Marc Dugain : l’opulence de la star
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 07/09/2010 - 2 réactions -
Taper « La chambre des officiers » sur google expose à un constat : pour la vulgate, il s’agit avant tout d’un film. D’un super film. Pourtant ce livre figure au programme de l’éduc- nate… On s’en souviendra notamment pour cette scène où les gueules cassées de la guerre 14 vont au bordel, vision aux vagues évocations d’un romantisme noir. La prostituée et la vierge, les réparatrices, ça a pas mal fait baver les écrivains : on était surpris de revoir la figuration dans ce genre de pages. Et puis, il y a aussi ce moment où l’un des défigurés tire la langue à travers palais et naseaux, pour faire de l’humour, sinistrement.

Marc Dugain plait (1). Il fait partie de ce que l’on pourrait appeler l’autorité. Fait-il de l’entreprenariat qu’il réussit dans le négoce du bois, puis dans le domaine de l’aviation. Sa grand-mère polonaise meurt-elle qu’une drôle de nova vita littéraire en fait un romancier. Un romancier que personne n’attendait et qui part avec une vingtaine de prix dès le premier opus. Un écrivain acclamé d’à peu près tous les côtés, quoiqu’il fasse, même s’il touche au cinéma, et se la donne réalisateur. Un écrivain qui… est un mot que l’on ne va plus employer tant cet usage est désuet ici. Une littérature de plage ampoulée« L’insomnie des étoiles », puisqu’il faut bien causer de ce chef d’œuvre dont le titre est a priori poétique, et a fortiori complètement vide, est ce que l’on pourrait appeler une littérature de plage ampoulée. C'est-à-dire que nous sommes devant un texte à fortes prétentions, affreusement riche, dans le genre de ceux qui se mentionnent volontiers à l’occasion d’un diner associatif. Quelques citations s’imposent, pour rendre compte de la duperie de cette langue, du fard gras dont elle s’enduit impunément. Commençons par l’incipit : « […] En cette fin d’automne, les couleurs s’étaient uniformisées, la nature se camouflait. Il n’avait pas plu depuis deux jours, mais la terre suintait, Maria était aux aguets. Si les branches craquaient sous ses pieds, elle pouvait les ramasser ». En deux temps trois mouvements, nous avons eut le droit à une terre humide et sèche, et à des bouts de bois sous les pieds dans les mains. C’est beaucoup plus beau comme ça. Cherchons maintenant des images. Page 45, nous en avons une, merveilleusement inopinée, probablement une vague résurgence d’un roman précédent (2) : « l’adjudant se mit à tourner en rond comme un croiseur qui a pris une torpille dans le gouvernail ». Page 69 : « Il s’allongea à son tour, de côté, orienté vers elle. De cet observatoire improvisé, il pouvait l’observer ». On le voit parfaitement, le mirador, il est là, juste dans le lit, « improvisé ». Qu’on se le dise : nous sommes devant une plume de revêtement, d’investisseur en immobilier. Qui taloche son histoire d’un fadasse crépit de beige. Mais alors, la camelote vaut-elle au moins le détour ? La fiction, les figures littéraires, qu’apportent-elles ? Après tout, le « mal-écrit » serait un argument tout à fait obsolète… Et il conviendrait de s’affranchir de cette perspective, quand bien même nous sentirions de fortes velléités stylistiques chez l’auteur. De la culpabilité à l’enquête : l’inquisition renversée.Et bien nous ne le cacherons pas : s’intéresser au monde de Marc Dugain n’entraine qu’une nouvelle déception. Une adolescente légèrement attardée manque de se faire violer par tout plein de méchants garçons. Symbole de pureté féminine, vierge doucereuse, elle se retrouve abandonnée par son père, parti sur le front russe pour maintenir l’empire de 1000 ans d’Adolphe Hitler. Nous sommes en 1945. Un officier français nommé Louyre s’intéresse à la fillette vouée à la vilenie de tous. Et au terme d’une formidable enquête, nous apprendrons qu’un hôpital psychiatrique servait dans le village du coin à euthanasier bon nombre de malades mentaux. Hormis le fait que nous retrouvons là grosso modo l’armature du film Une exécution