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Marc Besse : sa stèle pour Bashung

SURLERING.COM - CULTURISME - par Pierre Poucet - le 10/03/2010 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Les huit longues années passées à écrire en secret la vie d'Alain Bashung furent à l'évidence essentielles au témoignage du contact, de la collision entre un sanguin journaliste des Inrocks et le chanteur d'Oh Gaby. Huit ans à toute vitesse pour l'émergence de l'œuvre référence sur notre dernier chanteur culte. Son "Bashungs : une vie" (Albin Michel, septembre 2009), deviendra en moins de trois mois le bestseller des livres musique de l'année 2009 et nourrira des dizaines de rencontres entre le journaliste et le public français.  La presse, unanime, saluera non seulement l'or rare du document, mais constatera la naissance d'un écrivain au nom désormais sur toutes les lèvres de l'édition : Marc Besse.


Interview exclusive par Pierre Poucet, Patricia Ferlin et Aurélien Lemant, pour Ring


P. P. : Comment est né le projet de ce livre?

Le projet de livre en lui-même n’est apparu qu’à partir de 2004. Tous les entretiens que nous avons eu avec Alain jusqu’alors avaient une autre destination. La première interview en mars 2002 a duré presque cinq heures, elle avait été entièrement filmée et devait constituer l’épine dorsale d’un documentaire de 52 minutes pour son anthologie CD de l’époque. Les autres entretiens se sont déroulés grâce au même alibi « professionnel » : un papier fleuve sur « L’Imprudence » dans les Inrockuptibles, un émission télé pour « Le Cantique des Cantiques », une somme d’interviews thématiques pour le hors-série des Inrocks sur lui fin 2002. Nous avons du avoir une dizaine d’heures de discussions en six mois à peine. Ça crée des liens… Il avait été ému par le hors série des Inrocks que j’avais piloté à l’époque. C’est à ce moment là, que je me suis senti le courage de lui demander s’il accepterait d’aller plus loin, de continuer nos discussions autour de quelques thèmes qui me tenaient à cœur. De fil en aiguille, nous en sommes arrivés entre 2003 et 2004 à un entretien par semaine. Le mercredi à 11h chez lui, et le samedi à 14h au téléphone. Il savait que je nourrissais un projet, je savais qu’il savait, mais nous n’en parlions jamais. Le livre n’était pas une fin en soi, mais insidieusement, au fil de mes recherches et de nos rencontres, le puzzle de sa vie se reconstituait. En 2006, il m’a dit « Alors tu en es où de ta bible ? »… J’ai été très surpris qu’il utilise ce terme. Il venait tout simplement de me dire qu’il était temps d’appeler un chat un chat et qu’il était implicitement d’accord avec le projet de livre. A partir de ce jour-là, il avait admis que toutes nos discussions allaient nourrir le sens de cette biographie sortie en 2009. Ce que nous n’avions pas prévu, c’était sa disparition. Je pensais qu’il la verrait sortir.


P. F.: Il faut faire preuve d'humilité pour se lover dans la peau de celui qu'on décrit mais il faut aussi beaucoup d'audace pour, quelque part, « faire parler l’artiste à sa place ». C'est déjà un exercice difficile lorsque la personne en question est morte, et l’on risque moins. Mais lorsqu'elle est encore vivante et qu'on la connaît bien, comme c'était le cas pour vous et Bashung, comment perçoit-on l'exercice ? Est-ce plus périlleux ? Y a-t-il d'autres enjeux ? Ne risque-t-on pas de forcément tomber dans l’ « inobjectivité » ?


