Les subprime vus à hauteur d’homme
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 09/11/2010 - 1 réactions -
Pour tout le monde, Wall Street est un repaire de stéréotypes hollywoodiens. Bien écrit et d’un didactisme d’une rare qualité, « the big short », de Michael Lewis, raconte au contraire l’histoire presque intime des originaux qui eurent raison avant tout le monde quant aux subprimes, et qui ont maintenant chacun plus de Ferraris que Gordon Gekko et Warren Buffet réunis. Pour ceux qui ne le connaissent que depuis le cinéma, le petit monde de Wall Street ressemble à une galerie de larges plateaux de bureaux souvent bruyants où s’agitent nombre de jeunes loups aux dents aussi longues que les diplômes. Mais qui connaît ce monde de l’intérieur sait qu’il recèle, comme la ville qui l’entoure, de nombreux endroits de calme, des allées privées, des squares qui ferment à clé, des bureaux familiaux, oui, familiaux. Loin de l’excitation du Wall Street hollywoodien, j’ai connu il y a quelques années l’une de ces petites firmes riches et discrètes qui avait été dans un autre siècle un banquier de l’état prussien puis, à la faveur d’une purge nazie, s’était réinventée de l’autre côté de l’Atlantique en gérant d’actifs (1) et en courtier spécialisé sur les marchés exotiques (2). Le gérant, disait-on, se délassait le dimanche en échangeant quelques balles avec John McEnroe à Central Park. Une bibliothèque de livres d’art ornait son bureau. Des dessins du New Yorker étaient suspendus dans les salles de réunion. On croisait dans le couloir quelques statues modernes sur lesquelles un collaborateur veillait spécialement, de la même manière qu’une mamie qui devait faire partie de la famille semblait n’avoir d’autre mission quotidienne que d’arroser toutes les plantes de la compagnie. « He’s so good with us !», disait-elle du boss. Tel trader devenu riche et essayiste de renommée mondiale restait loyal à la firme, à laquelle il confiait encore la gestion de sa fortune. Le bureau que j’occupais venait d’être quitté par un ministre d’un gouvernement précédent. Il n’avait pas prévenu son carnet d’adresses de son licenciement si bien que je faisais parfois le standardiste pour le compte de son fantôme en regardant la neige tomber sur Central Park du haut de mon 45ème étage. La belle vie – et beaucoup de boulot aussi. C’était comme si le meilleur de la culture juive new-yorkaise s’était incarné ici et c’est dire qu’au-delà des hystériques qui hurlent « achetez ! » ou « vendez ! », au-delà des traders qui font du cinéma au cinéma, la finance américaine passe aussi par des vraies gens qui ont une singulière personnalité. C’est ce que j’ai apprécié dans le livre de Michael Lewis, « the big short », traduit maladroitement par « le casse du siècle » : l’impression d’une description d’un milieu qui sonne plein. Lewis, au contraire des théories d’experts qui nous ont expliqué les subprimes après qu’ils ne les ont pas vus venir, parle de l’intérieur de ce Wall Street qu’il connaît et sa voix renvoie un son qui est vrai. Ce ne sont pas des promotions entières et anonymes de Harvard ou de Mme El Karoui devenues toutes quants en même temps qui sont convoqués sous son crayon mais bien des individus, avec des personnalités, des convictions et une histoire. Le Wall Street qu’il dépeint ressemble bien plus à Wall Street que l’image qu’on s’en fait ou que l’idée qui pousse un jeune futur ingénieur à se détourner vers la finance. Ici un analyste, là un trader, d’une manière générale des gens dotés d’un caractère souvent original, des gens qui cherchent à comprendre à fond, au point d’en lire tous les prospectus, les risques et les mécanismes associés à ces produits nouveaux, obligations hypothécaires, CDO et CDS qui jouèrent le rôle qu’on sait (ou pas) dans la crise des subprimes. L’autre mérite du « big short », c’est d’expliquer dans le détail comment tout cela a fonctionné et notamment le superbe tour de passe-passe que fut la notation AAA de CDO constitués uniquement des tranches « mezzanine » d’obligations hypothécaires pourries (3), sous le prétexte que, puisque tous les propriétaires endettés des USA ne pouvaient faire faillite en même temps, la probabilité de défaut de ces titres à haut risque était quantité négligeable. L’auteur explique également comment ses protagonistes, qui souhaitaient parier *contre* la hausse du marché des créances hypothécaires, ont réussi à persuader les grandes banques de la place de créer les instruments rendant leur spéculation possible, comment l’une de ces banques (en l’occurrence Goldman) comprit avant les autres les implications de ces montages et surtout comment pratiquement toutes les autres furent assez stupides pour ne rien voir ou, comme Deutsche Bank, pour voir trop tard. Ces histoires passionnantes de l’olympe de la finance sont retranscrites telles qu’elles furent vues par leurs premiers témoins et acteurs, sans l’esprit revendicatif ou vindicatif qui aurait sans doute entaché une tentative de narration « à la française ». Michael Lewis ne réclame pas un monde nouveau, ni une taxation à 50% des revenus de plus de 70 000 euros. Il n’attaque pas le système mais dénonce la culture. Et encore, « dénonce » est un mot bien fort : il reste stupéfait, plutôt, de la longueur et de l’ampleur de l’illusion qui avait saisi à un moment donné de l’histoire la quasi-totalité des marchés ; l’absence de sens commun, de mécanismes de protection ou de défense du corps financier le laisse sans voix. Mais nous savons, si nous fréquentons un tant soit peu la part de la Bourse accessible aux particuliers, que le marché est irrationnel. L’ouvrage jamais ennuyeux de Michael Lewis nous fait comprendre jusqu’à quelles extrémités cette irrationalité peut aller. Pierre Schneider(1) gérant d’actifs : société dont le but est de créer et de faire « vivre » - c'est-à-dire de rendre profitable – des portefeuilles de titres dont les tranches sont vendues à des investisseurs. En France, les plus connus de ces portefeuilles vendus au détail sont les SICAV et autres FCP mais il y en a bien d’autres.
