Sur le RING

LOST, fini les vacances

SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Pierre Schneider - le 24/05/2010 - 8 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Le Frankenstein mythologique de JJ Abrams ne réussira sans doute pas à prendre vie d’ici l’épisode final dans quelques heures. Pourquoi conserve-t-il alors autant de spectateurs ? Bilan rétrospectif.



NDA : ATTENTION, SPOILERS. Ce papier a été écrit avant le final, qui, je l’espère, saura le contredire et nous surprendre une dernière fois encore.



LOST a été un des plus gros succès télévisuels de ces dernières années, c’est une évidence. Pour qui a suivi la série depuis le début, comment n’être pas enflammé par ces phrases qui rappellent autant de moments forts :

-    live together, die alone
-    don’t tell me what I can’t do
-    we’re the good guys
-    not Penny’s boat
-    we have to go back, Kate.


Même de simples interjections peuvent susciter un sourire : « dude ! », « WAAAAALT ! ». LOST s’est ainsi taillée une place dans la culture populaire en un peu plus de cinq ans, à la mesure du mystère qu’ont dispensé, semaine après semaine, chacun des épisodes. Les commentaires et les tentatives d’explication ont donc fleuri : blogs, podcasts, une Lostpedia et des sites de fans aussi nombreux que les ordres religieux féminins sur cette terre.

A l’heure où j’écris, quelques heures avant le dernier épisode, il est pourtant facile de résumer la série :
« JACOB : Mes jours sont comptés. Trouvons-nous un successeur. Choisissons-le parmi quelques personnes qui n’ont rien à perdre, ça me facilitera la tâche.
MAN IN BLACK : ne compte pas sur moi pour te faciliter la tâche. »

Mais l’art des auteurs de la série est de noyer cette intrigue simple dans une telle collection de fausses pistes que seuls ceux qui n’ont pas manqué un épisode peuvent encore prétendre aujourd’hui y comprendre quelque chose.

Les « crackpot  theories » ont pour la plupart vécu et sont mortes de leur belle mort, tant les auteurs ont eu le génie de surprendre les spectateurs. L’île n’est pas le purgatoire et sans doute pas non plus l’Atlantide. La fumée noire n’est pas une entité nano technologique. « Adam et Eve » ne sont pas Rose et Bernard et j’en oublie certainement.

Un certain type de commentaire a pourtant survécu jusqu’à la fin : celui qui croit débusquer dans chaque épisode des signes discrets qui donneraient à la série un second sens, souterrain, cohérent et de nature mythologique. Il y aurait des allusions au Christ, à la religion égyptienne, il y aurait plus généralement des indices à trouver, au besoin en regardant les épisodes image par image. Il y aurait en somme un LOST exotérique, une bonne série de naufragés qui tourne à la science fiction et au voyage temporel ; et puis un LOST ésotérique, plus profond, traitant de thèmes comme la foi, la solitude, le destin, la paternité, et le fameux « nous méritons toutes nos rencontres » de Paul Bourget…

Lorsqu’on a vu l’interview des auteurs où ces derniers citent Stephen King comme une référence majeure, lorsqu’on comprend qu’un des indices présumés est un livre de Carlos Castaneda ou, plus généralement, lorsqu’on considère les faiblesses de la série, il devient difficile de croire la thèse du LOST ésotérique. Les auteurs n’ont peut-être pas planifié tout d’avance de manière cohérente.

Les déchets sont en effet abondants dans LOST. Les personnages sont réduits à un stéréotype psychologique : Jack est « celui qui répare », Charlie est le rockeur camé, Sayid est le tortionnaire irakien de service, Locke est le brave gars poissard et complexé avant de devenir l’über-méchant, Sun est la fille à papa adultère et j’en passe. La psychologie est de ce fait sommaire : des changements radicaux de caractère se font en une minute. Un tel veut quitter l’île, puis veut y rester (y compris Jack dans l’épisode pénultième).

