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Marlon Brando : vers cet autre silence

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 04/07/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Ainsi s'achève, note aiguë de juillet, « une saison blanche et sèche » [1]. Marlon Brando, la maîtrise de la déroute ; doué pour renaître, pour refuser et jeter le 7ème Art dans le trouble. Drogue dure et tant d'histoires, encore une fois contées : ni sous terre, ni hors des murs, mais en pleine face caméra. Ne parlons pas de révérence convenue. Ode à toi.



« Reflets dans un oeil d'or »
[2]

Je te cache mon trouble. A ce jeu tu as déjà gagné. J'ai le masque du deuil et je m'exalte sur ta dernière scène furtive ; Muholland Drive, 1er juillet 2004. 80 années. On dit : « mort dans la misère », on dit sur toi, on te décortique. Ne pas te méconnaître, ne pas juger, admirer ton irréductibilité d'homme et d'acteur.

La nouvelle grammaire du cinéma, c'était toi. Le jeune premier, le patriarche, l'amant fou, le guerrier fantomatique, l'homme à femmes, en habit made in Italy ou en en cuir de bruit et de verve. Un coup de poing dans l'iris.

All alone. Fin de vie.

Au plus près de la caméra, accrochage. BRANDO. Tout en gueule, tout-homme, et tout-provocation. Chose rare à Hollywood. La pellicule s'est changée ; avec élan, la charge cinématographique déboule. Marlon la brutalise. Domptée elle revient, soumise à nos regards.


« L'équipée sauvage » [3]

Naître un 3 avril 1924 à Omaha, dans le Nebraska et gagner le cinéma. New York comme point de départ avec un passage à l'Actor's Studio sous la direction de Strasberg, la rencontre avec Elia Kazan et la révolution Marlon prend forme. Soudain, le mythe est là. La sirène-Hollywood a trouvé un homme providentiel, qu'elle ne saura soumettre. De l'esthétique, des regards, peu de mots, une folle lucidité émane de Brando. Action.

Un premier rôle donc en 1950, dans C'étaient des hommes, puis Un Tramway nommé désir, en 1952, adapté de la pièce de Tennessee Williams, mis en scène par Elia Kazan. 1954 : un Oscar pour Sur les quais, Kazan toujours,
cofondateur de l'Actor's Studio et mentor de Brando. Car la puissance de Marlon coïncide avec l'enseignement de cette école de théâtre qui procède de la méthode de Konstantin Stanislavski.
Les travaux d'expérimentation de la compagnie russe étaient consacrés à une recherche d'un système « d'inspiration créatrice », dans lequel l'acteur, à défaut d'être un « génie artistique », se nourrirait de sentiments personnels dans des circonstances imposées par le jeu de la mise en scène. Stanislavski déclara ainsi « la créativité d'un acteur doit venir d'en dedans ». L'expérience américaine de ce théâtre révolutionnaire réunira Strasberg et Kazan qui fondent l'Actor's Studio en 1947.

Les grands rôles et les films phares s'enchaînent pour Brando. Le Parrain que Coppola lui propose en 1971, couronné d'un nouvel Oscar. Enchaînement toujours, 1972 et Dernier Tango à Paris sous la régie de Bernardo Bertolucci . Enfin, 1979, Apocalypse Now, où colonel Marlon, incarne un fou de guerre dans la jungle du Vietnam. Entre les grands succès, des comédies musicales, des péplums et un unique film, La vengeance aux deux visages, qu'il réalise en 1961. Les plus grands cinéastes courtisent l'homme : Sidney Lumet (L'homme à la peau de serpent, 1959), Arthur Penn (La poursuite impitoyable, 1965), Chaplin (La comtesse de Hong Kong, 1967), John Huston (Reflet dans un oeil d'or, 1967).


« Blanches Colombes et Vilains Messieurs » [4]

Mais :
Marlon se dérobe, s'éloigne des plateaux : refuse l'Oscar pour son interprétation dans Le Parrain. Il proteste et revendique le respect des droits des indiens en Amérique. Il nommera sa fille Cheyenne, suicidée à 25 ans. Dès 1980, il se retranche à Tetiaora , un atoll polynésien. Brando réduit son jeu de comédien à un apport financier.

Mais :
Se souvenir du Dernier Tango à Paris. Femme à peine décédée, la rencontre d'une autre, Maria Schneider, sans l'oubli de la première. Dans cet appartement du 16ème, une cellule d'horizon vertigineuse. Vouloir-saisir, saisir, la respirer et faire l'amour.

Brumeux il est là, derrière la fenêtre, dans l'appartement et dans le rapport amoureux. Brando se voile, soudain dans la folie se réveille : la technique de l'Actors Studio, fondée sur l'approche psychologique est présente, exultent la vie et la douleur du dedans.
Je ne t'avais pas vu pense-t-il. Je te désire et ne te connaîtrais pas, ne pas te perdre, t'aimer et ne pas à la fois. Ardent mais silencieux. Fuir encore puis te rattraper. Te dénigrer, t'adorer, t'aimer au milieu de la chambre nue, à nous seuls réservée, t'oublier ensuite. Te pousser à l'affrontement, me retourner sur moi-même et manger ma douleur, jusqu'à l'explosion. Boire et danser unis encore une fois. Erotiques, saouls. Le tango, le tango, ivre, nous verse ses larmes, tout en retenue, animal ensuite. Brando porte la femme, son amour, qui part.
Alors, Marlon court, s'essouffle, fou, toujours plus, humain, exceptionnel, fougueux et violent. Recracher la souffrance, je crois brûler, en finir.

Un homme est un homme

Tous ces titres de films à ton image :
The Brave, Don Juan DeMarco, Christophe Colomb, Premiers pas dans la mafia, Une saison blanche et sèche, Apocalypse Now, Superman I, Missouri Breaks, Le Parrain, Le Dernier Tango à Paris, Le Corrupteur , Candy, Reflets dans un ½il d'or, La Poursuite impitoyable, L' Homme de la Sierra, La Vengeance aux deux visages, Les Révoltés du Bounty, L'Homme à la peau de serpent, Le Bal des maudits, La Petite maison de thé, Blanches Colombes et Vilains Messieurs, Sur les quais, Jules César, L' Equipée sauvage, Viva Zapata !, Un tramway nommé désir, C'étaient des hommes.

Lui aussi. Pas juste un acteur nommé désir. Pas un monstre sacré. Magnifiquement et monstrueusement homme, Brando vibre et étincelle, intuitif. Pas de cohérence inutile, un jeu entier d'acteur. L'objectif résiste. Mais Brando, à vive allure, retient son cinéma. Le tatoue, le traque. Géant, voyou, monument dira-t-on. On l'attendait, il n'est pas parti. Des collisions, des débris et des vies à sa mesure. Car fugitif, le grand magnifique sensuel et félin, le froid dans le regard, la main, le sourire, tantôt contenance, tantôt explosion, se ballade dans la filmographie. Toujours l'intense et le déséquilibre. De la déclaration à la dédicace -restons muets face à une grammaire furieuse et à l'instabilité parfaite qui se décline encore au présent.

Judith Spinoza

[1] « A Dry White Season », film de 1989, de Euzhan Palcy avec Donald Sutherland, Marlon Brando.
[2] « Reflections in a golden eye », film de 1967, de John Huston avec Marlon Brando, Elizabeth Taylor.
[3] "The Wild One", film de 1954, de Laszlo Benedek avec Marlon Brando, Mary Murphy, Lee Marvin.
[4] « Guys and Dolls », film de 1955, de Joseph L. Mankiewicz avec Marlon Brando, Frank Sinatra.



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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