« Veillez et écoutez, solitaires. De l’avenir viennent des souffles aux secrets battements d’ailes » Frédéric Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra
Dans maintes chroniques, l’irremplaçable Philippe Muray - dont nous déplorons la mort chaque jour - l’avait dit et répété : depuis qu’émergea le monde moderne, toute époque ne s’admet, ne témoigne et n’a conscience d’elle-même ; ne s’estompe enfin, que par les romans qu’elle suscite.
Preuves : le monde chevaleresque et le Don Quichotte de Cervantès, les séismes sociaux majeurs du XIXe siècle avec Balzac et Zola ; les tourments du XXe siècle avec Céline. Dans la lignée du Louis Chevalier de Classes Laborieuses et Classes dangereuse, ou de Claude Dubois et sa superbe Bastoche récemment rééditée, Philippe Muray radiographiait et critiquait - mais surtout, il prévenait. Ainsi avertissait-il sans trêve : un jour, un premier roman exposera notre monde post-moderne. Un jour, un auteur dépeindra les aspects niais, odieux, risibles et atroces de la société du millénaire débutant. Ce jour-là mais pas avant, la société s’étant jaugée au miroir romanesque ; ayant évalué et compris ; elle pourra surmonter le tout, se dépasser - changer. Ce jour-là annoncera le commencement d’une prochaine étape de l’aventure humaine. Voilà pourquoi Philippe Muray a longuement veillé et écouté. Tel Nietzsche, il attendit longtemps que tombe la première goutte de pluie, celle qui signale l’amorce de la mousson. Hélas - mais tel n’est-il pas le sort des prophètes ? - il mourut avant que ce roman ne paraisse. Or voici que ce roman est là.
Intitulé « Et voraces ils couraient dans la nuit », il est publié chez Gallimard et signé d’un M. Jean-Pierre Ostende dont l’auteur de ces lignes confesse tout ignorer - sauf qu’un site le dit « décrypteur des inepties contemporaines », ce qui est encourageant. Oui, c’est sans conteste le roman qu’espérait Philippe Muray : grinçant, narquois et férocement drôle. C’est bien le livre attendu car après l’avoir lu, on ne regarde plus l’entreprise post-moderne, ses cadres et sa communication, sans pouffer de rire ou s’apitoyer - c’est selon. Goûtons comme un vin ce récit faussement naïf : qu’y dénote-t-on ? Une touche du William Burroughs du Festin nu ; la trace de Philip K. Dick, géant méconnu de la littérature américaine, à sa période Blade Runner ; même, dans la fluidité du phrasé, un zeste d’Aragon juvénile. Tout cela, bien sûr, n’est pas rien.
Mais ces qualités littéraires ne sont pas les seules, car ce roman initial concerne grandement les criminologues : il leur fournit un crucial cadre de compréhension. Pour le dire comme Heidegger, en nous ouvrant l’horizon maîtrisable, il nous offre un « champ préalable d’inspection », donc l’accès au savoir-qui-pressent criminologique.
A le lire en effet, on est intimement à la Société générale à l’amorce du scandale Kerviel ; chez Madoff quand titube et va s’effondrer la pyramide à 60 milliards - là est pour nous l’importance cruciale car seule l’analyse criminologique placée dans un cadre humain pertinent permet de comprendre. Sans ce voyage qu’initie Jean-Pierre Ostende au plus obscur des âmes et des cœurs ; sans sa psychanalyse sociale, nous resterions secs, à la surface, sans avoir rien vu d’essentiel. Bien sûr, Jean-Pierre Ostende a lu Philippe Muray « le médium, s’amuse-t-il, s’appelait Igor Murray… surnommé l’exterminateur ». Le texte étant par ailleurs irisé du halo de « L’Empire du bien » : lubies médiatiques, bienséances idiotes, lâchetés intéressées et tics de langage. Au-delà, « Et voraces… » ridiculise tout l’ahurissement général : précieuses ridicules du management, avidités puériles, misérables haines, sociétés d’admiration mutuelles. Désormais donc, le roi est bel et bien nu - et ça commence à se voir. A terme ainsi et fatalement, les voiles de la bienséance, le brouillard médiatique, les ficelles politiques, devront, comme dit la révolte arabe, « dégager ». D’ores et déjà les nuées se déchirent ; dès à présent, se dessine un futur intelligible et émergent des perspectives stratégiques permettant d’envisager les dangers et menaces à venir.
