Le scaphandre et l’effet papillon : une lecture de la Sprawl trilogy de Gibson
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Aurélien Bellanger - le 26/10/2010 - 0 réactions -
Il n’existe qu’une machine, le monde, et la tâche du romancier cyberpunk est d’anticiper sur sa destruction pour découvrir quelles sont les techniques capables de lui survivre. Les ingénieries globales, qui depuis l’ère industrielle cherchent à terraformer la Terre et à humaniser les hommes sont désormais périmées. Il est trop tard pour être écologiste.

Les métropoles que Gibson imagine ont jadis été climatisées par des dômes de Fuller gigantesques, mais ces dômes sont désormais craquelés, obscurcis et en ruine. Même destin pour la sphère de Dyson qui pourrait un jour enclore le système solaire dans une harmonie énergétique préétablie : la ruine, l’injection d’une entropie mortifère, le chaos. Dans les romans de Gibson, l’écosystème est ruiné. Il est trop tard pour l'humanisme. Il n’y a plus rien à sauver.
Les multinationales ont dépecé les états et mis en orbite des paradis fiscaux qui centrifugent la richesse, dans une gravité de synthèse, loin des trous noirs entretenus de l’état providence. Trop tard pour le socialisme.
La police et la justice ne survivent que grâce au mécénat mafieux. Trop tard pour porter plainte. Le cyberpunk est un darwinisme : il se demande quelle créature pourra survivre dans un environnement détruit, et grâce à quels outils. L’ordinateur est évidemment l’objet emblématique du cyberpunk ; mais l’aéroglisseur l’est également, en tant que seul véhicule automobile à pouvoir supporter la dégradation du bitume, métaphore du retrait de l’état et de l’extension du chaos. L’aéroglisseur, flottant au dessus de son coussin d’air, est à la fois le véhicule et la route. Le véhicule et la route. L’espèce et son écosystème. Le cyberpunk, contemporain d’une monde détruit, réduit la civilisation à ce qu’un fugitif peut emporter avec lui. Ses héros sont des geeks, autrement dit des autodidactes : ils ont leur propre système éducatif intégré.
Ces héros sont souvent des hors-la-loi : autrement dit, des anarchistes de facto, des bêtes traquées condamnées à vivre du minimum, à effacer leurs traces et à ne compter sur personne. Ce sont aussi des drogués. Le monde de la drogue fascine le romancier cyberpunk. C’est l’avant-garde du futur : une économie parallèle gouvernée par des mafias mondialisées. En Amérique latine, les cartels ont levé des armées et soustrait des régions entières à l’autorité de l’état. On a retrouvé récemment, en pleine jungle, comme si les cartels se préparaient déjà au réchauffement climatique, un sous-marin destiné au narcotrafic digne d’une flotte de guerre. Au plan micro-économique, la culture hydroponique de la marijuana préfigure la colonisation martienne et invente une agriculture compatible avec l’hivers nucléaire. La synthèse domestique de la métamphétamine marque une première avancée vers la privatisation des laboratoires, et de la santé en générale.
Les éoliennes permettent, dans les cités démembrées, un accès rapide à l’électricité, ainsi qu’une conversion immédiate de l’entropie en énergie utilisable. Après avoir domestiqué le chien et le cheval, le démon de Maxwell sera la dernière conquête de l’homme. Le chien-loup des chasseurs solitaires.
Energie, santé, éducation, défense, transport, agriculture : tout est privatisable. Le cyberpunk imagine le remplacement de la biosphère par le scaphandre : un écosystème portatif. Le cyberpunk est donc une logistique de la survie. L’ancienne matrice est cassée, et irréparable. Quelle formes de vie peut-on encore concevoir ? Autrement dit, quelle est la quantité limite de matériel qu’un humain pourra emporter avec lui. L’espace joue à cet égard un rôle de laboratoire. C’est le terrain expérimental parfait pour tester le matériel embarqué. Qui devra être réduit au minimum : s’affranchir de l’attraction terrestre a un coût.
La recherche d’une équation parfaite entre la survie et la capacité de portage est très ancienne, et devait enclencher un processus fulgurant d’évolution technique. On a alors très vite découvert que l’homme avait une capacité de portage très faible, comparée à ses besoins. La réponse a été d’inventer l’écriture, son premier exosquelette. Le cyberpunk nous fait revivre cette épopée lointaine. C’est un projet de réforme de l’équipement standard des hommes. Il est moins question d’inventer de nouvelles techniques que de ramener la technique à son essence brutale : la survie.
