Sur le RING

Le rattachement, Didier Van Cauwelaert

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 28/06/2010 - 4 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Difficile de ne pas entendre les français gueuler sur la réforme des retraites. Dans la rue, les journaux, la télévision. Le bien du citoyen est en jeu. Ne sonnez surtout pas les trompettes. Allumez plutôt votre poste radio, sur un canal dans le genre « énergie ». Puis fermez les yeux. Imaginez le Président de la République sautillant sur un fauteuil de cuir brun, à l’Elysée, les yeux exorbités, et les oreilles dures comme des cornes. Les doigts crochus. Voilà, vous avez l’ambiance.
De leur côté, les austères sont là, pas bandant pour un sou, mais consciencieux. Que l’on pense à Jacques Attali, et son Tous ruinés dans dix ans ? Ou à l’alarmisme de Luc Ferry. Ne rions pas trop, il faut toujours des barbants honnêtes pour faire une bonne politique. Ce sont eux qui tiennent la barre, évitent les galipettes. Bla bla.

En face, les syndicalistes. Braillards, bien sûr : c’est là leur défaut et leur principal mérite. Ils sont de bonne impulsion pour les socialistes. Socialistes, qui, sous la houlette de Martine Aubry, arborent pavillon de la lutte contre une réforme qu’ils seront bien obligés de mettre en place, quelque part, aux environ de 2013, quand la machine sera un peu plus entartrée.

La scène est mise. Tout pour rire. Tout pour hurler. Les acteurs sont à leur place, aucune fuite. L’ordre tient dans la déraison, la dérision. L’impression de revoir se dessiner un clivage droite gauche, dans tout ce qu’il a de plus bouffon et mensonger, s’installe. Les smicards à gauche, les capitalistes à droite. L’ouvrier au dos cassé par les sacs de ciment contre le binoclard à l’arrière-train encrouté dans les bureaux. La morale courte de vue contre la nécessité d’en haut.
Pourtant, le sujet des retraites est de faible teneur politique. La rigueur que vont devoir observer les finances publiques au cours des prochaines années ? Une évidence. Un problème de bonne gouvernance. C’est l’endroit où les choses de l’Etat ne reviennent, finalement, qu’à l’Etat. Nous sommes davantage devant une scène d’opérette qu’un théâtre des opérations. Nicolas Sarkozy est là, comme un ballon au centre d’une pelouse sud-africaine, ou encore, en poire pour boxeurs à tête de cailloux.

    C’est le moment de parler théâtre. Et Napoléon III.

Théâtre, d’abord, parce qu’il est encore des gens pour savoir ce que c’est. Nous pensons ici à Didier Van Cauwelaert qui nous livre une courte pièce drôle, généreuse, humaine, historique, et aux profondes évocations littéraires : Le rattachement. Van Cauwelaert, auteur au Molière pour son adaptation du Passe-muraille de Marcel Aymé – nous aimons déjà, au prix Goncourt pour Un aller simple, et au très large succès éditorial – nous aimons un peu moins.
Napoléon III, ensuite, puisque le fameux rattachement dont il s’agit, c’est celui de Nice et de la Savoie, il y a de cela 150 ans. Napoléon III qui reste dans l’imaginaire français, et même chez les jeunes générations nourries par le fond de mangeoire de l’éducation laïcarde et républicaine, un infâme salop. Napoléon III, encore, dont la redécouverte, serait, en cette période de grève, une belle leçon.
Parce qu’il y a ceux qui prennent les décisions de lucidité politique, et la politique. Le cas de Napoléon III est typique. Voici un grand homme d’état dont la mémoire a été entachée par l’humeur pamphlétaire de littérateurs. C’est là une tradition millénaire qui nous donne d’excellents chefs d’œuvres, mais de mauvaises analyses. Ovide depuis l’actuelle Roumanie, contre Auguste, ou les Tragiques de d’Aubigné, notamment sur Henri IV. Ou encore, pour ce qui nous intéresse, Hugo contre Napoléon le petit.
Pourtant, à Auguste nous devons la Pax Romana, l’âge d’or culturel, Mécène. A Henri IV, nous devons bien plus que la poule au pot, n’en déplaise à l’éloge bon teint qui s’en fait. Et quant à  Napoléon III… Disons que ce n’était certainement pas un petit. Le recul historique avec nous, l’évidence est là. C’est d’ailleurs ce qui faisait écrire un type comme Seguin un Louis Napoléon le Grand. Empereur de gauche, modernisateur, fornicateur à l’impayable barbichette, il fut l’artisan des premières lois sociales, du suffrage universel direct, du chemin de fer en étoile. Certes, la politique étrangère restera contestable. Mais la culture du boulevard, les stations balnéaires, les grands magasins ou les expositions universelles, nous le tenons de lui. Voici un chef d’Etat qui avait la politique française au cœur, bien plus que les idéologies. Et si tout échoua sur la malheureuse défaite de Sedan, on ne peut le reprocher véritablement à ses propres choix. Non, c’est surtout la faute aux vieux canons en bronze… Artillerie de médiéviste… Nous laissons Renan et Péguy continuer jusqu’en 14, et plus loin.