Je n’ai jamais eu l’impression de me livrer à un exercice… Je crois que j’ai toujours eu la sensation d’écrire un roman où tout serait vrai, sans jamais interférer dans le cours des choses autrement qu’en l’incitant à se révéler, en m’effaçant derrière le labyrinthe d’une vie tout en découvrant les méandres. La personnalité de l’homme, sa sensibilité, sa façon d’être indiquait naturellement la posture. Sa trajectoire comportait en elle-même tellement de ressorts, de recoins et d’énigmes que la raconter pouvait nous amener à considérer son œuvre d’artiste autrement. Alain savait que je poursuivais cet objectif. C’est d’ailleurs ce qui l’a certainement encouragé à continuer notre relation : il sentait que seul le prisme de la musique m’intéressait pour arriver à comprendre l’homme qui était derrière. Il ne risquait rien finalement, puisque l’angle choisi était le seul recevable à ses yeux. C’est à cette seule condition que, je crois, il a accepté de m’ouvrir les portes de sa « chambre ». Il fallait que je sois digne et respectueux de l’invitation. C'est-à-dire, faire quelque chose dans cette chambre, mais ne jamais rien déranger. Je devais faire preuve d’une envie renouvelée, d’une connaissance de son propre sujet et, en même temps, ne jamais franchir cette ligne blanche qui aurait constitué une indiscrétion caractérisée. Il est évident que, dans cette démarche, je me suis demandé si je n’étais pas instrumentalisé, mais il fallait prendre ce risque : celui d’être dépassé par le sujet, par le personnage, pour pouvoir aussi l’amener dans ma propre vision, mon propre désir. C’est un échange, une vraie relation dans laquelle la subjectivité demande d’être revendiquée…


P. P.: Comment Alain Bashung a-t-il vécu votre présence à ses côtés ? Autrement dit, quelle était la nature de votre relation, de celle qui se joue entre un biographe et un « biographé » ?


Il aurait fallu lui poser la question ! Nous avions une relation basée sur la distance complice… Je pense qu’Alain a trouvé chez moi des oreilles disposées à entendre parler de musique et de création comme il voulait en parler au moment de notre rencontre. Je crois aussi qu’il aimait que ses silences ne me dérangent pas…


P. P. : Quels sont aujourd’hui les meilleurs souvenirs que vous retenez de cette expérience ?

Ses yeux, le jour où je lui ai parlé de cuisiner pour nous deux -un mercredi midi- un jarret confit au citron !

P. F.: Votre travail – immense : plus de 280 entretiens, 80 personnes convoquées, 8 ans aux côtés de l’artiste – apporte de nombreux éclairages « psychologiques » sur le personnage. Vous parlez beaucoup du musicien, du chanteur, de l’acteur aussi, mais finalement assez peu de l’homme, de ses failles, des fêlures, des entailles, si ce n’est celle, profonde, de l’enfance. Est-ce une volonté délibérée, un deal entre vous et l’artiste ?


Il n’y a jamais eu de deal. J’ai scrupuleusement veillé à ne jamais dépasser la fine frontière entre l’intime et le privé. Les failles, les fêlures, les entailles du personnage ne sont intéressantes qu’à partir du moment où elles donnent un éclairage sur la quête, sur la difficulté de l’artiste à naître artistiquement : à lui-même d’abord et à l’époque ensuite. La faille de l’enfance surgit de facto très tôt dans le livre, mais si on en croît le vieil adage qui veut « qu’on n’échappe pas à ce avec quoi on grandit », on dispose d’une grille de lecture pour la suite… Les revers successifs de l’homme, ses petites lâchetés, sa capacité de résistance, ses méthodes de survie, la perméabilité de son art à son évolution intime, les veines du bois dont il est fait se dessinent progressivement dans le livre - de manière ouverte et appuyée ou alors de façon plus suggestive, entre les lignes, dans une sorte de mood d’écriture - mais toujours à travers le prisme de la musique. Bashung disait de lui que « il était sans doute l’artiste français qui parlait le plus de lui-même dans ses chansons ». L’unique but de cette biographie était de donner quelques clés supplémentaires, quelques éclairages pour mieux appréhender l’œuvre. Au lecteur de trouver dans le labyrinthe de sa vie, les essences qui ont nourri sa vision musicale et sa démarche artistique.


P. P. : On sait les influences musicales multiples chez Bashung, du jazz ou de la country (notamment « Osez Joséphine », en 1991…), jusqu’à l’électro sans oublier bien sûr la New Wave. Finalement, comment l’artiste capte-t-il une mouvance musicale ? Comment Bashung sentait-il l’ « opportunité » (si je puis dire) de s’approprier telle ou telle influence ?


