milliards d’entités. Nos sens nous trompent mais chacun a ses sensations, chacun son percevoir du chaos urbain. Par-delà les rôles définis de l’espace, l’individu invente son rôle parasite, se produit ses propres codes de représentation, ses modules de reconnaissance et ses grilles de lecture projetées dans la jungle, horizontalement, verticalement, transversalement. Chacun produit le schéma de modélisation avec lequel il va ensuite interagir. La ville est un vécu propre à chaque vie qui la traverse, c’est le territoire du parcours, de la trajectoire. C’est un itinéraire propre à chacun, isolé dans l’artère centrale. Certes il y a du collectif, mais le collectif est noyé dans la masse de solitudes subjuguées. Tel bâtiment censé protéger ses citoyens devient un monstre menaçant, telle ruine éclate de beauté sous l’œil illuminé de réverbères du drogué, errant dans l’ombre des habitations tôt dans la nuit ou tard le matin. Les espaces sont constituants mais l’individu dé-constitue, il réalise, un peu extravagant, qu’il a construit sa propre ville dans la ville, son propre itinéraire, sa propre image mentale des trajectoires constituant le réseau prédisposé de ses émotions, éparpillées un peu partout, aux quatre coins de son centre-ville imaginaire. Il n’y a pas que des rues dans la ville, il y a des raccourcis, des passages secrets, des coins d’ombre, chauds et inquiétants, que l’on aime fréquenter, et des boulevards de la mort lumineuse que l’on traverse les yeux perdus, en quête du prochain consommable. Dans la ville, chaque lieu est un symbole, le signal d’une émotion particulière, et chaque symbole est un lieu. Il s’agit de se conditionner à nos propres productions psychiques pour mieux nous déconditionner de nos fragmentations intérieures. Faire un, une fois, avec l’une de nos facettes, dans cette direction. Seule l’émotion garde une valeur pour celui qui suit son itinéraire mental, l’attitude vient du cœur. Tel homme est pressé et coupe au plus court, son travail l’emmerde mais il s’y précipite, telle femme possède le temps de son émotivité, elle va se laisser porter de vitrine en vitrine jusqu’à extinction, un adolescent nonchalant emprunte cette ruelle, car il sait qu’il pourra y rouler son joint loin des regards. Travail et consommation plus ou moins licites. La ville comme une succession de clichés sans loisirs. C’est donc ainsi que se détermine le rapport homme-ville, le lien organique entre le chaos de l’espace organisé et l’organisation du chaos émotionnel de ses usagers. Par une interaction mentale entre ce que dit l’espace et ce qu’en dit la conscience, l’homme crée ses itinéraires, c’est une relation, les sentiments sont forts bien que contenus en-dedans. Pourtant, pour le citadin, une grande partie de la ville demeure invisible, insaisissable, elle est ailleurs, là-bas. L’itinéraire, le flux d’émotions que le nomade urbain poursuit est en fait une avenue bordée de murs. Le trajet préétabli est économique, de l’espace personnel à l’espace visé, l’itinéraire vise la sécurité, l’efficacité mécanique, ou son sentiment. Il y a des repères, des points de chute, pourtant, chacun vit dans son propre rapport à l’environnement qu’il se construit mentalement. La vie d’un homme semble se résumer à la traversée d’un couloir. On appelle cela l’individualisme, favorisé par des facteurs de séparation, dixit sociologues & co. Pour autant, l’individu postmoderne ne cesse d’appartenir, et son appartenance est interchangeable, illimitée, en conséquence de quoi, il arrive parfois que notre trajectoire croise celle d’autres solitaires. Il demeure une part de synergie dans cette ville, ce qui ne nous assure pas pour autant qu’il reste la possibilité d’un peu d’amour. Evan Ard Toutes les réactions (4)1. 16/02/2010 04:01 - Philippe Ashkinazy
2. 22/02/2010 09:12 - starship troopers
3. 03/03/2010 12:13 - Philippe Ashkinazy
4. 03/03/2010 13:14 - Evan Ard
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Ca serait bon de vous lire écrire un truc sur Blade Runner (premier roman cyber selon moi) : la ville, ses lignes de fuite ou de force, son âme, etc. De quelle ville est tirée la photo en... ![]() Articles les plus lus
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