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Les nègres des politiques tombent le masque

SURLERING.COM - Dépêches - - le 07/02/2011 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Un ancien ministre brise l'omerta, et des rédacteurs de l'ombre, ces fameux nègres littéraires, témoignent à visage découvert. Enquête de MichaëlMoreau.



Un coming out qui n'est pas passé inaperçu : en 2009, Roger Karoutchi révélait son homosexualité dans une autobiographie - Mes quatre vérités, chez Flammarion - alors qu'il briguait l'investiture UMP pour les élections régionales en Ile-de-France. Aujourd'hui, l'ancien ministre accepte de briser un autre interdit en reconnaissant qu'il n'a pas écrit son livre tout seul. Il demandé pour cela l'aide d'un nègre littéraire et nous dévoile même son nom : Guy Benhamou, ancien journaliste à Libération.

Rares sont les hommes et les femmes politiques qui acceptent ainsi de lever un secret bien gardé : "80 % d'entre eux ne rédigent pas eux-mêmes leurs ouvrages, précise l'éditeur parisien Jean-Claude Gawsewitch. C'est un problème de temps et de talent, beaucoup ne savent d'ailleurs pas vraiment écrire", poursuit-il. Bien entendu, la plupart refusent de reconnaître avoir eu recours à une plume de l'ombre. Certains cherchent même à le camoufler à l'éditeur, "avec un succès relatif", s'amuse l'ancien secrétaire général d'Albin Michel, Thierry Pfister.

Seul Jacques Chirac a accepté de cosigner ses mémoires parus fin 2009, Chaque pas doit être un but, pourtant rédigés à la première personne, avec son nègre, l'historien Jean-Luc Barré. Une quasi-exception dans les milieux politique et de l'édition. "Le plus curieux, c'est qu'à l'arrivée, lorsque le livre existe, le signataire est souvent convaincu qu'il l'a vraiment écrit", poursuit Pfister. Le déni devient total. "Tous les nègres n'acceptent pas facilement de passer d'une proximité privilégiée à l'oubli pur et simple."

C'est avant l'été 2008 que Thierry Billard, directeur littéraire chez Flammarion, contacte Roger Karoutchi pour lui proposer de retracer sa vie dans un livre moyennant un à-valoir de 8 000 euros.

"Je n'en voyais pas bien l'intérêt, nous raconte l'exsecrétaire d'Etat. J'avais déjà accepté des interviews dans la presse sur mon enfance au Maroc, mais de là à en faire un livre..."

Thierry Billard, lui propose un marché : imaginer ensemble le déroulé des chapitres et faire intervenir ce que les Anglo-Saxons surnomment un ghostwriter. C'est ainsi que Guy Benhamou a confessé une douzaine de fois Roger Karoutchi, qui refuse toutefois d'évoquer son homosexualité pendant que le magnétophone tourne. La page consacrée à cette information est la seule qu'il a rédigée lui-même.

"J'ai refusé que l'on m'aide sur ce passage et même interdit de toucher une virgule."


Guy Benhamou a rédigé près de vingt-cinq ouvrages en dix ans pour des personnalités, pas forcément politiques, sans que son nom apparaisse en couverture. Il est loin d'être le seul. L'une des stars les plus productives de la "négritude littéraire" s'appelle Jean-Paul Brighelli. Ce professeur de lettres marseillais, normalien, agrégé, est plus connu du grand public pour avoir brûlot sur l'école, La Fabrique du crétin, aux éditions Jean-Claude Gawsewitch.

Les mémoires de Patrick Balkany, dans lesquels le maire de Levallois affirme avoir couché avec Brigitte Bardot ? C'est lui. A son actif, des ouvrages de stars politiques, de droite comme de gauche. Il a un temps prêté officieusement sa plume au romancier Joseph Joffo et rédigé quelques confessions de people, comme le témoignage, paru en janvier 2005, de la fille de Michel Sardou, victime d'un viol collectif.

Le travail de nègre, une expérience parfois douloureuse

Lui n'enregistre pas ses entretiens, prend tout en notes. Après les confessions, la rédaction peut se révéler douloureuse. Il faut "faire corps avec son sujet, témoigne-t-il. Vous êtes sommés d'entrer dans la psychologie de celui pour lequel vous écrivez. Pendant quinze jours ou trois semaines, je deviens véritablement l'autre. Quand je me transforme en Patrick Balkany, par exemple, vous imaginez bien que ce n'est pas facile à vivre pour l'entourage..."

Nicolas Domenach le dit lui aussi. Le directeur adjoint de la rédaction de Marianne fut, dans les années 1980, l'accoucheur de François Léotard pour son livre après la défaite de la droite à la présidentielle de 1988, Pendant la crise, le spectacle continue, ainsi que de Jean-François Deniau pour un autre ouvrage. "Entrer dans l'écriture, c'est entrer dans l'âme", raconte-t-il.

Claude Askolovitch, lui, affirme n'avoir été nègre "qu'une seule fois avec un politique, en 1993. Sur le coup, j'ai trouvé ça amusant, parce que ça nous plonge au coeur du pouvoir. Mais j'avais 30 ans, et surtout, je n'écrivais pas encore sur la politique. Je me suis dit 'Plus jamais !', car après il faut des années pour rétablir des relations normales avec les hommes politiques. Aujourd'hui, je fais des livres d'entretien, et mon nom apparaît toujours."

