Dégagements, Régis Debray
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 29/03/2010 - 1 réactions -
Et
pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. Premier paragraphe du livre :
« Quarante ans juste, au jour près. Souvenir, que me veux-tu ? Avant même
d’être identifié, dans un hameau perdu du sud-ouest bolivien, je me fais
tabasser par des sous-offs hors d’eux. […] La peur est de l’adrénaline. Ils s’en
déchargeront en tapant jusqu’au sang. Un étranger, c’est l’idéal. Ma première
rencontre physique avec la haine, petite apocalypse, nouvelle naissance ».
D’emblée, on a comme l’impression que le nouveau livre de Régis Debray est un
recueil de souvenirs d’un ancien révolutionnaire, qui s’apprête à égrener ses
souvenirs de compagnon de route du si tendance Che Guevara. Mais Debray est bien
plus malin, bien trop fin pour se laisser enfermer dans ce personnage
quasi-légendaire. Dégagements, c’est un recueil de ses textes parus sans
sa revue Médium, d’où la diversité de ses textes, la richesse de ses
analyses et la multiplicité des thèmes abordés. D’ailleurs, passé le premier
texte, il évoque son déjeuner avec Andy Warhol dans sa Factory, qui lui
livra cette confidence prophétique : « J’ai commencé ma carrière comme
artiste commercial et je veux la finir comme artiste d’affaires. Je suis un
artiste homme d’affaires… Gagner de l’argent, c’est de l’art, travailler, c’est
de l’art, et faire de bonnes affaires, c’est le meilleur des arts ». Cette
intrusion, ou plutôt, cet envahissement de l’argent-roi dans tous les domaines,
c’est le leitmotiv de Régis Debray tout au long de son ouvrage. Ses
dialogues avec un autre génie, Julien Gracq, sont également l’occasion de
disserter sur le massacre de la culture perpétré par l’argent : « Julien
Gracq m’en parlait avec une tendresse et un regret non dissimulé […] Quel
professeur d’université d’aujourd’hui ose l’épitoge et la toque ? […] Quand
l’argent pénètre dans tous les recoins de l’existence, plus d’interstices pour
ces médailles en chocolat. […] Exister, c’est vendre et acheter. La même toise
pour tous […] un seul ordre de chevalerie enviable, le people ». Les
plateaux de télévision sont devenus les salons d’antan où les choses du monde
étaient débattues, où une nouvelle aristocratie – toute médiatique – fait la
pluie et le beau temps par écrans interposés. Mme de Staël est réincarnée en
Christine Bravo. Bonjour la catastrophe.
Pouvoir et show-business
As de
la formule, Debray écrit : « […] la droite cheese-burger (Walt Disney
réadapté local) n’est populiste, mais grand public. Elle branche en direct le
CAC sur le PAF et le Fouquet’s sur McDo ». Puis, avec malice, Debray décrit
cette photo parue dans Le Point, sur laquelle Johnny Hallyday pose à côté
de Sarkozy, la main sur son épaule. Pour le gourou de la médiologie, cela ne
fait aucun doute : Johnny, l’icône populaire, qui a reçu l’onction populaire au
préalable (audience, ventes, notoriété) adoube à son tour l’homme politique,
grâce à cette main apposée. Cela rappelle même ce que disait Sarkozy en 2007 :
« Si je ne rencontre pas Marc Lévy, celui qui vend 100 000 livres, je n’ai rien compris à mon
métier ». Voilà, exactement cette « droite grand public » dont parle
Debray. Toutefois, ce constat peut être élargi à l’ensemble de la classe
politique française. Car l’idole de la gauche bien-pensante, l’échevelé BHL,
n’est finalement rien de plus qu’un distributeur de prêt-à-penser, qui n’a
aucune autorité universitaire mais, encore une fois, une simple aura médiatique.
Au final, l’intellectuel traditionnel n’est plus. Lui qui avait supplanté le
savant, lui qui voulait influer sur la société grâce à la force de ses idées,
s’est envolé. Même l’artiste est détrôné. Zappé par le people. Encore une fois.