(2) marché exotique : pour un américain, tout marché qui n’est pas américain, ou presque.
(3) Ami lecteur, excuse-moi de te tutoyer, ne panique pas. Voici de quoi comprendre. Une « obligation pourrie » (junk bond dans l’anglais de la finance), c’est une obligation (donc un emprunt) dont l’émetteur (l’emprunteur) a tellement de chances de faire faillite et donc de ne pas rembourser l’obligation que son rendement, c'est-à-dire le « coupon » versé annuellement aux prêteurs, est très élevé – pour rémunérer le risque énorme pris par les prêteurs.
L’obligation hypothécaire, c’est une obligation qui est gagée sur des créances hypothécaires, elles-mêmes des prêts gagés sur de l’immobilier. On prend une pile de prêts, on en fait un paquet et on le vend comme une obligation. Un établissement qui émet des prêts peut les vendre, puisque pour lui, un prêt est un actif qui a un rendement. Vous suivez encore ? En fait, une obligation hypothécaire est vendue en tranches selon le niveau de risque. La tranche « mezzanine », c'est-à-dire celle du rez-de chaussée, correspond aux créances hypothécaires les plus risquées, donc les mieux rémunérées – mais aussi celles qui ont le moins de chances d’être remboursées. Les CDO, quant à eux, sont des paquets de tranches « mezzanine » d’obligations hypothécaires. Ce sont donc des titres fortement risquées. Toute la beauté de l’entourloupe a été de les noter en AAA, c'est-à-dire de publier l’information, supposée fiable et sérieuse, que le risque de défaut sur ces titres était minuscule – alors qu’on y trouvait seulement, en réalité, la lie des créances hypothécaires des USA. Tant qu’à faire et puisque vous avez déjà décroché, parlons des CDS. Ce sont des assurances contre le défaut d’un titre (pour faire simple). On paye une petite somme régulièrement et, si le titre assuré fait défaut avant la fin de la période de garantie, le CDS prend la valeur de ce qui est perdu et vous êtes couvert. Quand le marché des créances hypothécaires baisse, les CDS sur ce marché montent (beaucoup). Et si vous achetez des CDS avant la crise des subprimes pour une bouchée de pain et que vous les revendez quand la crise est là, vous devenez multi-millionnaire voire milliardaire et vous plantez AIG ou Lehmann Brothers. « The big short » est l’histoire des gens qui ont fait cela, c'est-à-dire de ceux qui ont été assez lucides pour prévoir la crise des subprimes et assez intelligents pour convaincre des banques moins fûtées que prévu d’émettre des CDS.
Toutes les réactions (1)
1. 16/11/2010 13:23 - Philips
Bonjour...
Vous écrivez :
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...L’auteur explique également comment ses protagonistes, qui souhaitaient parier *contre* la hausse du marché des créances hypothécaires, ont réussi à persuader les grandes banques de la place de créer les instruments rendant leur spéculation possible...
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Bof. A quoi sert donc d'en faire des tonnes sur l'air de "certains savaient, la preuve". Les créances titrisées, et donc devenues fongibles, changent de main, sans qu'il n'y ait besoin d'y voir le mal incarné. On les achète à qui veut en vendre, on les emprunte à qui veut en prêter, au gré des intérêts forcément contraires des uns et des autres.
Et alors? Et alors, celui qui voulait shorter ces créances pourries n'avaient qu'à en emprunter pour les vendre, puis les rembourser plus tard, après bien sûr les avoir rachetées (moins cher). C'est le mécanisme sous-jacent de toute vente à découvert. Que des banquiers aient packagé ça sous une forme ou sous une autre n'a évidemment rien à voir avec le fond du problème. Tant qu'on y est, rappelons-le, le fond du problème: l'ingérence du politique dans les affaires. Comme d'habitude.
Amicalement.
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Dernière réaction Bonjour...
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...L’auteur explique également comment ses protagonistes, qui souhaitaient parier *contre* la hausse du marché des créances hypothécaires, ont réussi à...  16/11/2010 13:23 Philips
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