De nombreux mystères n’auront vraisemblablement jamais de réponse, ou ont été artificiellement balayés lorsque LOST est officiellement devenue une série de science fiction et que tout ce qui était singulier sur l’île a été ramené à une question d’électromagnétisme. De quoi est faite la fumée noire ? Comment certains personnages pouvaient-ils aller et venir entre l’île et le monde réel ? Qui était la femme qui a adopté Jacob et Man In Black ? D’où viennent les Autres ? Pourquoi les femmes ne pouvaient-elles pas accoucher ? Que voulait vraiment la Dharma Initiative ? Nous n’en saurons sans doute jamais rien.

Nous pourrions poursuivre la liste : un montage qui fait changer d’action à chaque fin de séquence, des mystères glissés artificiellement dans chaque scène, des tics verbaux (« Hello John. Hello Jack. Hello Ben. Hello Charles ») et surtout des acteurs qui ne sont pas toujours à la hauteur. LOST est à ce titre la série la plus remplie de têtes à claques depuis… disons depuis Prison Break. Michael, qui aurait du être racheté par la paternité, reste un tocard braillard. Claire ne pense qu’à « maaah bayyyby ! » jusqu’au ridicule. Kate charrie avec elle un ennui mortel et un manque d’intérêt certain. Jack, toutes les fois qu’il veut affirmer quelque chose avec énergie, ouvre grand les yeux et hoche la tête comme un Indien de Bombay, juste avant de détruire la bombe / l’avion / la carte / la boussole / le personnage / l’émetteur qui les sauvera tous.

De même il ne suffit pas de balancer des « grands thèmes de notre monde » un peu au hasard ou de greffer sur chaque personnage un passé de conflits avec ses parents pour être profond. Ne parlons plus de mythologie, voulez-vous, de réflexion profonde sur la science et la foi. Il n’y a rien de profond sur le sujet dans LOST : que la science et la foi s’opposent au premier degré, on le savait déjà. La seule interaction entre science et foi semble être, pour les auteurs, que l’on passe d’un bord à l’autre. Parfois. Passons donc charitablement. C’est de la télé, pas la Sorbonne.

On ne fait pas de mythologie à la carte, même à la télévision, pas plus qu’on ne fait des religions à la carte dans le monde réel. S’il y a vraiment une ambition philosophique dans LOST, il est temps de reconnaître que ses auteurs n’ont réussi à en faire que ce que l’espéranto est aux langues vivantes. Time to move on.

A quoi le succès de la série est-il du, alors, si ce n’est pas au fond ?

Tout d’abord à deux ou trois acteurs qui rachètent les performances de leurs comparses. En premier lieu, Terry O’Quinn qui joue Locke. Lorsqu’il est à l’écran, impossible de s’ennuyer. Handicapé, escroqué par son propre père, réincarné en ange du mal, aventurier de la jungle, capable de se camer dans la nature, Locke sait trouver à chaque séquence de quoi soutenir l’attention. Citons aussi Sawyer, ou ces seconds rôles incandescents comme Artzt ou Frogurt, ou encore Niki et Paulo, sitôt présentés, sitôt tués.

Mais il faut surtout louer Benjamin Linus incarné par Michael Emerson. Avec Ben, le cynisme a enfin un prénom. Les morts s’accumulent dans son sillage. Il sacrifie volontairement sa propre fille. Son génie manipulateur est tel qu’on a encore envie de le suivre même après qu’il ait tenté de vous tuer. Quel plaisir alors de le retrouver dans l’épisode pénultième, motivé uniquement par l’homicide et la volonté de puissance. Ben nous a manqué cette saison mais ça valait le coup!

Ensuite, bien entendu, c’est à la narration que LOST doit son succès. Ses saisons sont comme des poupées russes. Croit-on comprendre enfin ce qui se passe ? Voilà qu’apparaît une péripétie, une révolution copernicienne et rien n’est plus sûr ensuite. Partis d’une situation de départ où un groupe de personnes doit se sauver d’une île, on découvre les bunkers de la Dharma Initiative, puis que cette dernière n’est qu’un épiphénomène, que les « Autres » sont les vrais habitants de l’île, et finalement qu’ils sont manipulés par des divinités qui viennent elles-mêmes d’ailleurs.

