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Les affections fatales de Wittgenstein

SURLERING.COM - CULTURISME - par Claire Fercak - le 28/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Théâtre. Quand Thomas Bernhard fait du texte le héros volcanique, meneur minutieux des désirs irrésistibles et éboulements vitaux, son théâtre catastrophe se fait d'autant plus féroce. Dans « Déjeuner chez Wittgenstein », vocation philosophique autodestructrice et relations familiales nihilistes se débattent dans un décor opalin : tout en nécessité explosive, Wittgenstein aborde la scène pour pulvériser ses affinités électives.

« Déjeuner chez Wittgenstein », de Thomas Bernhard, mise en scène Hans Peter Cloos
Théâtre Montparnasse, 31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Réservation : 01 43 22 77 74

Nés dans la boue, des obsessions de maladie et de mort, les personnages de Thomas Bernhard sont des estropiés, des marionnettes, des machines de précision. Mais aussi des philosophes fous. De sa fascination-répulsion pour l'art dramatique, inspirée par son intérêt pour le philosophe logicien anti-artiste Ludwig Wittgenstein, émane un théâtre de la répugnance et de la nécessité des élans intimes.

C'est en 1984 que Bernhard écrit « Ritter, Dene, Voss » du nom des trois acteurs allemands auxquels avaient été attribués les rôles de la pièce. En traduction française, le titre devient l'insignifiant et fastidieux « Déjeuner chez Wittgenstein » : écho illusoire, muet au néant hystérique et sonore de Bernhard.

 « La parenté signifie... la mort [1] »

Pendant plus de deux heures, trois comédiens s'épuisent, transpirent le texte, toujours justes, ardents, fiévreux dans leurs tentatives vaines. Ritter (Catherine Rich) et Dene (Edith Scob) émues et craintives retrouvent Voss/Wittgenstein (Pierre Vaneck), leur frère philosophe, tout juste sorti de l'asile psychiatrique. Dene est la soeur-mère possessive, outrancière, admirative. Allure raffinée, langage et attitude soignés, son maintien est précaire, s'essouffle, tendu et fatigué, éperdu enfantin. Charme mutin de la robe saphir de Ritter, souple, elle entretient les rares complicités silencieuses. Brisée, froide, elle se lance, désopilante, dans des conflits inexistants. Allégrement terrifiante, la folie animale de Voss, tendre et tragique, incestueux et violent, s'abat sur elles en un crescendo dément. Pierre Vaneck, échevelé, fébrile à chaque instant, en concentration intense, excelle dans les ruptures, les éclats lucides de son désespoir, et l'ironie dévastatrice de son rire caractériel.

Les trois personnages paraissent toujours en danger, au bord de l'effondrement, mais n'y cèdent jamais. Les comédiens s'en tirent miraculeusement : ils parviennent à donner du naturel aux comportements névrotiques, aux humeurs intempérantes. Leur tragique effleure le burlesque, le rire devient une pirouette habile, l'unique moyen de survie face à l'insupportable réalité. Consumés, les liens familiaux sont tour à tour distendus et serrés, jamais apaisés ni sains : ils émergents d'affections contrariées, d'incompréhension constante, de dépit, d'amour ombrageux. De l'extravagance, du chaos ambiant, des rires forcenés ; surgit la vérité du désespoir de Bernhard.

« Tout est épouvantable [2]»

« Nous nous évertuons toute notre vie rien que /pour deux trois pages d'écriture immortelle [...]/ une idée folle/une seule idée folle/ une idée sans succès/ tout au néant à la fin/Des années de discipline/ des années de maîtrise/ en un instant tout brûlé [...]/fait un bout de chemin avec Schopenhauer/avec Nietzsche/amitiés fatales/relations de papiers/frères livresques/liaisons amoureuses imprimées/à la fin rien/Que des nausées/tout/en ce qui me concerne/ne va plus loin qu'une tentative[3] »


Désirs de déréliction, relations fraternelles, filiations philosophiques, recherches logiques : toutes les tentatives de Voss ne peuvent devenir que des catastrophes. Peu craintif, solitaire, rejetant toute aide, méprisant « les esprits faibles », il échoue à : «marcher droit, [...] donner un sens à sa vie », transcender le monde par ses capacités de « génie ». La logique poussée à l'extrême le conduit à des apories définitives, des incertitudes insupportables, et à une folie quasi nécessaire. Dans sa quête de l'essentiel, de son idée fixe, Voss problématise tout rapport au monde ; mais le nouveau rapport qu'il établit est un rapport de manque, d'impossible cohésion, d'absence de perspective et d'issue. C'est paradoxalement la destruction du monde extérieur et le délabrement de l'humain - via la perdition de ses héros - qui permettent à Bernhard d'accéder à l'authentique, la sincérité pulsionnelle, la puissance vitale. Il « montre l'homme privé de toute illusion, débarrassé des sentiments, croyances, pensées qui servent à lui masquer la réalité de son supplice, l'homme attaché à vivre intensément ce supplice, c'est-à-dire à souffrir, décapé jusqu'à l'os.[4] ». Acerbe, la douleur s'impose, claustrée dans un corps textuel étouffant, glissant sur la pente d'une chute généralisée. Elle contraint l'être humain à une implosion de son existence, et tout spectateur à plonger au plus profond de l'effroi et la misère humaine.

Préférer, puis aimer. Posséder, et anéantir enfin. Ainsi se met en place l'entreprise destructrice de Wittgenstein. Ou plutôt celle de Thomas Bernhard qui s'inspire très librement de la vie du philosophe. Voss ressemble bien moins à Wittgenstein qu'à Bernhard qui s'insinue dans ses textes, se détériore dans la dérision astucieuse, s'impose dans les tourments qui ébranlent. La densité du texte agile, incisif, complexe avait besoin d'une mise en scène claire, d'une extrême sobriété, de cette légèreté joyeuse et drolatique que lui donne Hans-Peter Cloos au théâtre Montparnasse. La surface ivoire, l'assainissement de la maison familiale, les objets piliers de l'enfance accueillent l'épouvante des délires paranoïaques, violences familiales et angoisses existentielles. La mise en scène est limpide, justement parce qu'elle est imperceptible et favorise la chair textuelle, donnant à la langue théâtrale l'élégance d'une composition musicale. Pas d'artifice, de début ou de fin réels, il s'agit d'exprimer l'essentiel : la narration sinueuse et profonde des inquiétudes de Bernhard.


Claire Fercak


[1] : Thomas Bernhard, « Déjeuner chez Wittgenstein », texte français par Michel Nebenzahl, L'Arche
[2] : Thomas Bernhard, « Heldenplatz »
[3] : Thomas Bernhard, « Déjeuner chez Wittgenstein », texte français par Michel Nebenzahl, L'Arche
[4] : Cahier de l'Herne, consacré à Samuel Beckett



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Ring 2012
Claire Fercak par Claire Fercak

Chroniqueuse culture Ring de 2003 à 2005.

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