Les Hussards, cavaliers des Arts et LettresSURLERING.COM - CULTURISME - par Pierre Poucet - le 09/04/2009 - 0 réactions -
Il y a quelques mois de cela - en fait deux seulement plus précisément, mais c'est pour la formule, ça fait plus anecdotique - le 5 février, donc, le Figaro Littéraire repérait des traits communs chez certains de « ces écrivains qui se fichent d'avoir l'air sympa » (1). Les journalistes sont friands d'étiquettes, on le sait. Une de plus dans l'album pour ma collec'. Mais celle-ci, pour hideuse qu'elle soit, a au moins le mérite de ne pas comporter d'« anti », de « néo », de « post » ou de quelconque adjectif à connotation pseudo politique. J'imagine le truc : « les néos-atrabilaires », « Le Retour des acariâtres », part. II : réaction ». Ou plus synthétique : « les post-amicaux »... Non, Sébastien Lapaque n'a pas osé. On le remercie. Ainsi donc, aux côtés de Michel Houellebecq, de Maurice Dantec et de Renaud Camus, le journaliste plaçait Richard Millet, un mec dont on ne peut pas vraiment dire que la philanthropie l'étouffe ; l'auteur de La Confession négative a des propos peu amènes, je vous invite à lire les interviews « pas sympas » sur le site du Figaro Littéraire. Un truc me frappe, dans le ton et dans le fond de cet écrivain : quelque part, j'y vois un descendant des « Hussards ». A mon tour de coller des étiquettes. Et de faire un peu de généalogie. J'aime bien ressusciter les fantômes. Alors allons-y pour les « Hussards ». « Les hussards ? Connais pas ». C'est ce que répondait Michel Déon, dont on a pourri la vie à lui demander s'il avait été « Hussard ». Comme si ça pouvait résumer le personnage. Alors en bon écrivain « de droite » - pour faire court - Déon fait dans le déni. Mais alors qu'est-ce qu'un « Hussard » ? « Je n'en sais rien ». Ça, c'était Antoine Blondin, lui aussi mis dans le panier par Bernard Frank dans le numéro des Temps Modernes que j'évoquais dans un précédent article (2). Les « Hussards » se ressemblent au moins sur ce point. Un même souci de singularité les anime, que résume très élégamment et très finement cette phrase de Laurent (et dont j'ai immodérément usé à l'occasion de lassantes discussions politiques avec des collègues de l'université) : « Quand on me demande si je suis de droite ou de gauche, j'ai envie de répondre, je suis moi ». Et paf.
Tout cela dénote une chose : le déni, donc. Les étiquettes répugnent aux « Hussards » peut-être moins par le réductionnisme qu'elles imposent que par le souci qu'ont ces écrivains de présenter une identité unique et dépolitisée. Le collectif les emmerde : « Je proposerais de définir l'écrivain de droite [sic] comme celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre ou Camus à exprimer les tendances de groupes et de collectivités » (3). Ça aussi c'est du pur « Hussard » : renier l'étiquette de droite que leur a accolé L'Express en 55 tout en concédant quand même que si on doit être considéré comme « écrivain de droite », alors allons-y, mais dans la singularité. C'est que les temps sont durs quand ils sont modernes. Anti-Sartre, pardon. On l'a précisé dans le dernier article, l'Antéchrist des « Hussards », c'est Jean-Paul. Peut-être que sans lui, d'ailleurs, on n'aurait jamais eu l'occasion de déceler de prétendus « fascistes » (4) dans la littérature d'après guerre (Marc Dambre, bien affûté sur la question, se demande même si cet article des Temps Modernes n'était pas une espèce d'« opération commando dans les lignes ennemies qui s'étaient depuis quelques années avancées sur le terrain de la polémique » (5), histoire d'allumer un contre-feu dans un moment où la « droite littéraire » se réorganisait). Le phénomène « Hussard », c'est d'abord un truc chimique, une réaction, un cri de révolte dans cette période de « terreur sur les lettres » exercée par le petit père des peuples littéraires et sa « philosophie policière (...) pour procureur de la République » (6). Le fond de l'air pue un peu. Contre le « confort intellectuel » (7) des existentialistes, les « Hussards » s'insurgent, brisent des tabous, prennent plaisir à piétiner des fétiches. Républicains, les fétiches, de préférence. Et ils ressuscitent de vieux fantômes : Jacques Chardonne, Paul Morand, Louis-Ferdinand Céline, Robert Brasillach, Pierre Drieu la Rochelle... qui n'ont plus trop le vent en poupe après l'épuration, pour user d'un léger euphémisme (après, que certains y sentent une odeur de « soufre et de moisi » (8), ce que j'en dis...). En tout cas ce qui est sûr, c'est qu'au moment où les Lettres sont bientôt sommées de marcher au même pas que le P. C., l'arrivée des « Hussards » va faire un peu tâche. On est en plein après-guerre, la guerre froide se profile. La partie s'annonce intéressante. De la littérature et de la politique. Et de la politique de la littérature. C'est bien de littérature qu'il sera question dans le conflit qui oppose les « Hussards » au petit monde réuni autour de Sartre. Mais si je reprends une formule de Dantec - « la littérature n'a strictement aucun rapport avec la politique, elle est la politique » - faut quand même admettre que la politique n'est jamais bien loin de tous ces débats. C'est même la toile de fond. Parce que quand on cause philosophie de l'Histoire, conception anthropologique, moralité, but de la littérature, on en revient toujours aux fondamentaux de la Cité. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on a bien entre les camps qui s'affrontent deux visions du monde franchement antagonistes. Et deux visions de la « politique de la littérature » (9), comme la nomme très justement Benoît Denis. Un petit tour par le manifeste de La Table Ronde, la concurrente directe des Temps Modernes, en dit assez long : Pour employer un mot à la mode, les écrivains de cette revue se considèrent « engagés ». Mais le mot d'engagement peut dire beaucoup trop s'il signifie l'obédience aux consignes que dicte un parti selon l'opportunité politique (...). Ce qui est certain, c'est que dans les temps où s'affrontent les fanatismes, la liberté de l'esprit constitue une forme d'engagement aussi honorable que l'adhésion passionnée ou prudente à une faction militante (...). Cette revue remplira son rôle si elle permet à quelques écrivains de crier assez haut ce que beaucoup d'hommes, écrivains ou non, ont comme on dit « sur le c½ur » (...). C'est au nom de la liberté de l'esprit qu'il arrivera aux collaborateurs de cette revue de prendre position. (10)
On l'a dit, ce manifeste constitue une petite révolution pour la droite littéraire. Depuis le XVIIIème siècle, elle prône la soumission de la littérature aux exigences de la morale. L'affaire Dreyfus est un cas d'école. Mais la théorisation par Sartre de l'impératif de responsabilité morale pour l'écrivain et sa dissociation d'avec le nationalisme, merci Jean-Paul (11), fait qu'il ne reste plus grand-chose aux écrivains de droite au lendemain de la guerre. Si, une, essentielle : la liberté. Sur mes cahiers d'écolier, sur mon pupitre et les arbres... ... Ils ont écrit son nom.... La liberté, donc, mon cher Eluard. Voilà l'ennemie. Enfin, la liberté telle que définie par Sartre, celle qu'on vit sous la contrainte, et qu'on n'a jamais autant vécue que sous l'occupation allemande (12)... j'aime bien m'engueuler avec moi-même à propos de cette phrase. Bref, les « Hussards », leur liberté, on peut dire qu'ils l'ont ressentie dans ce cas, bien obligés de hausser le ton face aux planificateurs de l'Histoire et aux épurateurs des Lettres. Ce qu'ils veulent, c'est préserver l'autonomie et l'indépendance de la littérature dans un moment où tous les écrivains sont sommés de s'engager politiquement. Alors s'engager oui, mais sans être un instrument de propagande intellectuelle d'un parti politique. S'engager, mais sans dogme, sans illusions, sans prêter de serment intellectuel, ni