Les auteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes dans des fins de saison qui restent dans toutes les mémoires. Saison 3, deux minutes avant le fin, on comprend que ce qu’on a pris pour un flash-back est un flash-forward, que Kate et Jack ont quitté l’île. Saison 4, on découvre que John Locke est mort et que l’île peut bouger. Saison 5, la bombe explose  alors qu’on n’y croyait plus. Les fins de saisons de LOST ont le chic, jamais démenti, de faire proférer les pires jurons aux spectateurs : neuf mois à attendre ! Dix mystères de plus ! Et aucune réponse ou presque !

Le succès de la série vient donc, à mon avis, de son caractère addictif parfois exploité jusqu’au ridicule. Il n’est pas étonnant alors que les scènes les moins réussies soient celles où l’action n’avance pas, spécialement celles où il y a un bébé à l’écran. Le public ne retient qu’une chose de LOST : un mystère a éclaircir, deux ou trois forts personnages et des répliques bien senties. Et rien de plus !

En réalité, LOST est une série policière qui ne vit que dans la mesure où les fils de l’intrigue se dénouent ou changent d’éclairage. Le passage à la SF n’a pas détruit ce caractère policier et la série est restée palpitante. Lorsque c’est la psychologie qui prédomine, que l’on ne se préoccupe plus de comprendre le puzzle construit par les auteurs depuis cinq ou six ans, c’est l’ennui qui gagne. Les infidélités de Sun, les états d’âme de ce branleur de Michael, le mauvais caractère d’Ana-Lucia ou l’idylle manquée entre Charlotte et Faraday… c’est dur à dire mais on s’en moque un peu.

Ainsi, il n’est pas étonnant que les meilleurs épisodes soient ceux où les flashs-backs sont absents, où la narration est toute entière concentrée dans le besoin de faire avancer l’intrigue. Et l’intrigue, somme toute, est un grand point d’interrogation : qu’est-ce que l’île ? qu’est-ce qui s’y passe ? comment va-t-on s’en sortir ? Tout le reste est bavardage.

Des séries comme X-files ont une réelle dimension mythologique : derrière certains épisodes, une histoire de complot était patiemment tissée. Elle n’était peut être pas extraordinairement ficelée, et l’argument du mensonge et de l’illusion était invoquée un peu trop commodément pour se passer de cohérence. Mais elle reposait sur deux personnages à la psychologie très affirmée et reconnaissable, qui n’étaient pas les girouettes psychiques de LOST. Il aura fallu à Scully un cancer puis une rémission pour qu’elle s’affranchisse de son approche de scientifique catholique et commence à croire comme Mulder croyait. Il y a une mythologie dans les X-files, créée de toutes pièces par son réalisateur Chris Carter.

Mais dans LOST ? Nous l’avons vu, le ressort du succès de la série, c’est avant tout l’intrigue et quelques bons acteurs. La psychologie n’y joue aucun rôle remarquable. Quelques ours polaires, une fumée noire et un temple ne suffisent pas à créer un monde cohérent que, par ailleurs, on peut bouger en tournant une roue gelée dans un sous-sol couvert d’hiéroglyphes.

Il faut prendre LOST pour ce qu’il est : un très bon divertissement populaire, qui a su fasciner au bas mot des dizaines de millions de spectateurs dans le monde entier, qui les a captivés assez pour susciter l’apparition d’une culture propre et de nombreuses discussions en ligne. Il ne faut pas y voir par contre une vision du monde, ne pas y chercher un contenu philosophique. Le surimi mythologique qu’est LOST n’est pas la clé de son succès et une lumière au fond d’une grotte, ce n’est pas Dieu, tout au plus cet « électromagnétisme » bien commode aux auteurs.