A l’époque de Neuromancien, un outil aussi inédit et révolutionnaire que l’avait été l’écriture à son apparition connaissait précisément une mutation rapide : l’informatique, avec le micro-ordinateur, devenait grand public. L’informatique pouvait désormais rentrer dans la boite à outil des scaphandriers. L’ordinateur de bord des modules spatiaux avait vocation à explorer autre chose que le vide intersidéral. Gibson est l’inventeur du terme cyberspace. On admet généralement que le cyberspace est une préfiguration d’internet. A cet égard, la Sprawl trilogy (Neuromancien Comte Zéro, Mona Lisa s’éclate) a remarquablement bien vieillie. Le cyberspace continue à être un objet de fantasme, la réalisation d’internet n’en constituant qu’une esquisse. La forme et la nature d’internet demeurent inachevées et inconnues. Le système http du world wide web désigne un protocole de communication hypertexte, autrement dit un système de renvoi généralisée des pages web entres elles. Il n’existe ainsi aucune architecture sous jacente et prédéfinie. Le web n’a pas de forme et n’occupe pas d’espace, il est un espace nouveau de dimension fluctuante dont les robots indexeurs de Google seraient comme les premiers habitants. Jusqu’à Google, internet épousait les contours de la Terre. Son maillage reproduisait le maillage géographique. Internet était là où se trouvaient les ordinateurs connectés, et plus généralement le site d’une université se trouvait dans les locaux de cette université. Internet possédait certes des implémentation physiques très disséminées, mais prises toutes ensembles, elles formaient une sphère parfaitement ajustée à l’orbe terrestre. L’architecture piranésienne de l’hypertexte suggérait pourtant, dès l’origine, l’existence d’une autre géométrie, bien plus abstraite. Les liaisons physiques, empruntant le réseau téléphonique, ne sont que les cendres du réseau. Les connections hypertextes en sont le cœur. Elles dessinent entre elles un graphe déconnecté du monde réel. On pourrait déplacer tous les ordinateurs de la Terre, les rassembler en un point ou les redistribuer au hasard : on ne changerait rien à la forme du graphe. Les algorithmes de Google, le célèbre système du pagerank, transforment les liens hypertextes en votes, afin d’élir les pages les plus pertinentes ou les plus nodales, pour un mot clef donné. Les robots de Google sont des sortes d’internautes fous et infatigables, qui surfent de renvois en renvois pour dessiner le réseau étoilé des liens hypertextes. On est saisi, à leur pensée, d’un sentiment d’effroi et d’admiration similaire à celui que nous avions éprouvé en regardant plonger les bathyscaphes et partir les sondes Voyager. L’internet qu’ils dessinent est un objet inhumain et mathématique.
Le cyberspace n’est pas une entité physique. C’était l’intuition de Gibson. C’est pour cela que Neuromancien n’a pas vieilli. Le cyberspace et le monde physique sont hétérogènes. Les deux mondes communiquent, mais ils ne partagent pas le même espace : espace physique pour l’un, mathématique pour l’autre. Avec entre les deux une théorie dont personne n’arrive à décider si elle est une théorie mathématique ou une théorie physique : la théorie de la communication de Claude Shannon.
Si l’espace est le laboratoire des scaphandres physiques, l’espace cybernétique est, comme le fut l’écriture, un laboratoire d’essai pour scaphandres psychologiques. Où pourrons nous survivre, ailleurs que dans l’espace, et maintenir une présence ? Après les bibliothèques, dans quelles enclaves abritées du chaos l’esprit pourra t’il trouver refuge ? Gibson donne peu de descriptions du cyberspace. On y accède grâce à des consoles reliées au cerveau par des électrodes, qui transforment son océan de data en réalité perceptible. Le cyberspace n’a pas de forme, mais des interfaces. Les consoles lui donnent la forme d’une ville, dans laquelle on peut évoluer comme dans une représentation de réalité virtuelle. Gibson fait du cyberspace une fantaisie architecturale. Les bases de donnée de l’Electronucléaire de la Côte Est prennent par exemple la forme d’une pyramide, recouverte de glace antivirale. Les systèmes militaires forment des tentacules inatteignables.