répondre aux exigences forcées de la raison, ennemie de la création. Une liberté entière, une liberté de chasseur d'absolu, qui place son Moi au dessus de tout. Le Moi, dernier bastion de la droite littéraire en 45. Au lancement de La Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d'improvisation ingénue » dixit Michel Déon, la revue alors dirigée par François Mauriac collectionne quelques plumes illustres, et pour le moins hétérogènes : Albert Camus, Thierry Maulnier, Raymond Aron... mais c'est surtout Roger Nimier, Jacques Laurent, Antoine Blondin et Michel Déon qui se distinguent de leurs aîné par leur zéro de conduite. Nimier, tout d'abord, qui à 23 ans publie Les Epées, et poursuit deux ans plus tard en 1950 avec Perfide, Le Grand d'Espagne et Le Hussard bleu sa chronique d'une jeunesse désabusée. Proie du mal du siècle, Nimier donne dans l'impertinence. A l'heure où tout le monde se découvre résistant, Sanders, héros du Hussard bleu, dit s'être engagé dans la résistance « par manque d'imagination » avant de rejoindre la Milice parce qu'il y trouve « des garçons énergiques, pleins de muscles et d'idéal »... après tout, « les anglais allaient gagner la guerre. Le bleu marine me va bien au teint. Les voyages forment la jeunesse. Ma foi, je suis resté » (13). Tout Nimier selon moi tient dans cette phrase, ironie et dandysme. Et dans ses formules lapidaires semées à La Table Ronde, qui inciteront au peu Mauriac à foutre le camp de la revue, du genre : « le silence de Monsieur Camus, dans le silence universel, n'aurait rien de très remarquable, si le même écrivain ne s'élevait pas, avec éloquence, en faveur des nègres, des palestiniens ou des jaunes », avant de conclure, au sujet d'une éventuelle guerre : « nous ne la ferons pas avec les épaules de M. Sartre, ni avec les poumons de M. Camus » (14) ... qui était atteint de tuberculose. Ça me fera toujours marrer. Jacques Laurent n'est pas mal non plus. C'est un peu la figure martiale des « Hussards ». C'est lui qui déclare la guerre à Jean-Paul Sartre en 1950 et met un point d'honneur (ah ! l'honneur chez les « Hussards »...) à « démilitantiser » la littérature. Si vis pacem para bellum. Jacques Laurent fonde en 52 La Parisienne, « revue de caprice et d'humeur », et part à l'assaut des Temps Modernes. Le premier numéro résume bien l'ambition : La défaite que la littérature a subie aura été une courte victoire du politique. Le politique n'a pas tué la littérature. Il l'a engagée comme décoratrice. Il a recouru à elle pour orner son salon avant de l'ouvrir au public (...). La Parisienne se propose d'effectuer ce qu'on appelle en termes administratifs un dégagement des cadres (...). Elle ne souhaite servir rien d'autre que la littérature. Autrement dit, cette revue n'est pas un cours du soir habile. Elle vise à plaire. (15) L'opposition à la politique est bien là. Mais l'apolitisme recherché dans cet art de plaire - plutôt delectare que docere en somme - est encore et malgré tout politique. Pas seulement parce que rhétorique et politique sont les deux faces d'une même médaille (16), mais parce que l'affirmation de la primauté de la littérature sur la politique, l'idée de sa gratuité et de son irresponsabilité - la thématique de « l'innocence du roman » surgie à la Libération - fondent un engagement aux antipodes du paradigme sartrien. A bien des égards, d'ailleurs, les romans de Jacques Laurent peuvent se lire comme des manuels d'antimarxisme, plus précisément d'anti-hégélianisme (17). Laurent a en horreur cettedialectique conflictuelle que ressassent tous les philosophes de l'après-guerre. Ce qu'il défend là, c'est une vision de l'histoire dominée par le règne de l'aléatoire et du contingent. On le voit chez ses héros, qui flottent à côté d'éléments dont ils ne peuvent être tenus responsables : ils ne font pas le monde, ils le subissent. Face au règne de la volonté rationnelle et souveraine, Jacques