Le jazz, je n’en suis pas sûr. Au contraire, tout ce qui pouvait s’apparenter à la forme jazz l’ennuyait. Ou alors, il fallait que ce soit dans une optique minimaliste, à la Miles Davis, à la limite du genre. La chanson « Les Lendemains qui tuent » est une exception . C’est d’ailleurs plus une chanson de crooner qu’un jazz. Je ne pense pas que Bashung ait délibérément voulu capté une mouvance musicale. A part le rock’n’roll séminal et tout ce qui le constitue : la country, le blues. Il n’a jamais cherché qu’autour de ces fondements en y circulant avec sa culture européenne : Kurt Weil, Léo Ferré, Gainsbourg...  Ensuite, il a subi l’influence de personnages, voulu parfois suivre des voies ouvertes par d’autres pour essayer d’y trouver sa place : Dylan d’abord, puis chronologiquement Sly Stone, Harry Nilsson, Mink De Ville, Moondog, Devo et toute la vague növo américaine… puis à partir de « Osez Joséphine », il a définitivement replongé dans l’Amérique et pensant très fort au vieux continent, à Scott Walker et à Debussy. Il a surtout commencé à devenir le réalisateur de sa propre musique et à réunir des castings de musiciens qui pouvaient ensemble faire évoluer sa musique vers des formes inidentifiables. C’est très réducteur mais ça pourrait ressembler à ça.


P. P. : La période rock des années 80 chez Bashung, qu’en pensez-vous ? Est-ce finalement ce qui le définit le mieux ? (Et est-ce vraiment du rock – Je pense ici à Pizza) ?


A défaut de la définir, elle campe le personnage, donne de réelles indications sur son fonctionnement et sa quête : marier le rock avec la langue française, passer d’une posture entre-deux à une démarche vraiment rock, rêver l’Amérique de toutes les façons possibles et chercher sans cesse à tirer d’une guitare ou d’un synthétiseur autre chose que les sons ou les grilles d’accords qu’ils sont sensés procurer . Elle donne aussi des indices sur l’auto-dérision dont le personnage est capable et sur son total mépris de toute notion de carrière.


P. P. : On connaît la collaboration de Bashung avec Serge Gainsbourg, dans les années 80 notamment. Tous les deux ont su sentir, capter et orienter la musique française dans des directions nouvelles ; s’inspirer réciproquement. Quels liens les deux artistes ont-ils entretenus ?


Leur rencontre a été très brève. Bashung a été le gagnant d’un concours de circonstance sur cette affaire. Gainsbourg devait réaliser son film « Equateur » cet été 1982. Mais Patrick Dewaere, l’acteur principal du film, a eu la très mauvaise idée de s’effacer définitivement de ce monde. Gainsbourg, obligé de repousser le tournage du film, a accueilli la proposition d’une collaboration avec Bashung comme une opportunité. De tuer le temps d’abord, de se frotter à la chose rock (qu’il n’avait jamais vraiment abordé) ensuite, de réussir un vrai travail avec un chanteur masculin, enfin. Le reste appartient à l’amour commun pour les sensations fortes et les rencontres improbables sur les cimes… Les deux ne se sont presque jamais revus par la suite. Les météores ne se rencontrent jamais deux fois dans un temps aussi bref que la durée d’une vie. C’est d’ailleurs la brièveté de leur collaboration qui a alimenté le mythe. Ils ne nous pas laissés le temps de les observer sur le long terme et donc, de nous décevoir.



P. P. : Nous reconnaissons tous en Bashung un musicien et chanteur rock, peut-être plus précisément « pop ». Mais justement, entre toutes les influences musicales qu’il a su capter, y compris jusqu’au retour à « cette tradition de lyrisme déclamatoire, très française » dont parle Jean Fauque à propos de « J’ai longtemps contemplé », comment Bashung lui-même aimait à définir sa musique ?


Le rock, la pop, la chanson… Tout ça, c’est de la discussion d’esthètes de Bar/PMU. Bashung n’a jamais eu qu’une seule préoccupation : l’Amérique. Un pays dans lequel les traditions se confrontent dans leurs plus pures expressions et se mélangent dans l’harmonie pour exprimer le souffle, l’énergie vitale du moment, de l’époque. Il n’a jamais eu que cette idée en tête. Il l’a d’abord fantasmée comme un européen puis, à partir de « Joséphine », l’a explorée dans sa vérité en y infusant son identité d’européen. Sa musique n’a jamais été qu’une quête, une volonté effrénée d’aller au-delà des schémas musicaux référencés, de mélanger. Il est presque arrivé au bout du chemin sur « L’Imprudence ».


