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Léonard Bernstein : une chronique de l´ouest...

SURLERING.COM - CULTURISME - par François-Xavier Ajavon - le 08/06/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Le problème des œuvres incontournables,
c'est qu'elles bloquent le passage.



Tel est le cas de la comédie musicale « West Side Story », composée par Léonard Bernstein en 1957, et dont tout le petit monde de la musique classique s'apprête à fêter dignement le jubilé. Ainsi, cinquante ans après sa création, la très célèbre comédie musicale américaine, popularisée jusqu'à la rupture d'anévrisme par le film de Robert Wise, retrouve une nouvelle jeunesse sur les planches de Broadway. Une tournée mondiale suivra, avec une escale prévue à Paris, au théâtre du Châtelet ( novembre-décembre 2007 ). Autant dire que nous allons en souper des « Shark » et des « Jets »... Poings serrés, pas chassés, claquements de doigts cadencés... love-story naïve et murs délabrés de l'Upper West Side, New York. On aurait beau jeu de faire remarquer que de nos jours les bandes rivales s'attaquent au fusil d'assaut et que les new-yorkaises branchées ont renoncé définitivement à la jupe plissée... la poésie demeure.

 

Mais le problème des oeuvres incontournables, c'est qu'elles bloquent le passage. L'empan de la créativité de Léonard Bernstein ( 1918-1990 ), s'étend bien au-delà de la comédie musicale... depuis la musique symphonique jusqu'à la musique religieuse, en passant par d'ambitieux cycles vocaux méconnus. Mais certains artistes sont manifestement condamnés à être les hommes d'une seule création : on pense à la Carmen de Georges Bizet, qui a complètement éclipsé ses autres oeuvres lyriques ; on pense à l'Adagio de Samuel Barber qui a jeté dans l'oubli le reste de son catalogue ; on pense au Boléro de Ravel, et même au Pierrot lunaire de Schoenberg, pourquoi pas...

 

Le succès de Léonard Bernstein, en France, n'est plus à prouver. L'année dernière, déjà, les représentations de son opéra « Candide » au théâtre du Châtelet ont affiché complet, et la retransmission de ce spectacle à la télévision a battu tous les indices d'écoute. D'ailleurs la plupart des mélomanes européens connaissent bien Léonard Bernstein comme chef d'orchestre, directeur musical de l'Orchestre philharmonique de New-York dans les années soixante, et chef associé à quelques unes des plus prestigieuses phalanges internationales : l'Orchestre philharmonique d'Israël, l'Orchestre philharmonique de Vienne, l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam, l'Orchestre symphonique de Londres et l'Orchestre national de France. La plupart des mélomanes européens connaissent bien Bernstein grâce aux « Young People's Concerts », émissions de télévision ( 1958-1973 )ludiques et élégantes, destinées à un public familial, régulièrement rediffusées, qui ont fait la culture musicale de générations entières de kids grossiers, ignorant tout de la « forme sonate » et du répertoire de Stravinsky. La recette du succès ? Un art de la didactique à toute épreuve, une élégance vintage qui ne laisse pas indifférentes les mères de famille, une télégénie évidente, et un indéniable goût du show...

 

Ce que l'on connaît moins, en général, c'est le Léonard Bernstein intime... le Bernstein authentique. L'opiniâtre travailleur attaché à son « ¼uvre » musicale, le mystique juif passionné par la Thora, le père de famille exemplaire, le chef d'orchestre qui défendait les opus d'autres compositeurs comme si leur survie en dépendait, et la sienne aussi... On connaît moins bien le Bernstein authentique... celui qui a composé une étonnante « Messe » en 1971 pour orchestre symphonique traditionnel et orchestre de « rock », celui qui a composé en 1954 un étrange concerto pour violon,  « Serenade », sur l'ambitieux argument du Banquet de Platon... on connaît moins bien le Bernstein composant dans les années cinquante une musique de film pour Elian Kazan, ou écrivant un cycle vocal en langue française, « La bonne cuisine », sur la trame baroque des pages d'un livre de recettes culinaires...

 

Bernstein, certainement un peu farceur, déclarait quelques jours avant sa mort qu'il décidait de cesser de diriger des orchestres pour se consacrer exclusivement à la composition. Que c'était mieux comme ça... que c'était plus prudent. Peu après l'annonce de sa mort, le violoniste Isaac Stern déclarait : « Une époque spectaculaire de la musique américaine disparaît... ». En effet... et il faut remarquer que la musique classique américaine s'était bien cherchée auparavant, entre l'intégration de la syncope jazzique avec Aaron Copland ou George Gershwin, et l'ingestion de la tradition musicale européenne Mitteleuropa, avec force cordes lyriques et pathos tragique. L'oeuvre de Bernstein marque assurément la réussite, manifeste et internationale, du projet démesuré et naïf qu'était la musique classique américaine... qu'est-ce que la « musique américaine » ? La musique d'une bande de migrants européens, affamés, plutôt incultes, amateurs de cantiques religieux protestants et imprégnés de culture européenne... ? Même Dvorak, compositeur tchèque invité au conservatoire de New-York à la toute fin du XIX ème siècle, ne parvint pas, avec sa fameuse « Symphonie du nouveau monde » ( n°9 - opus 95 ), à donner une réelle identité nationale à la musique nord-américaine... croyant à tort que cette dernière devait se nourrir des chants traditionnels indiens, les « native americans ». Bernstein avait, de son côté, parfaitement compris ce qui faisait le corps et l'esprit de la musique américaine : une spontanéité franche jusqu'à la brutalité, un goût décomplexé du « récit » mélodique, une disposition naturelle au spectacle...

 

Dans une « master-class » filmée en 1987, Léonard Bernstein disait que la direction d'orchestre devait permettre de « communiquer l'esprit de la musique ». « Communiquer », s'il vous plait...qu'on me permette de le souligner... Qui, aujourd'hui, oserait encore cette conjonction politiquement incorrecte des mots « communiquer » et « musique » ? Communication et art... stratégie et gratuité. Efficacité. Transmission.

 

Comme nous le disions ci-avant : le problème des oeuvres incontournables, c'est qu'elles bloquent le passage. Espérons que le succès médiatique annoncé de la reprise à Paris de « West-Side Story », dans quelques mois, ne masquera pas aux français, l'ensemble de l'oeuvre de Bernstein, compositeur américain authentique et « communicateur » de musique hors-pair...


FXA



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François-Xavier Ajavon par François-Xavier Ajavon

Chroniqueur, ancien rédacteur en chef.

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