En lui même, le cyberspace n’est pourtant qu’un « non-espace incolore », un objet sans contours, impalpable et opaque : « la matrice est une représentation abstraite des relations entre les systèmes de données. » Ces données sont reconstruites par les consoles, qui permettent à leurs utilisateurs d’y injecter des dimensions perceptibles : « Dans le non-espace de la matrice, l’intérieur de tout édifice de données possédait une dimension subjective illimitée ; (…) la calculette jouet d’un gosse aurait ainsi présenté d’infinis golfes de néant retenus par quelques commandes de base. » Sommes-nous ici à l’intérieur du silicium, ou dans un paradis logique exsangue ? Gibson invente une sorte de non-réponse : nous sommes dans une hallucination, à l’interface du réel et de l’imaginaire. Le cyberspace est « une hallucination consensuelle vécue quotidiennement par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques … Une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière disposés dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de données. Comme les lumières des villes, dans le lointain… » Ces visions sont des artefacts destinés aux cerveaux des utilisateurs.
Le cyberspace est un ville construite au dessus d’une mer d’information, dont les pilotis en forme d’électrodes reposent sur le cerveau humain. Le cyberspace est une extension de la conscience. C’est l’univers, devenu portatif. Pendant toute la durée de Mona Lisa s’éclate, Bobby, le Comte Zéro du roman éponyme, est plongé dans un coma profond et relié à une console. Ce n’est pas un ordinateur d’assistance médicale. C’est un prototype d’un niveau de complexité jamais atteint qui contient une copie autonome du cyberspace. C’est une simulation grande comme un monde. En mourant, Bobby rejoint son paradis portatif. Sa survie ne dépend plus que des panneaux solaires qui alimentent désormais la console. Mais ces panneaux peuvent tomber en panne, et le soleil lui-même n’est pas éternel.
Dix ans après Neuromancien, Greg Egan a imaginé, dans La cité des permutants une solution à ce problème. Il décrit un cyberspace absolument détaché du monde physique. Un cyberspace insensible à la fin du monde. Le roman décrit un futur dans lequel des milliardaire se téléchargent sur des ordinateurs qui conduisent des simulations parfaites. A long terme, leur survie est cependant condamnée par l’entropie du monde physique et le refroidissement de l’univers. Le héros, Paul Durham, a été longtemps psychotique. Il a fait l’expérience de la fragmentation de sa conscience. Il a découvert que les cellules de l’espace et du temps étaient déconnectées, que le principe de causalité était une illusion et que n’importe quelle combinaison de matière pouvait encoder un esprit.
« Imaginez…un univers entièrement sans structure, sans forme, sans connexions. Un nuage d’événements microscopiques, tels des fragments d’espace-temps, sauf qu’il n’y a ni espace ni temps. Qu’est ce qui caractérise un point dans l’espace, à un instant donné? Uniquement les valeurs des champs de particules élémentaires, rien qu’une poignée de nombres. Maintenant, enlevons toutes les notions de position, de configuration, d’ordre, et qu’est ce qu’il reste ? Un nuage de nombres aléatoires. C’est tout. Il n’y a rien d’autre. Le cosmos n’a pas de forme du tout, ni rien qui ressemble au temps ni à la distance, ni lois physiques, ni cause ni effet.» Le cyberspace d’Egan est un automate cellulaire qui s’inspire du jeu de la vie de Conway : un quadrillage de cellules déconnectées qui obéissent à trois règles simples et qui n’ont accès qu’à deux état possibles : activées, ou éteintes. Les épigones de Conway ont montré que cette trame pouvait supporter n’importe quel récit : modéliser des bactéries, ou des machines de Turing. On peut construite n’importe quoi dans cet espace simplifié. Comme des ordinateurs qui s’autorépliquerait sur un nombre exponentiel de dimensions. A chaque génération, le monde physique s’éloignerait un peu plus. En quelques secondes, la simulation aura atteint une durée supérieure à celle d’un milliard d’univers. La portabilité atteint ici son maximum théorique. Le scaphandre règne au milieu du vide le plus poussé qu’on puisse imaginer. Il tient lieu d’univers entier. La question est désormais presque psychologique : cette survie est-elle acceptable ? Gibson, après avoir décrit à la fin de Neuromancien l’avènement d’une IA quasi divine a aussitôt le souci de la faire dialoguer avec une autre créature de son espèce, située dans le système du Centaure. Paul Durham se souciera de même, avant de lancer son automate cellulaire, d’y inclure un automate concurrent, susceptible d’entre un jour en communication avec les passagers de l’éternité. Aurélien Bellanger
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