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May : chant d'amour d'une jeune folle

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chérine Koubat - le 17/03/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Un si joli nom pour un si joli monstre. May. C'est le cri désespéré d'une fillette qui voudrait seulement qu'on la voie. Solitude, Angoisse, Folie. Conte horrifique sur le regard de l'autre et ses ravages.


Je ferme les yeux et le monde tombe raide mort.
J'ouvre mes paupières-- il renaît à tue-tête.
Je crois que tu n'existes que dans ma tête. (Sylvia Plath)


May est un film d'horreur. Mais c'est aussi une oeuvre plus profonde, plus obsédante, un tableau autrement plus touchant qu'une suite de massacres perpétrés de sang froid par une créature invraisemblable. Elle s'amorce comme l'histoire d'une jeune fille singulière, cherche à faire rire, y parvient, et s'attarde sur le terrain de la comédie très noire. Puis elle s'écarte de l'humour et glisse vers des eaux plus troubles,  brossant par à-plats riches et saisissants un portrait de folie et de tristesse. 

May est une fillette différente. Un strabisme prononcé de l'oeil gauche pousse sa mère à lui faire porter un bandeau, ce qui la maintient à l'écart des autres enfants. Une mère maniaque, abusive dans ses attentions, et qui la pousse, puisqu'elle ne parvient pas à se faire d'amis, à s'en créer. Rejetée, solitaire, May s'empare du conseil et en fait sa devise, plaquant tout son amour sur une poupée monstrueuse, prisonnière d'une vitrine en verre dont la fillette ne peut la sortir. Parce que cette poupée est particulière, très précieuse, trop fragile.
A 20 ans, voilà May qui travaille en tant qu'assistante dans un cabinet vétérinaire. Elle rencontre un fringant jeunot (Jeremy Sisto, joliment enrobé) qu'elle intrigue mais finit par effrayer. Il la quitte, l'évite, et signe là la naissance du monstre : de terrifiée, May devient terrifiante et met en route la machine irrévocable de la violence.

May trouve que le monde est plein de jolis bouts, mais qu'il manque de jolis ensembles. Quand May veut se détendre, elle se taillade les doigts avec un scalpel, et quand elle regarde un court métrage où un couple  finit sa parade amoureuse par un acte de cannibalisme, May est émoustillée. Mais quand May a du chagrin, alors plus rien ne l'atteint.

Elle est campée par Angela Bettis, qui donne corps et vie à un être complexe et le sauve de la parodie. Brindille gauche, hésitante, crispée, tendue comme un arc qui refuse de lâcher, elle semble hors de la vie. Parfois blanche, préraphaélite, lumineuse, souvent ingrate, inquiétante. Eminemment bizarre et toujours sexuelle. Sa performance fascine et dérange, et elle permet à May de rejoindre le cercle fermé des vrais bons films d'horreur- ces films intelligents qui ont de la compassion pour leur monstre. Des monstres blessés, rejetés et qui souffrent, comme autant de Frankenstein et de Carrie (qu'Angela Bettis a incarnée pour une version télé).  Bettis rend May profondément humaine. Elle charge son corps d'une telle tension, démontre une telle maîtrise dans le jeu et la gestuelle, suggère tant de férocité et d'obsession qu'elle n'est pas sans évoquer Lady Macbeth en prise avec sa tourmente.
 
Jeremy Sisto fait également preuve d'une grande finesse dans son interprétation, d'autant que son personnage ne vient pas grossir les rangs des andouilles déléguées aux rôles de victimes, qui déambuleraient presque avec une pancarte « tuez-moi » dans les vendredis 13 et autres candy man. Assez complexe pour s'intéresser à May, il est aussi assez  pénétrant pour s'en éloigner prudemment. Et ce regard qu'il a quand elle lui raconte, plus crûment qu'il ne le souhaiterait, les anecdotes glauques de son travail dans la clinique...

May craque avec la vitrine de sa poupée, qui se fendille et se fissure dans un crissement aigu. Le monstre se révèle, revêt un masque imperturbable et prend enfin son ampleur, avec des airs de femme fatale qu'on ne lui soupçonnerait pas. Là où d'autres cèderaient à la facilité et donneraient vie à la poupée (Chucky 1, Chucky 2, Chucky 3 et puis s'en va), Lucky Mckee suggère. Quand la poupée se libère de sa cage, elle devient May la folle, May la forte, qui tue, non pas pour son plaisir, mais pour répondre à un instinct viscéral, à une urgence qui est en elle, fondamentalement. Le film va crescendo dans l'horreur, et atteint des sommets dans la séquence finale, pathétique et d'une violence inouïe. La virtuosité de l'½uvre éclate dans le dernier plan- plan qui, transposé dans un autre film, récolterait à juste titre sourires narquois et rires moqueurs. Or May mérite sa fin. Il la gagne par son intelligence et l'âme qu'il lui donne.

Chérine Koubat



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Ring 2012
Chérine Koubat par Chérine Koubat

Pigiste culture. Spécialités : cinéma, théâtre. Maîtrise de Lettres anglaises

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