P. P. : Jean Fauque et Alain Bashung : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ? Commentez, vous avez quinze lignes.

Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas dit « Parce que c’était nous… ». Ah… C’est ce que nous devions deviner ? CQFD… Sacré Janot. Deux frères spirituels se sont rencontrés… « Que dire, sinon s’enduire de tous les crimes. Que dire sinon lui dire… c’est la chaleur humaine. » disait Alain dans sa chanson « Je me dore », dont Jean a écrit le texte. Tout est là non ?


P. P. : On parle évidemment beaucoup des influences musicales de Bashung. Mais qu’en est-il de ses influences littéraires ? Quel était son rapport à l’écriture, au texte ?

Je ne crois pas qu’il faille chercher quelconque influences littéraires dans les chansons de Bashung. Et puis à quoi bon… Alain aimait Robert Scheckley, Asimov, Philip K Dick et la science fiction… Edgar Allan Poe et sans doute des dizaines d’autres auteurs comme Miller ou Antonin Artaud, mais de là à essayer d’en retrouver la résonance dans les textes… Le rapport est plus évident avec la poésie, lorsqu’il mettait dans sa gorge les poèmes des troubadours du XVème, des Guillaume d’Aquitaine, Du Bellay, Ronsard dont il aimait la langue enluminée et leur façon d’évoquer le courage ou l’amour courtois. On pourrait citer Jean Tardieu ou Robert Desnos dans les contemporains qu’il a repris dans certaines formes musicales. Un texte n’existait pour Bashung qu’à partir du moment où il pouvait lui donner vie dans sa bouche, en chantant. Là, il les renvoyait avec une poésie unique. C’est la prosodie qui l’intéressait…


P. P. : Pouvez-vous nous parler de la période "L’Imprudence" chez Bashung, avec un album qui restera sans doute comme le plus sombre – et le plus beau – de sa discographie.

Ce qui est étonnant, c’est de voir comment avec le temps, « L’Imprudence » devient un album culte. A sa sortie, il n’a pas eu le même retentissement que « Osez Joséphine » ou «  Fantaisie militaire ». Et pourtant, quel disque… Un OVNI ! Je pense que Bashung a là atteint le climax de sa recherche musicale, il a explosé toutes les formes musicales pour aller au bout du spectre, pour éprouver jusqu’à sa limite le format chanson en le faisant circuler dans des architectures musicales complexes qui avaient plus à voir avec la musique contemporaine que la pop music. De ce point de vue, l’album est presque miraculeux, il y avait tellement d’ingrédients, tellement de perspectives, une matière première si touffue qu’il aurait pu se perdre dans sa propre substance et ne jamais aboutir. L’autre miracle de « L’Imprudence », c’est le chant d’Alain. Sa voix est intacte, alors qu’il avait repris ses habitudes avec l’alcool. Du point de vue des textes, c’est incontestablement la plus grande réussite du tandem Fauque-Bashung, la dérive poétique sans filet. On est à quelques encablures d'Antonin Artaud ! Ce qui est curieux, c’est la teneur testamentaire de chaque chanson. On jurerait en l’écoutant qu’il faisait là son dernier baroud d’honneur. Malgré les apparences, j’aime à penser que « L’Imprudence » est l’avant-dernière étape du malaxage de la musique américaine par Bashung. Ce disque pourrait provenir de la scène d’avant-garde New-Yorkaise, qui détourne les genres pour les refondre en un seul, qui brise les lignes et repousse les frontières. La présence de Marc Ribot et Arto Lindsay n’y est sans doute pas pour rien. Sur scène, durant la « Tournée des Grands Espaces », le disque a montré toute sa puissance sur scène.


P. P. : Même question pour "Bleu pétrole", peut-être la plus délicate sur le plan personnel, et la plus puissante dans la construction du « mythe » Bashung ? Comment Bashung a-t-il abordé cette période de sa vie ? Comment le « mythe » s’est construit ?