ordinaire (une femme gentille mais maltraitée, qu’il convient de prendre en pitié, se trouve emportée par la monstruosité d’un totalitarisme), nous observons une nouveauté. Il s’agit de l’enquête inversée. Si vous voulez, le capitaine Louyre, un cynique à la Diogène de Sinope, un antimilitariste léger, proche du nihilisme, féru d’astronomie, aux qualités humaines évidentes, et cætera et cætera, ne procède pas classiquement pour découvrir la cause du crime. Non, il sait déjà que l’hôpital a été lieu de génocide. Nous ignorons comment ; la chose parait saugrenue pour un soldat qui débarque en Allemagne, mais lui, il sait. Son extrême perspicacité doit tenir quelque part de la science du tarot, de la lecture de la bonne aventure. Il sait. Et tous vont avouer, tous vont ployer sous sa Question. Et il va non seulement sauver ainsi la jeune Maria, mais aussi l’épouser, après avoir réclamé sa démobilisation. Si avec cette enquête qui commence par sa fin Marc Dugain ne fait que reproduire une représentation actuelle du nazisme – la culpabilité établie, insondable, immédiatement présente à l’esprit – et que ce faisant, il lui sacrifie tout réalisme romanesque, ce n’est pas encore le plus grave. Le plus grave, c’est toute la mythologie qui se cache, en plus, derrière cette première connerie. L’insomnie des étoiles, donc, c’est cette lucidité détachée de certaines âmes blanches, intemporelles, qui iront par delà la guerre, par delà les nations, perçant au grand jour leurs abominations, le regard porté vers une lumineuse vérité. C’est la veille, l’éveil de l’enquêteur qui, une fois les faits établis, se repliera du monde pour « cultiver son jardin ». Et, plus globalement, c’est cette petite lueur d’âme et de liberté qui subsiste dans tout être humain, comme en parlait Hugo, dans les pages les plus mièvres des Misérables. Le tout en gris, de ce gris que l’époque aime. L’insomnie des étoiles, c’est encore le lieu où les femmes violentées, les handicapés, les homosexuels (3) et le nazisme, et l’armée, se rejoindront dans une douloureuse parade de suppliciés. L’insomnie des étoiles, c’est enfin cette morale qui siéra assurément aux lectrices de madame figaro, et qui se substituera de manière ludique à tout manuel d’histoire géographie pour citoyen de demain. Frédéric Gajaray Marc Dugain, L’insomnie des étoiles, 226 p., Gallimard, 17,50 €.(1) Quelques papiers remarquant un Marc Dugain, écrivain : http://bibliobs.nouvelobs.com/20100904/21026/marc-dugain-le-cavaleur http://bibliobs.nouvelobs.com/20090128/10266/dugain-fait-son-malheur http://www.lemonde.fr/livres/article/2007/07/21/marc-dugain-feuilletoniste_938009_3260.html http://www.lepoint.fr/culture/l-insomnie-des-etoiles-dugain-la-barbarie-vue-du-ciel-12-08-2010-1224543_3.php http://www.lexpress.fr/culture/livre/francois-busnel-a-aime-l-insomnie-des-etoiles-de-marc-dugain_916027.html (2) Nous pensons au livre Une exécution ordinaire, relatant le naufrage d’un sous-marin russe Koursk K-141… Et d’autres choses. (3) Et oui, bingo, il y a aussi un homosexuel. D’ailleurs, il encule un de ses camarades de la police véreuse allemande, puis l’assassine. Mais, il sauve quand même Maria du viol. Un type bien, finalement…
Toutes les réactions (2)
1. 12/09/2010 12:33 - Floria Tosca
Touche pas à mon pote !!
Moi, j'adore Marc Dugain et j'ai lu tous ses livres!
Je pense même lui consacrer un ouvrage dans un proche futur. J'ai déjà écrit sur lui un article (publié) dans un ouvrage collectif et je reste sur mes positions. J'aime son humour!
2. 12/09/2010 15:51 - Frédéric Gajaray
Floria, je ne crois pas avoir vu de l'humour dans celui-là. Ou une vague page. En revanche, votre spontanéité, elle, est très drôle.
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Dernière réaction Touche pas à mon pote !!
Moi, j'adore Marc Dugain et j'ai lu tous ses livres!
Je pense même lui consacrer un ouvrage dans un proche futur. J'ai déjà écrit sur lui un article (publié) dans...  12/09/2010 12:33 Floria Tosca
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