Largement dépourvue de profondeur humaine, LOST doit tout ce qu’elle est au génie narratif de ses auteurs et à leur capacité à entretenir le « buzz » de toutes les manières possibles. C’est déjà assez pour être salué comme il se doit. C’est suffisant aussi pour comprendre que LOST ne sera jamais candidate, au contraire d’un Twin Peaks ou d’un Six Feet Under, au titre de meilleure série de tous les temps. Etre la plus populaire est déjà une belle réussite.

Pierre Schneider   


Toutes les réactions (8)

1. 24/05/2010 13:26 - oscar

oscarBon papier mais une faute de goût inacceptable pour un site de qualité comme "surlering". La meilleure série de tous les temps est the wire et non pas twin peaks et encore moins six feet under. Tous ceux qui ont vu the wire vous diront la même chose. Vous pouvez voir "le monde des séries" entre autres pour des articles détaillés concernant "the wire".

2. 24/05/2010 16:31 - Pierre Schneider

Pierre SchneiderOscar : n'en voulez pas à Ring mais seulement à moi : je n'ai pas encore vu "the wire" dont on m'a dit effectivement le plus grand bien.

3. 24/05/2010 17:36 - Eric R.

Eric R.Wire, c'est quoi en deux mots ?

4. 24/05/2010 19:13 - MacManus

MacManusOscar, tu oublies Oz comme série d'exception, peut-etre même Rome ou Breaking Bad.
En tout cas si vous ne les connaissez pas je vous invite à les découvrir, je n'oserai même pas mettre Lost sur un ring face à l'une de ces séries...un mec de 60kg contre un autre de 130 y'a aucun interet.

5. 24/05/2010 20:10 - oscar

oscarPas de pb Pierre, je dis ça parceque j'adorerais voir un article de the wire surlering. Je t'envie d'avoir encore à découvrir ce chef-d'oeuvre. MacManus, tout à fait d'accord avec toi. Ces séries sont aussi dans mon panthéon. Je suis accro à breaking bad et la saison 3 est encore meilleure que les deux autres et flirte avec Sergio Leone. La meilleure série actuelle selon moi. A noter aussi toutes les autres productions de david simon: generation kill, the corner et treme. Pour moi le cinéma des années 2000, c'est david dimon. Je trouve les personnages et les intrigues de the wire fascinants. Ca a été un choc esthétique comme rarement j'en ai eu. Une révélation.

6. 24/05/2010 20:21 - Yannick

YannickJe vais éviter de rendre dans le débat - très geek, finalement - du "c'est XX la meilleure série de tous les temps !"

D'autant que tout le monde sait que c'est Seinfeld.

;-)

7. 25/05/2010 14:32 - MotaOne

MotaOneEt si vous débranchiez vos télés ? (pour lire Djian et ses "séries" littéraires ? ok, je sors :), quoique...)
On a tous une série nouvelle qui aura marqué notre temps, et qu'il faut éviter de revoir quelques années après, au risque d'être grandement déçu. Bien que cela ne vaille pas pour Twin Peaks :) ou Kung Fu ... Plus généralement, pour l'avenir, cela ne représente t'il pas un abîme de trop de fiction ? Quand on voit la masse et la multiplicité des productions ... Lost s'est perdu : trop pour rien. Il faut savoir s'arrêter à temps pour ne pas altérer une œuvre. Bye Friends.

8. 29/05/2010 11:12 - l ane

l aneje suis bien d accord avec toi yannik ;)
la meilleur série c est "XX";chaque grande série nous a amené plein de chose,chacune dans son style et son genre (ne comparez pas Lost et The wire ,ou Oz a the shield ...il n y a aucun point de comparaison possible ....)

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Ring 2012
Pierre Schneider par Pierre Schneider

Chroniqueur, éditorialiste Ring.

Dernière réaction

Bon papier mais une faute de goût inacceptable pour un site de qualité comme "surlering". La meilleure série de tous les temps est the wire et non pas twin peaks et encore moins six feet under....

oscar24/05/2010 13:26 oscar
MgDantec
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