Laurent veut rétablir dans les conduites des hommes un espace de jeu et d'aléatoire. Ainsi Faypoul, le héros du Dormeur debout, déclare : « Mon livre est un anti-Hegel. Celui-ci avait prétendu, comme Bossuet, éliminer le hasard et les contingences et, comme Platon, transformer l'histoire en un reflet des idées, or mon expérience et mon tempérament m'ont entraîné à considérer comme essentiels les accidents de parcours et à substituer le délire à la raison » (18). Avec une phrase comme ça, tu tiens 8 heures à l'agrég'. On voit toute l'empreinte des pères fondateurs de la droite littéraire : l'histoire n'est pas le produit de la volonté humaine, mais la résultante de processus naturels ou divins. Contingence contre dialectique. Tempérament contre volonté. Providentialisme contre rationalisme. Un providentialisme, d'ailleurs, qui reste peut-être la marque distinctive de la droite littéraire depuis plus de deux siècles. Et Nimier de résumer : « Les hommes font leur destin, mais ils ne le sauront jamais, ce qui revient à ne rien faire » (19). Reste donc à l'Homme d'expérimenter sa liberté par la gratuité du geste, l'exaltation de la vie, la célébration du moi, dans un ordre du monde où demeure « la bonne chance ». Une école littéraire ? Sûrement pas. Ils disent tous en tout cas leur hantise d'être rangés sous la même bannière. Par souci de singularité, sans doute : on l'a dit, les « Hussards » cherchent à réhabiliter le moi, à rappeler son irréductibilité à de simples catégories politiques dans une époque où le collectif est censé compter plus que tout. Face au « nous » de la gauche intellectuelle, les « Hussards » posent leur « je » - et leur « jeu » contre l'esprit de sérieux des professeurs de moralité littéraire. Alors « Hussard », également, Michel Déon, collaborateur à La Table Ronde et La Parisienne, auteur du mémorable Je ne veux jamais l'oublier en 1950. « Hussard », enfin, et non des moindres, Antoine Blondin, le noble vagabond de bistrot dont l'esprit de dérision et le goût du jeu de mots subtil viennent colorer d'une ivresse joyeuse et désespérée les lettres françaises. Un remède à la dépression : Un singe en hiver. Ça campe assez bien le personnage : Blondin, c'est l'éloge de la liberté chanté dans les vapeurs de l'éthanol. Qu'est-ce qui rassemble les « Hussards », finalement ? Vus de loin, ils collaborent aux mêmes revues, un peu antirépublicaines, il est vrai, parfois.. De là à dire qu'elles sont tendancieuses... question de point de vue. Pas le mien. Mais la nouvelle République proclamée en 1946 ne les enchante pas vraiment. Il faut lire le Grand d'Espagne de Nimier pour se faire une petite idée : « Telle était notre République. Elle était dure, oui, comme le plâtre et les fards séchés sur le visage d'une vieille maquerelle. Et pure, parce que personne, depuis longtemps, ne voulait y toucher » (20). Faut dire que, formés à l'Action Française dans leur jeunesse, ils ne pouvaient pas vraiment passer à côté des thématiques de la droite littéraire antiparlementaire la plus tradi. Démocrates les « Hussards » ? Je ne dirai pas que c'est le meilleur adjectif qui les définisse. La démocratie, pour eux, c'est la loi du nombre, donc la loi des cons. « Ô race criarde, acharnée à se prouver qu'elle est terrible quand elle est juste ennuyeuse (...). Cette agitation sans suite, ces émotions, ces hurlements dans le vide me les dépeignent parfaitement. Je sais comment ils sont et je sais comment je suis. Ce mépris qui vous racle la gorge et cette terreur soudaine d'être confondu parmi eux » (21). Non, les « Hussards » n'ont pas pour modèle la Révolution et les grands idéaux abstraits des Lumières. Sauf pour en faire des confettis : « la révolution de 89 a des causes frivoles, comme la mauvaise rentrée des impôts, la faiblesse du roi, l'argent anglais. Je voudrais maintenant parler ici des motifs plus sérieux. On peut dire, par exemple, que les français