Luchini lit Muray : nouvelles représentations à la rentrée
SURLERING.COM - CULTURISME - par Maximilien Friche - le 04/07/2010 - 7 réactions -
Fabrice Luchini lit Muray au théâtre de l’Atelier. Trois dates fin juin après un premier succès en mars. Quatre nouvelles dates à la rentrée pour confirmer, dépasser le plaisir pris par lui et ses premiers auditeurs, toutes ces représentations pour forcer Libé, le nouvel Obs, et presque l’ensemble des ambassadeurs de l’empire du Bien à couvrir l’événement. Quelle ironie que Muray fasse l’événement ! Mais quelle farce que le monde médiatique s’y laisse piéger ! Tout est réuni pour jubiler de concert, tout est réuni pour arroser de nos rires tous les arroseurs de sourires à visages humains.

Cela s’est vraiment passéJuste avant le début du spectacle, je le vois, Luchini, qui erre autour du Théâtre tranquillement, il parle, on devine de littérature, avec une dame. Il cherche, il s’agace, il s’agace doublement de ne pas finir sa phrase, son idée. « Il n’y a pas de banc ! » « C’est vrai, il y avait des bancs avant », lui répond la dame. Je suis déjà au balcon avant d’y être. Je n’en reviens pas, Luchini va lire Muray ! C’est inouï, impossible normalement Il y a des gardes fous normalement dans notre société à culture soviétique. On ne peut pas faire n’importe quoi, on ne peut pas lire un réactionnaire quand on est une star, on ne peut pas lire en public dans un théâtre parisien un réac qui a vomi toute la culture justement, non, normalement on ne peut pas. Mais Luchini, lui, va le faire. Il va le faire et il sait qu’il ne craint rien. La jeune fille à côté de moi ne connaît pas Muray, elle espère ne pas s’ennuyer comme la semaine passée devant Edouard Baer lisant Modiano, tellement cool mais tellement suffisant, le Baer ! Quelle chance de ne pas s’attendre au meilleur ! Moi je sais déjà pourquoi je suis là. Je lui dis deux mots sur l’univers de Muray, mais pas trop, je sais quelle gifle, elle va se prendre tout à l’heure ! Ce n’est pas un meeting de droite, c’est de la littérature… Le premier texte est celui sur Martine Aubry et les emplois jeunes. Ca commence fort. Tout le dilemme de Muray est posé dans ce texte. Comment être un écrivain aujourd’hui quand notre monde est devenu le pays des merveilles, peuplé de concepts, de bonnes intentions et de mouvements virtuels ? Tout le défi de Muray est écrit là. Quand la réalité est niée, quand le monde n’est plus la réalité, comment écrire un roman, sur quoi, quoi raconter ? Deux trois digressions de la part de l’acteur, pour préciser que l’on n’est pas dans un meeting de droite, que les socialistes peuvent venir, s’ils veulent rire. « Tous les autres viennent bien ! » fait-il remarquer. Cette virgule à la Luchini va se répéter plusieurs fois. Il dit même qu’il est de gauche pour faire rire et pour que le doute bénéficie au texte, pour que le texte ne soit jamais enfermé, pour permettre aux journalistes de s’en sortir avec une petite caution morale quand ils vont commettre leur papier. Muray ne faisait pas de politique, il recherchait ce que l’on pouvait encore écrire dans le monde de l’ « après l’histoire » (2), dans le monde sans réalité. On a eu droit au célèbre sourire à visage humain écrit en 2004, afin qu’il n’y ait pas de jalouse chez les deux saintes patronnes socialistes. Les gens rient beaucoup. « Les gens rient comme s’ils étaient à un spectacle de Bigard… C’est effrayant : ils rient beaucoup » s’étonne Luchini dans un entretien croisé avec Alain Finkielkraut (3). Je remarque pour ma part que le rire est à plusieurs degrés, il y a plusieurs salves dans le théâtre. D’abord on rit du bon mot, ensuite, on s’étonne d’avoir ri sur ce contenu en arrondissant les lèvres sur un oh outré pour soi, enfin on rit à nouveau de bon cœur avec la jouissance d’avoir dépassé son interdit. Précaution : il y a à ce moment précis un risque de fou rire. La lecture de Muray, c’est trois caudalies de rire minimum, comme un vin complexe un peu vieilli qui nous