Les voici, à grands traits :
- Première victime d’une « démondialisation » qui pointe, Oussama ben Laden - son jihad global était mort (comme nous le répétions depuis 2 ans), ce qui autorisait son élimination. Déjà, le danger jihadi avait disparu d’Europe, ou presque. En 2010 dit Europol, sur 249 attentats terroristes dans l’Union européenne, 3 sont attribués aux islamistes. - La boulimie sauvage de la ploutocratie financière a fini par discréditer son propre socle doctrinal, que nous appelons la DGSI (Davos-Golman-Sachs idéologie). Dominique Strauss-Kahn affirme ainsi que « La crise financière mondiale a sapé les fondements intellectuels de l’ordre économique mondial du dernier quart de siècle ». Déjà, un prix Nobel d’économie affirme, au fort libéral Council on Foreign Relations de New York, que la mondialisation est des plus néfastes pour la classe moyenne américaine - et probablement pire encore pour les autres. - A l’échelle nationale, la mondialisation nous laisse en néfaste héritage des « zones urbaines sensibles » qui, toujours plus, tournent au ghetto. En effet, avertit « Le Monde » en mars 2011, le civisme disparaît de ces « symboles de la politique de la ville » et la sécession s’y aggrave : on y vote en effet de moins en moins - de 25% à 30 % de votants réguliers, pas plus. En cumulant les quatre dernières élections, on trouve plus de 67% d’abstentions en Seine Saint-Denis - 80 % à Sarcelles ! Au total et en perspective, ce plausible pronostic : une seule mondialisation prospèrera à terme, car la première de toutes et de loin la plus coriace : celle du crime organisé transnational. Xavier Raufer
« Classes laborieuses et classes dangereuses », Louis Chevalier, Perrin, 2002 « La Bastoche, une histoire du Paris populaire et criminel », Claude Dubois, Tempus, 2011
Toutes les réactions (12)
1. 17/05/2011 14:57 - HP
Et pour valider l'hypothèse "UMPS" que nombreux rejettent dans l'ignoble populisme pré-2012, et son rôle dans ce processus, il suffit de lire ce rapport de terra nova (groupe de réflexion du PS) sur la stratégie à tenir pour le ps en 2012. C'est à vomir :
"Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe : la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche. La volonté pour la gauche de mettre en œuvre une stratégie de classe autour de la classe ouvrière, et plus globalement des classes populaires, nécessiterait de renoncer à ses valeurs culturelles, c’est-à-dire de rompre avec la social-démocratie".
"La gauche ne peut pas faire des classes populaires sa stratégie centrale, il ne peut s’agir que d’une stratégie complémentaire. Les classes populaires conjuguent des valeurs socioéconomiques de gauche et des valeurs culturelles de droite. La bonne stratégie est dès
lors d’axer la campagne sur les priorités économiques et sociales, autour d’un Etat protecteur, et de faire oublier ses convictions culturelles, notamment sur l’immigration ou l’islam."
La gauche bobo est prise la main dans le sac sur tous les fronts en ce moment...
2. 17/05/2011 16:43 - sd
V'la le raciste du coin qui poste, ca m'aurait étonné.
3. 17/05/2011 19:49 - paracelse
@ sd
C'est fascinant ton commentaire, j'en suis bluffé.
@ Xavier Raufer
" que nous appelons la DGSI (Davos-Golman-Sachs idéologie). ".
Décidemment, ça marche à tous les coups sur moi.
@ Hp
Confondant. Au moins, ils sont moins hypocrites désormais, mais peut-être un zeste nunuche de dévoiler leur stratégie avec autant de "gaucherie".
4. 17/05/2011 22:28 - ODE
euh... c'est raciste maintenant de faire un copié-collé du think tank du PS? En laissant entendre qu'on est éberlué par ce qu'ils osent écrire? Comprends pas... Quel rapport avec le PS? Tous les gens qui n'aiment pas/détestent/conchient le PS sont racistes?
5. 17/05/2011 22:45 - commequidirait
Rarement lu un article qui donne aussi peu envie de lire un roman, qui si j'ai bien compris, n'est en rien un roman mais une sorte de tract ...
J'apprécie beaucoup Muray et j'aime le lire mais se réclamer de lui pour conseiller un roman, c'est une erreur : pour preuve les romans qui l'ont emballé dans "festivus festivus" (des romans à thèses, politiques, qui ne brillent pas par leur subtilité)
Muray est un magnifique essayiste et c'est déjà bien, on ne peut pas avoir tous les talents.
Cela semble être également votre cas Monsieur Raufer, il semble préférable que vous vous en teniez à la criminologie et à la géopolitique.
6. 18/05/2011 17:56 - Lucie D
Commequidirait, pouvez-vous développer votre commentaire expéditif et fort élégant ?
7. 19/05/2011 20:17 - commequidirait
@ Lucie D : je veux bien essayer d'être plus précis mais je ne promets rien.
Je voulais dire que ce genre de critique (de compte-rendu de lecture ?) me laissait froid et même un peu plus parce qu'elle occulte ce qui m'intéresse le plus dans la lecture : la littérature. Xavier Raufer expédie à grands traits la forme, la composition en faisant de vagues allusions à Burroughs, Dick ou Aragon. De très vagues allusions...
Ce qui semble l'intéresser, ce sont visiblement les idées, le bonheur d'avoir trouvé dans un écrit la confirmation de ses propres opinions . C'est un des plaisirs de la lecture, c'est indéniable mais c'est un peu léger pour en faire un bon roman. A ce compte-là si je comprends bien, Ostende aurait aussi vite fait de se fendre d'un papier dans un magazine pour exposer ses thèses.