« Bleu pétrole » est devenu malgré lui l’album d’une consécration. Il ne devait être qu’un disque de plaisir, un disque de jouissance pure, un disque de crooner mais un crooner ambitieux… Un contrepoint à « L’Imprudence »… Alain avait même pensé le faire presque acoustique au départ, façon Johnny Cash mais il n’a pas trouvé une formule suffisamment originale pour aller au bout du concept. L’album est remarquable en lui-même parce qu’il nous montre un Bashung en phase avec son âge et son désir, un Bashung passeur : c’est-à-dire un artiste qui accepte de travailler avec une génération de gens (Gaëtan Roussel, Arman Méliès, Jospeh d’Anvers…) qu’il a lui-même influencée pour voir comment il peut encore les pousser encore plus loin dans leur retranchement. Un peu comme si Platini avait pu jouer aux côtés de Pelé quelque part. Enfin, c’est la collaboration que plus personne n’osait imaginer entre les deux plus grands artistes en activité de la chanson en France, les deux bizarres, les deux inclassables : Gérard Manset et Bashung. L’annonce sa maladie a accentué l’importance de l’album. « Je suis d’une génération où cancer rime avec cimetière » disait-il lui-même. Et le public l’a compris aussi comme ça. Tout à coup, le public a réalisé que Bashung avait jalonné leur vie, qu’il avait toujours été présent dans un coin de leur tête et que, paradoxalement, ils ne l’avaient ni jamais vu en concert, ni ne lui avaient rendu l’amour qu’il portait secrètement en eux. Et là… Comme une prise de conscience commune devant l’urgence, le plébiscite a été total. Son combat sur scène a touché tout le monde. Il s’est soigné sur scène et cela a contribué au mythe.


A. L.: Marc Besse, Alain Bashung disait de votre livre sur lui que c'était « La Bible ». Dans votre Evangile pop selon Saint Marc, c'est quoi la bonne nouvelle ?

Qu’on peut croire en l’homme et son effort agonique à devenir ce qu’il doit être. Sinon, j’aurais pris Bashung pour Dieu… ou Jésus. Je n’étais pas très bon au catéchisme.

P. P. : Alain Bashung a écrit des titres pour « SOS Racisme » en 85, il s’est également engagé auprès de la recherche sur le SIDA. Plus largement, y avait-il une forme d’engagement dans sa musique. Comment concevait-il sa place ou son rôle en tant qu’artiste dans la Cité, si l’on emploie les grands mots ?


Il n’y a pas d’engagement dans sa musique, seulement dans sa posture de chanteur et dans une volonté de se situer par moments au cœur de la cité. Amnesty International ou SOS Racisme en sont des exemples. Mais il n’y a jamais eu chez lui l’envie de se placer comme un artiste impliqué dans les combats de société comme Renaud, Higelin, Trust ou d’autres. Juste une solidarité ponctuelle avec ce qui pouvait l’émouvoir, le choquer. Il a donné quelques chansons pour des oeuvres caritatives, des fondations... comme cette chanson « Vivre ensemble ». Le SIDA ? Évidemment…Comment aurait-il pu dire Non ? Sa forme d’engagement et la rareté de ses interventions dans ce genre de causes fait beaucoup penser à la sobriété de Springsteen ou de Dylan : exceptionnelles mais très impliquées, remarquables. Ce qui est plus étonnant, c’est sa prise de position citoyenne sur le dernier album « Bleu Pétrole », cette façon de chroniquer l’époque, de parler de la situation idéologique dans le pays d’une manière douce et poétique dans « Résidents de la République ». Le clin d’œil est appuyé et ne laisse aucun doute quant à la réflexion du bonhomme sur la société et le cynisme qui l’entoure.


P. P. : On sent parfois une sorte de mysticisme chez Bashung. En tout cas, la religion, peut-être même l’ésotérisme semblent prendre chez lui une tournure parfois mystique. Pouvez-vous nous éclairer là-dessus ?