En tout cas, Van Cauwelaert partage cette opinion : Louis Napoléon est tout sauf un con. Comme il le lui fait dire « Et pour faire de grandes choses, on est obligé d’être un grand’ homme ? ». Quand à ceux qui n’on retenu du Second Empire que Les Châtiments, Flaubert et Baudelaire au tribunal de la censure, ils ne font qu’écouter ceux que l’auteur appelle « les Annonceurs ». Avec une majuscule, parfaitement :

« –  EUGENIE (intéressée). Les Annonceurs… (Dans un élan d’exaltation mystique.) Vous voulez dire l’archange Gabriel, les prophètes bibliques, les grands visionnaires… ?
–  LA CONSEILLERE (sobre). Je veux dire : les Annonceurs. Ceux qui décident de la ligne éditoriale du monde en fonction de la répercussion des programmes sur l’inconscient collectif. »
On rit. La couleur s’affiche. Mais tout ça reste bon enfant, généreux. Potache, ce Louis Napoléon, qui raconte ses choix politiques aux grés de ses conquêtes amoureuses, et fait des frasques scabreuses. On s’étonne même que le priapisme de celui que l’on surnommait par calembour « l’Ampleur » ne soit pas évoqué.
« – LUCIENNE […] Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs.
– LOUIS NAPOLEON (égrillard). Pourquoi ? C’est une position qui présente certains avantages… ».
En bref, nous sommes devant une pièce sémillante.

Un théâtre d’éveil.

Nous parlons d’un théâtre d’éveil, car il est à première vue sans prétention. D’un style maitrisé, comme le faisait remarquer très tôt Nourissier à propos de l’auteur. Dénué de pédanterie, charmant. Vivant. Le sujet apparaît ainsi bien léger. Pourtant, il ne l’est absolument pas.
Premièrement, sur sa structure la pièce n’a rien de confortable, de simple. Elle est composée de quatre personnages, dont trois principaux. Louis Napoléon réapparait, de manière fantastique, devant sa veuve Eugénie, lors d’un diner qu’elle prend seule, en 1920. Un personnage aux multiples facettes, la Conseillère, va venir demander aux époux de valider leur projet de vie. Autrement dit, de réfléchir à l’éventuelle réécriture de leur histoire, et plus largement, de l’Histoire.
L’enjeu devient donc très vite la tentation de l’uchronie. C'est-à-dire du changement du cours de l’Histoire, avec des si, des mais, et le déroulement de liens de causalité. A cette tentation, Napoléon, et Van Cauwelaert derrière lui, répondent par une certaine résignation historique. Hormis l’invention d’une amante de plus, Lucienne, qui serait derrière le rattachement de Nice et de la Savoie à la France, invention qui n’est d’aucun effet sur le cours des événements, Louis-Napoléon ne touche à rien au programme. Il juge que tout ce qui s’est passé était bon, finalement, du moins nécessaire. Le pouvoir qu’il a de réinventer les faits n’a servi qu’à raconter une nouvelle histoire de fesses. L’histoire ? Une plaisanterie. Blondin serait assez d’accord, de là où il est :