étaient amoureux de la reine et ne lui pardonnaient pas de la voir flirter avec des étrangers » (22). Leur truc, c'est pas vraiment le moderne, auquel ils reprochent son inconstance - son imposture, pour reprendre une idée de Bernanos, père spirituel de Nimier. C'est plutôt avec le passé qu'ils entretiennent un rapport privilégié, en nourrissant une forme de nostalgie. Ils sont, à l'instar du héros éponyme d'Antoine Blondin, des Monsieur Jadis, et recherchent dans un héritage moins politique que moral, religieux et littéraire de quoi tromper leur ennui et leur éc½urement : « Nous sommes jeunes, il est vrai, et je me demande comment nous, qui avons eu vingt ans à l'époque de la déroute, du marché noir et de la dissidence, saurions qu'il existe du courage si nous ne l'avions lu dans les livres. C'est donc à leur témoignage qu'il nous faut nous référer, sinon pour entreprendre la révolution, du moins pour y croire » (23). « Droit au coeur », Madame ! Je verrai toujours Gabin hurler à la face de Suzanne Flon la célèbre sentence du Maréchal Ney, tandis qu'il se saoule depuis sa cave tremblant sous les bombardements allemands, dans Un singe en hiver adapté par Verneuil en 62... le personnage d'Albert, un mélange d'aristocrate de la cuite et de vertu militaire. Un condensé parfaitement unique de grandeur et de sensibilité. Le c½ur du « hussardisme » si je puis dire. Parce que la philosophie - la morale plus précisément - des « Hussards », ne se résume pas au principe anarcho-droitiste du « moi au-dessus de tout » (24). Il ne s'agit pas non plus de se livrer à un « culte du moi » barrésien, ni d'exalter l'usage sans retenue d'une liberté sans conséquence. Il s'agit au contraire pour eux de défendre une morale du moi exigeante, fondée sur la générosité, la grandeur et l'honneur de l'individu. L'admiration des « Hussards » pour les grands corps d'armée, la chevalerie, les romans d'aventure (le D'Artagnan amoureux de Nimier) , les « morales du grand siècle » (25) (Louis XIV par lui-même de Michel Déon), le culte du héros sacrificiel (le héros du Canard sauvage de Laurent), l'idée que l'homme ne devient homme que s'il prend une dimension morale en dépassant sa nature dans un acte sublime... tout cela s'inscrit pleinement dans un ordre de valeurs héritées de l'aristocratisme (26). Les « Hussards » sont des aristos, oui. A La Table Ronde, on avoue son admiration pour les XVIIème et XVIIIème siècles où « l'homme de cour, le gentilhomme et sa parfaite armée, constituait un idéal reconnu pour tous les esprits du temps, de Maurice Sève à La Rochefoucauld, en passant par Gracian » (27) ; on y cherche dans les siècles passés une « pureté de la langue » qui puisse renouer avec le « génie » de « l'esprit français » (28). C'est dans cette posture qu'on peut voir les affinités entre l'esprit « Hussard » et une culture « de droite », disons aristocratique. Leur ethos et leurs « postures » (29) renvoient à une sorte de contre-culture de la distinction. La subversion des codes moraux, sociaux et langagiers (l'ironie ou le dandysme - ce « goût aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire - de Nimier, les jeux de mots chez Blondin), ne sont pas seulement des moyens de poser une identité d'original, de décalé ou d'anticonformiste. Ce sont aussi des instruments visant à promouvoir la grandeur d'un individu qui ne se reconnaît pas dans les conventions ou les normes communes. Car les « Hussards » se situent au-delà. Ou en-deçà. Ou en tout cas avant. S'ils manifestent un vif intérêt pour l'épisode monarchique français des XII-XIIIèmes siècles et pour l'âge classique, c'est qu'ils y voient l'expérience d'une harmonie initiale, le témoignage d'un ordre éternel à rebours de la grande dissolution moderne. « Nous sommes au milieu du siècle, et nous trouvons qu'il a mis trop longtemps à découvrir que l'ordre, cette chose difficile et calomniée, était beau et que le goût de la