Dès qu’une personne devient mystérieuse, énigmatique ou discrète, elle est tout de suite soupçonnée d’ésotérisme. Il parlait par ellipse, aimait glisser les explications dans des détails ou des énigmes mais ça ne fait pas pour autant de lui un ésotérique. Bashung échappait aux codes de l’artiste prévisible, de la musique lisible, de la chanson française identifiée et référençable. Par facilité ou par incapacité à le déchiffrer, beaucoup ont parlé à son égard de mysticisme. Relisez les paroles de ses chansons, elles sont simplement la traduction poétique du questionnement de chacun, d’une interrogation sur les raisons de son existence ici et sur le sens de tout cela. Un homme, quoi… C’est peut-être pour cela que chaque chanson de Bashung nous permet de nous projeter en elle… En même temps, c’est sûr, il adorait la science fiction et Edgar Allan Poe…


A. L. : L’après Bashung, pour vous, en quoi consistera-t-il ?

Il n’y a pas d’après Bashung. Imaginez cela, c’est aussi imaginer un avant-Bashung. Et il n’y en a pas davantage. N’essayons pas de construire une histoire dans l’histoire. Il n’y a pas eu d’avant ou d’après Presley ! Il y a juste un artiste qui constitue un phare pour des générations futures. Bashung a décomplexé des lignées entières d’artistes en France en résolvant ce satané problème de compatibilité de la langue avec la musique rock et en amenant une manière de composer sa musique qui s’approchait plus de la réalisation que la tradition de l’auteur-compositeur-interprète. Il n’a jamais été qu’un serrurier… ou un défricheur. Sur la foi de ses trouvailles, les autres construiront d’autres choses, qui feront à leur tour avancer la chose musicale française, différemment.



P. P.: Qu’est-ce que c’est, la « chanson française » aujourd’hui selon vous ?

La tradition de la littérature, le poids de l’écrit, du texte dans notre culture a progressivement amené notre pays à croire qu’il y avait une particularité française dans le fait de faire des chansons. Quelle immense connerie ! La France est aujourd’hui le seul pays du monde qui dissocie la notion de chanson des genres musicaux rock, pop, funk, hip hop… Imaginez un seul instant un américain dire qu’il fait de la chanson américaine ! Mort de rire, non ? La chanson française n’a jamais été que de la variété, une adaptation des styles venus d’ailleurs avec des textes en français. Point. Cela vient surement du fait que notre République a aboli toute diversité dans la pratique des langues et des musiques traditionnelles de notre territoire depuis deux siècles, et de fait, n’a jamais été capable de relayer au monde une musique ou des musiques qui puissent l’incarner dans toute sa richesse. Nous n’avons plus de « blues » en France, où alors stigmatisés en folklores… C’est un très large débat.


A. L. : Marc Besse, What’s in a bird ?

Votre cas m’intéresse, veuillez reposer la question...

A. L. : Huit ans aux côtés de Bashung, ça laisse forcément des traces. Un livre, un film en préparation. Pouvez-vous nous parler de votre projet de mise en film (documentaire) de votre livre ?

Ce n’est qu’un projet à long terme. Ce ne sera vraisemblablement pas un documentaire au sens convenu du terme, mais plutôt un document cinématographique. Je ne pense pas qu’il puisse voir le jour avant 2013. Avant ce serait peut-être trop tôt…

 



Toutes les réactions (5)

1. 09/03/2010 14:09 - Magali O.

Magali O.J'avais déjà lu le livre et j'ai voyagé avec Alain B pendant 5 heures... Merc Mr Besse.

2. 09/03/2010 14:11 - Laquiert

LaquiertIl n'y a que sur Ring qu'on a de tels interviews, il a l'air drole en plus ce Besse. Que fait il aux Inrocks ?

3. 09/03/2010 14:14 - Mano Solo

Mano SoloJ'ai assisté à une signature à Starsbourg, jour du lancement du livre, qui aurait cru que ce livre fasse un tel chemin ?S'il est évident que Besse a du talent, il lui reste encore à le prouver dans la fiction, et alors là, je foncerais l'acheter en FNAC.

4. 19/03/2010 08:23 - Pierre Poucet

Pierre PoucetMarc Besse dans la fiction, c'est pour bientôt. Attendez-vous à quelque chose de grand.

5. 16/04/2010 19:57 - La femme concept

La femme conceptTrès bel hommage, dans la vie, je pense beaucoup à Jean Fauque qui a collaboré avec Bashung et cet article a l'intelligence de mettre en lumière ce magnifique créateur, à l'ombre du chanteur. Bravo!

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Bashungs, la biographie
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J'avais déjà lu le livre et j'ai voyagé avec Alain B pendant 5 heures... Merc Mr Besse.

Magali O.09/03/2010 14:09 Magali O.
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