« - LOUIS NAPOLEON. Mais on ne peut pas ! Ça prépare la suite ! Si je coupe une partie, tout s’effondre.
– EUGENIE (sèchement). Tu peux faire l’économie d’une femme sans mettre la planète en péril.
–  LOUIS NAPOLEON (à la Conseillère). Expliquez-lui que non. »
Au-delà de l’enjeu strictement historique, il y a aussi un enjeu qui tient du questionnement métaphysique. C’est quelque part celui d’un jugement dernier revisité, parce que premier, préalable. On se retrouve avec une formule, sur ce sujet, très proche des obsessions de Dostoïevski. Nous pensons à la nature humaine, et à l’idée de jugement :
« – LOUIS NAPOLEON (gravement). Ma cohérence, comme vous dites, ma logique, c’est d’être un homme de contradictions, de rêves, et de remords, coincé entre la grandeur d’âme et les faiblesses humaines. Je suis quelqu’un de normal. J’essaie de faire de mon mieux avec mes failles, mes lacunes et mes outrances. Et j’ai l’obstination de croire que mon passage, tel quel, dans l’histoire de l’humanité, ne sera pas totalement sans effet. »
C’est aussi l’évocation finale du Phédon de Platon, et du mouvement circulaire des âmes de la mort à la vie. Notons que Van Cauwelaert a d’ailleurs un rapport très particulier avec les morts, et que l’idée de communication avec eux irrigue toute son œuvre.

Une pièce d’ubiquité littéraire.

S’il on quitte la sphère des idées pour se replacer sur un plan strictement littéraire, une gêne apparait rapidement. Où sommes-nous ? Dans quel genre ? Est-ce vraiment une pièce de théâtre, vu le nombre des didascalies, l’absence de séparation en actes ou en scènes, ou bien un scénario de cinéma ? Du théâtre, s’il on en croit la représentation qui en a été donné devant le palais des Rois Sardes à Nice du 12 au 20 juin. Même s’il a fallu employer toute une flopée d’outils technologiques, comme la projection sur écran, et un budget avoisinant les 500 000 euros pour la municipalité. Et puis, non. Ce n’est pas une pièce de théâtre, mais un essai, un dialogue qui tient de l’antique, portant sur une réflexion historique, politique, littéraire, et même, philosophique, puisque s’intéressant aux choses de la transcendance. Bref, mettre le livre dans une boîte est un exercice ardu, que nous laissons aux plus farouches gymnastes de cette spécialité, puisqu’on le sait bien, si nous n’y arrivons pas, c’est qu’il ne faut pas trop s’y hasarder.

Sinon, de quel mouvement s’agit-il ? Les événements se déroulent tantôt comme si nous étions en plein théâtre de l’absurde, d’autres fois, comme si nous tombions dans l’onirisme kafkaïen. Les personnages sont inconséquents, changent de vêtements en quelques secondes. Des statues apparaissent. Nous sommes catapultés en Angleterre, puis en France en quelques secondes. Le personnage de la Conseillère, une sorte de Saint Pierre, n’en est même pas un, mais plusieurs, puisque par lui, les différentes conquêtes de Napoléon III viennent s’exprimer, adresser des reproches, ou quelques mots nostalgiques.
Et malgré l’humour, sommes nous devant une comédie, ou une tragédie ? L’histoire d’amour qui unit Louis-Napoléon à Eugénie de Montijo à quelque chose de romantique, de fataliste, de tragique. De somptueux et de douloureux. Toutes les tromperies du volage Empereur lui sont pardonnées par son épouse. Tout ceci par amour. Par un amour indéfectible, unique. Et derrière les vieux amants se reproduit tout le problème que les romanciers du XIXème siècle se sont posé : celui du désir de la femme. Désir qui, une fois réalisé, la transforme en mère. Et appelle la reproduction de son propre cycle, sur la courbure duquel se grèveront un bon gros tas de préoccupations morales.
Un grand mélange, élégant, dans le style de ce que la littérature française sait si bien faire : contrat rempli pour Le rattachement, qui porte définitivement bien son titre. Cependant.