vérité était inavouable » (30). « Il me restait donc un avenir. D'un c½ur impatient, je venais l'offrir à tout ce qui dure, à tout ce qui exige, à tout ce qui ordonne l'existence » (31) conclut Sanders dans Le Hussard bleu en des propos qui font écho à ceux de l'auteur. Une sorte de mystique de l'ordre, derrière la figure, hautaine et provocatrice, de l'aristo. De l'ordre avant toute chose. Pourquoi j'insiste sur cette mystique de l'ordre à droite, en littérature ? D'une part, c'est un trait commun aux « Hussards » que d'avoir voulu hâter l'avènement d'un nouvel ordre. Nimier, assez vainement d'ailleurs, aspirait par exemple à un « classicisme moderne ». Et puis, plus fondamentalement, la quête de l'ordre est quand même une dimension quasi essentielle de ce qu'on pourrait appeler le « tempérament » de la droite littéraire. Je m'explique. Historiquement, la droite, marquée par l'image négative que la gauche lui a renvoyée, a développé une « volonté de désamorçage du conflit » (32). Dès l'origine, donc, la droite rejette les étiquettes politiques, mais aussi la politique elle-même, associée dans son imaginaire à un facteur de division. La droite, ou la hantise du conflit. Tout cela invite un peu à lire autrement le manifeste de La Parisienne : Cette revue [La Parisienne], disais-je en somme, ne se propose pas, à l'aide de petites ruses pédagogiques, de convaincre son public, de lui inculquer des vérités, de l'endoctriner ex cathedra, de l'enseigner sur les dogmes (...). [Nous recherchons] « l'esprit » [car il est] un plaisir partagé parce que l'on accepte les traits que tire l'autre. Une querelle didactique, où l'on pèse ses arguments un à un, est fermée comme une bataille d'insectes. Les adversaires n'ont rien à espérer l'un de l'autre (...). L'esprit introduit l'espoir d'une rémission dans les luttes qui, s'il les quitte, deviennent sans espoir (33). Derrière la supposée finalité séductrice de la littérature, une autre intention se précise. En prônant la « démilitantisation » dans les lettres ou, comme dans ce dernier extrait, « la rémission dans les luttes » par « l'esprit », Jacques Laurent exprimerait toute la hantise du conflit propre à « la droite ». En un sens, droites littéraire et politique partageraient une identité de représentantes de « l'ordre établi » » (34). En tant que telle, et parce que plus encline au mysticisme, la « droite littéraire » se révèlerait être profondément animiste. L'ordre du monde, ses lois, relèvent en effet d'une même âme pour les « Hussards », qu'elle soit divine chez Nimier, ou naturelle chez Déon. La thématique du respect de l'ordre de la Création, dans cette rhétorique, dénote chez nos écrivains un souci de s'inscrire dans un même souffle vital. L'animisme tente ainsi de réconcilier ces consciences désespérées, partagées entre « la tentation du repli et la recherche d'une troisième voie introuvable » (35), écartelées par l'exigence contradictoire du respect de l'ordre de la Création et la nécessaire affirmation d'un moi dans un ordre qui les dépasse, mais qu'elles doivent pourtant, elles, dépasser.« L'esprit », comme principe ordonnateur, s'offre alors comme la seule force susceptible de rétablir l'harmonie collective et d'apaiser le sentiment de « fragmentation du moi » (36) qui fait tant défaut à l'écrivain de droite... une topique animiste archétypale de l'homme de droite, qui oppose au « tout est politique » de la gauche sa volonté de ne pas forcer le cours des choses pour ne pas attenter à l'harmonie naturelle : la fortune, les circonstances, les faits, ou la Providence auront toujours raison de l'homme. Avec les « Hussards », on en revient aux fondamentaux de la droite littéraire : Joseph de Maistre et Charles Maurras ne sont jamais bien loin. Pierre Poucet