associe jusqu’au bout, jusqu’au goût. Entre Desproges et Hegel se qualifiait-il lui-même. Le rire est bien l’unique réaction digne de notre modernité. Luchini voudrait tellement y inviter tout le monde, il aimerait tellement faire comprendre aux socialistes en quoi c’est drôle. Ces derniers semblent être le dernier bastion de la modernité. Le monde d’aujourd’hui, c’est leur imaginaire. Le monde d’aujourd’hui, c’est leur utopie. Les socialistes apparaissent comme le temple de la modernité, le tabernacle du bien, du salut public Ils sont les derniers héritiers légitimes de l’idée de progrès et comme dirait Muray, du monde de l’innovation. C’est normal qu’ils aient du mal à se dérider. « Non vous n’êtes pas dans un meeting de droite, n’ayez crainte. » Muray, c’est un défi littéraire. Luchini lit un poème rabelaisien de Muray et s’arrête sur une phrase : « Dans le métro, souvent, elle lisait Coelho ou bien encore Pennac et puis Christine Angot / Elle les trouvait violents étranges et dérangeants / Brutalement provocants simplement émouvants. »(4) Il forcera le comique jusqu’à la répétition. Nous sommes au théâtre, il ne faut pas l’oublier. Le poème raconte l’histoire d’une jeune fille moderne finalement violée et décapitée par des islamistes. C’est parce que Luchini se délecte dans l’articulation qu’il répète. Il faut que la magie de la phrase se fixe à jamais dans notre mémoire grâce au timbre de la voix de l’acteur. C’est tellement bien écrit que Luchini a l’impression de les avoir pensé, il les dit comme si c’était les siens. C’est un acteur ! Le portait de Jouvet par Muray, arrive comme un point d’orgue. On sent l’acteur admiratif du talent de Muray. Il douterait presque de bien le dire, de bien le faire comprendre. Les 550 approbatifs déambulateurs (selon l’expression de Muray) qui sont là tout moites et hilares devant lui ont ils vraiment conscience de l’excellence de Muray ? Il brandit le livre en partant. On sent qu’il pourrait dire comme dans Art de Yasmina Reza : « Chef d’œuvre, tu lis ça, t’as plus besoins de lire autre chose ! » Il se contente de le brandir. Mission accomplie en toute humilitéLuchini a jonglé devant nous pour nous soustraire à nos pensées politiques et nous ramener à la littérature. Il a balancé des virgules de Cioran, Peguy, Nietzsche, Céline. Il nous a singé ces acteurs de conservatoires pénétrés de leur rôle en répétition, il nous a même mis un gramme de Johnny. Il a fait le chauffeur de salle dans une ambiance de sauna, s’amusant à mettre en concurrence culturelle les populations de l’orchestre et des balcons. « Dans le métro, souvent, elle lisait Coelho ou bien encore Pennac et puis Christine Angot / Elle les trouvait violents étranges et dérangeants / Brutalement provocants simplement émouvants. » pour la cinquième fois ! Il exagère. Il s’est totalement donné. Il a mis presque tout le « vu à la TV » sur la table. Par humilité ! Luchini se donne totalement pour servir le texte de Muray pour maximiser sa réception. Il fait un peu de vu à la TV pour garantir le succès minimum, pour donner ce que certains sont venus chercher. Et il le mêle tellement au texte servi, que la filiation de l’esprit et de l’humour apparaît au grand jour. Modestement, Luchini vulgarise. C’est bien de faire des pubs pour la SNCF, de faire le pitre chez Fogiel, mais il faut bien faire quelque chose de toute cette gloire, de toute cette vanité ! Luchini met sa voix au service des textes. Son succès ne doit servir qu’à ça. Pour la gloire du texte et l’instruction du peuple, comme paraphrase de la formule chrétienne « pour la gloire de Dieu et le salut du monde. » La plupart ne connaît pas Muray. Ils font confiance à Luchini. Il y a eu des précédents : Céline, la fontaine, Nietzsche, Roland Barthes… Luchini est comme ces professeurs qui suscitent l’admiration et qui transportent cette admiration vers le texte, comme ces curés qui amènent le regard des fidèles vers Jésus-Hostie. Merci Monsieur le professeur ! On a bien ri ce