Un pacte de confiance entre un politique et son nègre s'impose. Thierry Pfister, ancien journaliste au Monde, fut conseiller de Pierre Mauroy à Matignon de 1981 à 1984, tout en jouant les plumes de l'ombre pour deux de ses ouvrages*. Il a ainsi, en quelque sorte, succédé à Franz-Olivier Giesbert, qui avait secondé Mauroy pour son premier livre, Héritiers de l'avenir, en 1977.

Devenu ensuite éditeur, Pfister raconte que "par expérience, mieux vaut qu'il existe un lien préalable, une certaine proximité, plutôt que d'associer artificiellement une personne et une plume. Dans le second cas, les échecs sont nombreux". Les rapports entre un politique et son nègre peuvent tourner au conflit. Jean-Paul Brighelli raconte ainsi sa collaboration avec Jean-Louis Borloo pour son livre Un homme en colère chez Ramsay en 2002.

"Le sujet, le vrai sujet, c'est moi !"


Lorsqu'il a envoyé le manuscrit à l'élu centriste, ce dernier l'aurait rappelé, furibard : "Vous n'avez pas bien compris. Le sujet, le vrai sujet, c'est moi !" Son premier jet "se voulait trop strictement politique", dit-il. Jean-Louis Borloo n'a pas souhaité nous répondre, tandis que son éditeur de l'époque se contente de confirmer que les relations entre les deux hommes s'étaient révélées très difficiles.

Entre Chantal Brunel et son nègre, Mohamed Sifaoui, journaliste régulièrement contesté pour ses enquêtes sur l'islamisme, le clash fut même spectaculaire. Pour son ouvrage paru en janvier 2010 au Cherche Midi, dans lequel elle prenait parti pour la réouverture des maisons closes, la députée UMP de Seine-et-Marne a même changé de plume en cours de route.

"Il n'y a pas une ligne de Sifaoui dans mon livre car mon assistante parlementaire a découvert qu'il avait fait des copier-coller d'articles sur internet. Je me suis alors fait aider par une autre journaliste, Laurence Beneux, mais sur une seule des quatre parties du livre. Le reste, c'est moi qui l'ai écrit, ça m'a pris six mois."

Plumes de l'ombre et éditeurs doivent enfin convaincre les politiques de se lancer dans des déclarations croustillantes, quitte à se fâcher avec leurs conseillers en communication. L'ancien ministre Christian Estrosi, lui, s'est rétracté. Il devait sortir en 2010 un ouvrage écrit par Jean-Paul Brighelli, dans lequel il taclait Brice Hortefeux à quelques mois du remaniement ministériel.
"Au même moment, Sarkozy a dit à ses ministres qu'avant d'écrire ils devaient se concentrer sur leur travail au gouvernement", raconte Jean-Claude Gawsewitch.

Mais Jean-Paul Brighelli n'a pas rédigé le livre de l'ancien ministre pour rien. Christian Estrosi l'a transmis à un journaliste ami, Philippe Reinhard, qui l'a légèrement reformaté : ainsi, en mars 2010, paraissait la biographie Christian Estrosi - La Trajectoire d'un motodidacte, signée du journaliste politique. "Philippe Reinhard a effectué un vrai travail de journaliste, se défend Jean-Claude Gawsewitch. Le texte de Christian Estrosi lui a servi, mais il a eu de grands entretiens supplémentaires avec le ministre, notamment sur son parcours personnel et son enfance."

Des "autobiographies" parfois co-écrites


Si certains politiques n'écrivent pas une ligne de leurs ouvrages, quelques-uns participent réellement à la rédaction. C'est le cas de François Léotard, fin lettré, pour l'ouvrage qu'il avait rédigé en 1988 avec l'aide de Nicolas Domenach : "Il avait un réel souci de l'écriture. Il voulait ses mots à lui, donc il réécrivait tout, raconte ce dernier. Je l'aidais surtout à lui faire sortir ce qu'il avait au fond de lui."

Dominique Strauss-Kahn aussi est un gros travailleur. Lui trouver un nègre fut la mission un peu particulière confiée à Bernard-Henri Lévy en 2001, pour la rédaction du livre phare du leader socialiste, La Flamme et la Cendre, chez Grasset. L'écrivain Marc Villemain fut retenu.
"DSK m'envoyait par mail des flots de pages, témoigne ce dernier. J'avais pour consigne de les rendre plus littéraires. Quand il abordait des questions techniques sur la monnaie ou sur la fiscalité européenne, je retouchais peu et seulement sur la forme."

Au-delà de l'intérêt que certaines plumes de l'ombre trouvent à cette activité, la "négritude" permet de mieux gagner sa vie. Si Jean-Paul Brighelli demande 10 000 euros par ouvrage, les tarifs varient le plus souvent entre 5 000 et 8 000 euros, pour un travail de trois à six mois. Certaines plumes, qui n'ont pas été recrutées par un éditeur mais directement par un politique, sont payées sous forme de CDD d'assistant parlementaire. D'ici à 2012, les nègres les plus demandés vont pouvoir tenter de faire monter les enchères. Les leaders politiques devraient, une fois encore, se bousculer en librairie.



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