(1) Sébastien Lapaque, « Ces écrivains qui se fichent d'avoir l'air sympa », Le Figaro Littéraire. [En ligne], URL : http://www.lefigaro.fr/livres/2009/02/05/03005-20090205ARTFIG00440-ces-ecrivains-qui-se-fichent-d-avoir-l-air-sympa-.php. Consulté le 5/04/09 (2) Pierre Poucet, « De l'utilité d'un rappel à l'ordre », RING. [En ligne], URL : /article.php/id/5274. (3) Jacques Laurent, Histoire égoïste, Paris, la Table Ronde, 1976, p. 368 (4) Bernard Frank, Grognard et hussards, [Les Temps modernes, 1952], Paris, Le Dilettante, 1984, p. 21. (5) Marc Dambre, « « Grognards et Hussards » : contre-feux de Sartre ? », dans Marc Dambre (dir.), Les Hussards, une génération littéraire, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2000, p. 13-29 et p. 300. (6) Jacques Laurent, Les Bêtises, Paris, Le livre de poche, 1973, p. 399. (7) Cf. Marcel Aymé, Le Confort intellectuel, Paris, Flammarion, 1949. (8) Cf. la bête et méchante chronique journalistique de François Dufay, Le soufre et le moisi. La Droite littéraire après 1945 : Chardonne, Morand et les hussards, Paris, Perrin, 2006. (9) Benoît Denis, « Engagement et contre engagement. Des politiques de la littérature », dans Jean Kaempfer, Sonya Horev, Jérôme Meizoz (dir.), Formes de l'engagement littéraire XV-XXIè siècle, Lausanne, Antipodes, coll. « Littérature, culture, société », 2006, p. 103-118. (10) Collectif, La Table Ronde, n°1, janvier 1948. (11) Jean-Paul Sartre, La Responsabilité de l'écrivain, Paris, Verdier, 1998, p. 31 (conférence prononcée en novembre 1946 lors de la première session de la Conférence générale de l'UNESCO). (12) Jean-Paul Sartre, « La République du silence », Les Lettres Françaises, septembre 1944. (13) Roger Nimier, Le Hussard bleu, Paris, Gallimard, 1950, rééd. 2004, p. 16. (14) Roger Nimier, La Table Ronde, n°14, février 1949. (15) Jacques Laurent, La Parisienne, n°1, janvier 1953. (16) cf. un petit tour par Frédéric Bon, « Langage et politique », dans Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, 1985, vol. 3 : L'action politique, p. 537-574. (17) Jacques Poirier, « Désengagement et romanesque : Jacques Laurent, Sartre et Hegel », dans Catherine Douzou et Paul Renard, Ecritures romanesques de droite au XXème siècle. Questions d'esthétique et de poétique, Paris, Editions Universitaires de Dijon, 2002. (18) Jacques Laurent, Le Dormeur debout, Paris, Gallimard, 1986, p. 121. (19) Roger Nimier, Les Epées, Paris, Gallimard, 1948, p. 153-154. (20) Roger Nimier, Le Grand d'Espagne, Paris, Gallimard, 1950, rééd. 1975, p. 42. (21) Roger Nimier, Les Epées, op. cit., p. 48-49. (22) Roger Nimier, Le Grand d'Espagne, op. cit., p. 80. (23) Antoine Blondin, Ma vie entre les lignes, Paris, La Table Ronde, 1982, p. 132. (24) François Richard, Les Anarchistes de droite dans la littérature contemporaine, Paris, PUF, 1988, p. 105-146. (25) Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, 1988. (26) Là-dessus, désolé mais c'est une sociologue, Nathalie Heinich, L'Elite artiste, Paris, Gallimard, 2005. (27) Roger Nimier, La Table Ronde, n°35, novembre 1950. (28) Jacques Laurent, La Parisienne, n°9, septembre 1953. (29) Jérôme Meizoz, Postures littéraires. Mises en scène moderne de l'auteur, Genève, Slatkine, 2007. (30) Roger Nimier, Le Grand d'Espagne, op. cit., p. 67. (31) Nimier, Le Hussard bleu, op. cit., p. 433-434. (32) Alain-Gérard Slama, « Portrait de l'homme de droite. Littérature et politique », dans Jean-François Sirinelli, Histoire des droites en France, Paris, Gallimard, 2006, t. 3, « Sensibilités », p. 815. (33) Jacques Laurent, La Parisienne, n°9, septembre 1953. (34) Sur ce point, François Goguel, La Politique des partis sous la III° République, Paris, Seuil, 1946, rééd. 1958. (35) Alain-Gérard Slama, art. cit., p. 813 (36) Alain Gérard Slama note ainsi la récurrence du thème de la « polyphrènie » chez les écrivains « de droite », thème barrésien, qui consiste en un sentiment de fragmentation du moi. Ibid., p. 795-798. Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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