En bref, je ne porte de jugement sur les idées développées dans l'article ou le roman (que je n'ai pas lu et que je n'ai aucune envie de lire après cet article) mais je suis en revanche plus que sceptique concernant la façon d'aborder les romans sur Ring.
Pas sûr d'avoir été plus clair mais je ne sais pas au juste quelles précisions vous demandiez.
8. 20/05/2011 19:01 - Lucie
Si, si ,commequidirait , vous êtes clair et merci pour votre réponse . Si vous êtes sceptique concernant la façon d'aborder les romans sur Ring, moi je suis plutôt sceptique sur le retour prochain du Ring.
En tout cas , c'est fort sympathique que M. Xavier Raufer nous donne de quoi patienter...
Son papier m'a donné envie d'aller voir plus loin au sujet du roman d'Ostende, auteur que je n'ai pas encore lu.
9. 20/05/2011 19:05 - jsc
Bien sûr, c'est une évidence, aussi bien Aragon, Balzac, Giono, Flannery O'Connor, Philip Roth, Marcel Aymé, JG Ballard, Tom Sharpe... et bien d'autres sont des écrivains à "thèses", "politiques", ne "brillant pas par leur subtilité" puisque Muray nous les a "conseillés" ou plutôt nous en a offert une lecture des plus intelligentes nous donnant prestement envie de les lire - quel emmerdeur ce Muray ! Bien qu'à ma connaissance, il n'ait jamais "conseillé" quoi ce soit à personne dans ses écrits... mais juste outragé le discours tenu sur le réel par le biais des recensions des romans qu'il admirait. En revanche, pour ma part et à l'instar de Mr Raufer, et j'invite toutes les personnes qui croiseront ces lignes à faire de même, je conseillerais comme romans murayens coupables de trahison vis-à-vis de notre époque, puisque ils la dévoilent, les ouvrages suivants :
- Principe de précaution, Mathieu Jung (chez Stock)
- La mélancolie de la résistance, Laszlo Krasznahorkai (chez Gallimard) - écrivain hongrois qui lui n'a probablement jamais lu une seule ligne de Muray et pourtant...
Mais, comme qui dirait, ceci n'est pas de la littérature, tous ces livres qui osent ausculter le réel, et pire, s'en moquer, quelle effronterie !
Merci à Mr Raufer qui, contrairement à d'autres, m'a convaincu d'acheter et de lire ce roman dont j'ignorais l'existence.
10. 20/05/2011 21:39 - commequidirait
@jsc : puisque vous tenez à jouer sur les mots, je n'ai jamais prétendu que Murray avait conseillé des romans, j'ai écrit que se réclamer de lui pour en conseiller était discutable : je pensais notamment à Fabrice Pliskin ("Agent dormant").
Votre réponse est de mauvaise foi et vous le savez. Vous feignez de ne pas comprendre le sens de mon message qui portait sur le fait que Le ring consacre des articles aux romans, non par rapport à leurs qualités littéraires mais aux idées qu'ils développent.
Si vous ne comprenez toujours pas, tant pis...
11. 25/05/2011 18:39 - dubitatif
@jsc :
notez que « Mr. Raufer », c'est de l'anglais (mister Raufer), en français, ce serait :
« M. Raufer » (monsieur Raufer).
12. 26/05/2011 20:15 - jsc
Plus dubitatif que le dubitatif est le maniaque... Je n'ai pas écrit "Mr. Raufer" mais "Mr Raufer" forme approuvée par l'archaïque Littré qui eût le malheur d'écrire son dictionnaire au XIXème siècle... Et please Mr dubitatif ne me faites pas remarquer que mon "ème" n'est pas positionné en exposant, sinon il nous faudra débattre de la houleuse question de la disposition internautique des lettres et abréviations. Bien à vous.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
Consigliere du groupe Ring, écrivain, éditorialiste, docteur en géopolitique, Professeur affilié à l'Edhec, membre du Centre for the Study of Terrorism and Political Violence, School of International Relations, University of Saint-Andrews, enseignant à l'Université Panthéon-Assas, Paris II, chargé de cours à l'Institut de criminologie de Paris, depuis 1987 (cours de méthodologie), au DESS Paris II/École des officiers de la Gendarmerie nationale/EOGN-Melun, et directeur des études et recherches du Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines (études, recherches, séminaires et cours sur la criminalité organisée transnationale). En République populaire de Chine (RPC), il est professeur associé à l'École supérieure de police criminelle de Chine (Shenyang, RPC), et directeur de recherches associé au Centre de recherche sur le terrorisme et le crime organisé, Université de Sciences politiques et de Droit (Beijing, RPC).
Et pour valider l'hypothèse "UMPS" que nombreux rejettent dans l'ignoble populisme pré-2012, et son rôle dans ce processus, il suffit de lire ce rapport de terra nova (groupe de réflexion du PS)...
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