soir là, on a jubilé comme Luchini lui-même devant Muray rendu public. Comme toute vérité, Muray est bon à dire. Et Luchini a osé dépasser le cercle d’intimes autour de Muray, pour que, hissé sur sa personne, mis en son par son timbre, il tienne sa revanche après tant de mépris à son égard de la part du monde et de ses quotidiens. Missions accomplie pour Luchini ! Libé a sorti un article le 24 juin dernier, le Nouvel Obs va commettre le sien prochainement. Il le dit avec réjouissance et insolence sur scène. « Même Libé, même le nouvel Obs ! » Tous convertis ? Tous piégés en tout cas. Seul Télérama la vertueuse, Télérama l’huguenote, résiste en déclarant que Muray n’aime pas les pauvres ! Luchini en appelle à la façon d’un tribun populiste aux spectateurs du deuxième balcon qui contredisent Télérama à grand bruit ! Télérama est utile pour prouver la prouesse ! C’est l’irréductible mauvais coucheur nécessaire au succès, à sa révélation. Le lendemain Angot devait venir suite au conseil de l’agent de Luchini qu’elle a croisé. Angoisse : elle a aussi eu droit à la vérité ! Peut-être a-t-elle eu la place de la jeune fille qui espérait ne pas s’endormir comme devant Baer. Si seulement cela avait pu la réveiller un peu dans un fou rire. Maximilien Friche(1) : Fabrice Luchini lit Muray au théâtre de l’Atelier (Paris XVIIIème) Dimanche 29 août à 14h Lundi 30 août à 20 h Mardi 7 septembre à 20h Mercredi 8 septembre à 20h (2) : Après l’histoire, Philippe Muray, éditions Gallimard, ISBN-10: 2070783839 (3) : l'émission Répliques de Finkielkraut sur France Culture du 24 04 2010 (4) : Minimum Respect, Philippe Muray, éditions les Belles Lettres, ISBN-10: 2251442294
Toutes les réactions (7)
1. 05/07/2010 11:15 - blue velvet
Vital.
A consommer et conseiller sans modération.
Historique.
2. 05/07/2010 12:02 - ed quarter
Après Céline, Muray, M. Luchini a de bien saines lectures.
3. 05/07/2010 17:47 - cuvée2010
Muray à l'heure des Bleus...
Muray à l'heure des Bleus...
Muray à l'heure des Bleus...
Muray à l'heure des Bleus...
Muray à l'heure des Bleus...
5 fois,comme Luchini
Merci pour ce moment de théâtre et ces virgules.
4. 09/07/2010 10:13 - René de Sévérac
"Télérama huguenote" pourquoi ?
L'adjectif signifie-t-il "rigoureux" ?
Car Georges Montaron, son fondateur, est plutôt catholique.
Bref, en fait c'est sans importance.
5. 09/07/2010 10:17 - René de Sévérac
A faire des remarques de détail, j'oublie mon commentaire :
D'accord avec blue velvet.
Çà valait le peine d'être dit. Enfin ?
6. 08/09/2010 11:12 - Paracelse
Ça m'a peiné de voir Luchini présenter Philippe Muray au journal de France 2 devant Marie Drucker. Puis, de voir des hebdomadaires d'ordinaire apathiques louer son oeuvre. J'ai comme l'impression que depuis Zemmour, le Léviathan médiacrate cherche à se parer d'un voile d'illusion politiquement incorrect après s'être rendu compte que le trop plein de politiquement corrects lui serait préjudiciable à long terme. Un encanaillement factice.
Je ne sais pas si la femme de Muray était au courant, vu que c'est elle qui a été chercher Luchini pour lire son défunt mari. Je n'ai pas envie que son oeuvre soit digérée par la société du spectacle. Ça me peine.
7. 03/10/2010 09:51 - petitcoton
à Paracelse:
oh ma pauvre chérie, ça te peine!... Tu n'as pas envie que son oeuvre soit digérée par la société du spectacle, tu voudrais te le garder pour toi, hein? parce que y a que toi qui comprends vraiment ce qu'il veut dire, hein. Parce que y a que toi qui es assez sensible et intelligent pour entendre un discours si subtil, hein. Parce qu'il a écrit pour toi, le Muray, hein; rien que pour toi. Pas pour les autres, hein.
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par Maximilien Friche
Éditeur aux éditions Ring depuis décembre 2011.Chroniqueur de la revue Ring depuis 2008.
Dernière réaction Vital.
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Historique.
 05/07/2010 11:15 blue velvet
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