Une pièce d’échafaudage.

Nous devons adresser un reproche à cette pièce, qui nous le voyons bien, a toutes les armes pour être une œuvre qui confine au génie. Le reproche tient à sa ténuité. Un minuscule 80 pages. 80 pages : autant compter par tirades, ou par lignes. Dans ces conditions, on évoque, mais on ne dit pas concrètement. Et l’évocation devient bien vite un certain choix de la facilité, celui du silence.

Et si nous nous mettions à dire ? Oui, dire. Dites nous tout ça, Van Cauwelaert, au lieu de taire. Dire, c’est la littérature. Le mieux, c’est que vous sentez cette critique venir, cette épée de Damoclès, puisque vous y répondez, au travers de Louis-Napoléon, page 33 : « C’est ta faute, aussi ! Comment je peux lutter, moi, en arrivant dans ta vie après Stendhal ? L’homme qui sublime les femmes, qui les cristallise ! (A la Conseillère.) Contre la cristallisation, j’essaye les paillettes ! L’humour ! Eh bien, je vais vous dire, c’est cela, au bout du compte, la grandeur de la France ! » Marquons un point d’accord : la littérature française a pour nature le bon goût, et pour manière de ne pas sombrer dans les grandes spéculations fondamentales. Bien sûr qu’elle rit, notre littérature. Mais elle dit aussi, elle épouse. Elle est totale. Elle ne se contente pas d’effleurer d’un mot ; elle embrasse, elle brûle.
On vous classe souvent dans la lignée des Hussard (1). C’est contestable. Mais vous avez indéniablement d’eux – ou peut-être plus largement de leur époque –, le goût de la litote. En plus exagéré. Or une litote est censée dire plus que ce qu’elle ne dit pas a priori. Elle est le paradoxe du vide plein, et même, d’un vide débordant de plein, d’un trop plein. Quand on ne fait qu’évoquer, que chatouiller, on est bien loin du « Va je ne te hais point ». On est simplement dans la coquille à moitie pleine. Dans l’œuf kinder, s’il on se permet la comparaison désobligeante.

 C’est toujours bon, le chocolat au lait. C’est bon…

Frédéric Gajaray

Le rattachement, Didier Van Cauwelaert, Albin Michel, 10 euros.

(1)    Sur le sujet, deux articles consultables en ligne : http://www.bakchich.info/Les-Hussards-des-romanciers-contre,06996.html et http://www.lepoint.fr/archives/article.php/222769  Notons que Van Cauwelaert a tout de même eu le prix Roger Nimier.


Toutes les réactions (4)

1. 28/06/2010 21:20 - Lise

LiseEnfin, Van Cauwelart sur Ring, ça craint, ce type vaut pas un clou, il faudrait surveiller vos services presse.

2. 28/06/2010 22:40 - Pierre Poucet

Pierre PoucetEt vous le ton que vous employez.

3. 29/06/2010 12:53 - Frédéric Gajaray

Frédéric GajarayLise : je me suis tout de même permis de parler de kinder, ce qui est tout à fait dans le style magnifique et intelligent de votre vitupération. Et pourquoi, je vous prie, "Van Cauwelaert vaut pas un clou"?

4. 01/07/2010 15:53 - Léo W

Léo W" Or une litote est censée dire plus que ce qu’elle ne dit pas a priori. Elle est le paradoxe du vide plein, et même, d’un vide débordant de plein, d’un trop plein. Quand on ne fait qu’évoquer, que chatouiller, on est bien loin du « Va je ne te hais point ». On est simplement dans la coquille à moitie pleine. Dans l’œuf kinder, s’il on se permet la comparaison désobligeante. "

Ahahah Quelle fin !

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Enfin, Van Cauwelart sur Ring, ça craint, ce type vaut pas un clou, il faudrait surveiller vos services presse.

Lise28/06/2010 21:20 Lise
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