Ce désert intellectuel, qui cautionne et propulse le politique, est le principal
fléau de la société moderne, où l’argent est le principal signe de réussite, où
le livre et la culture ne sont plus rien, parce que non lucratifs. Dans ce
marasme, un de Gaulle citant Chateaubriand ou un Giscard féru de Stendhal n’ont
plus lieu d’être. Ségolène Royal danse avec Diam’s, Josiane Balasko défile avec
les sans-papiers en tenant Carole Bouquet par le bras, Faudel chante sur la
Place de la Concorde et le public, hypnotisé, tape des mains et vote. Pour le
plus sympa, le plus populaire, même si, comme le note Debray, celui-ci ou
celle-là n’a que trois cents mots dans son vocabulaire. La lecture de
Dégagements ne rend donc pas forcément optimiste. Mais c’est une
excellente compilation de textes extrêmement bien écrits, où la précision de la
pensée s’accompagne d’un cynisme jubilatoire.
Un apolitisme étonnant
Parfois, on croirait lire du Finkielkraut, et non ! C’est
bien l’ancien révolutionnaire guevariste qui est l’auteur de ce livre. La droite
comme la gauche en prennent pour leur grade. D’ailleurs, Debray a lui-même
récemment confié au Point : « Je n’ai plus de projet d’influence ou
d’incidence quelconque sur le cours des choses. Trouver l’angle juste me suffit.
Aujourd’hui, le scribe autopropulsé a deux façons d’intervenir dans les affaires
publiques : soit il vend de la colère, soit il fournit de l’espoir. Les nouveaux
philosophes produisent de l’indignation au rythme de l’actualité en désignant au
bon bourgeois le méchant du jour — le totalitaire, le franchouillard,
l’islamo-fasciste, etc. ». Comble de surprise, Debray se lance même dans un
éloge inattendu de la droite littéraire et en particulier de la plus radicale
(incarnée par Paul Morand), qu’il préfère à un Michel Leiris. Selon lui, la
gauche littéraire est prisonnière de sa vertu, de son côté donneuse de leçons,
de son éternel progressisme professé aux belles âmes, tandis que les auteurs de
droite sont plus dérangeants, ont un style plus
percutant.
Nulle
logorrhée sur la fraternité comme il en a pris l’habitude ces derniers temps,
nul éloge de Besancenot de la part de cet ami de Badiou. Alors qu’il a toujours
été classé à gauche, il se détermine maintenant comme un « gaulliste
d’extrême-gauche » ! Grande prouesse en ces temps de totalitarisme
écologique, il s’autorise même à lancer quelques piques au sacro-saint Nicolas
Hulot qui est, selon lui, « le plus cru » car « le plus vu ».
Régis Debray tire donc à vue, mais jamais à bout portant. Le titre de son
recueil indique qu’il prend de la hauteur pour scruter et disséquer les affres
de notre monde où tout repose sur la « comm’». Pourfendeur du jeunisme
(comme Finkielkraut, encore !) coupable de couper de son passé toute une
génération condamnée aux joies de l’instantanéité, Debray s’inquiète de la
disparition du livre, de l’écrit, de la transmissibilité même d’une culture
commune. Dégagements n’est donc pas un nouveau bréviaire soixante-huitard
mais bien un livre très varié, qui lutte autant que possible contre les idées
préconçues et le nouvel ordre hiérarchique. Car le nouveau prolétaire, c’est
celui qui n’est pas encore passé à la télévision.
Julien de
Rubempré
Régis
Debray, Dégagements, Paris,
Gallimard, mars 2010, 291 p., 19, 90 €.
Toutes les réactions (1)
1. 29/03/2010 21:41 - Sociofcb
Comme quoi Finkielkraut a toujours raison, même Debray commence à reprendre ses idées !!!
Vive Alain, longue vie au Potentialisme.
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Dernière réaction Comme quoi Finkielkraut a toujours raison, même Debray commence à reprendre ses idées !!!
Vive Alain, longue vie au Potentialisme.  29/03/2010 21:41 Sociofcb
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