Adolf, fin de l'histoire ?
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alain Jamot - le 09/05/2010 - 2 réactions -
Et si l’on en finissait avec le fantasme « des heures les plus sombres de notre histoire… » L’idée du Passant de Vienne était plaisante : un jeune attaché d’ambassade français se voit demander par les services de renseignements un rapport sur un dénommé Adolf Hitler, agitateur politique. Que faut-il en penser ? Est-il dangereux ? D’où vient-il ? Le héros se met donc en chasse et rencontre des tas de gens qui ont côtoyé le Führer quand il ramait à Vienne et ailleurs, sans le sou, dans les années vingt. On nous ressert donc les vieux clichés sur le peintre raté, sa vie dans des pensions minables, ses discours déjà interminables à la fin des repas, ses rapports avec les Juifs, son antisémitisme, sa médiocrité… Le tout entrecoupé d’une histoire sentimentale du narrateur et quelques autres amuse-gueules, et puis voilà. Style plaisant, rapide, ce bouquin remplit sans problème un week-end pluvieux. Historiquement, l’auteur s’est donné du mal en compilant tous les ragots qu’il pouvait trouver sur les débuts d’Hitler. Mais il se prend les pieds dans le tapis quand il veut faire couleur locale, et on découvre page 209 qu’Arnold Schönberg était le « fils spirituel » de Wagner ! Rien de moins ! Si effectivement Schönberg se plaçait de lui-même dans la descendance du romantisme symphonique allemand initié par Richard Wagner à ses débuts, il n’en lorgnait pas moins dans ses Gurrelieder davantage vers Malher et ses orchestrations virtuoses et grandiloquentes plutôt que vers le maître de Bayreuth. Et puis on le retient surtout pour avoir été le théoricien et défenseur de la musique dodécaphonique, avec ses deux potes Alban Berg et Anton Webern plutôt que pour des remix début-de-siècle de Lohengrin. Mais passons… Le vrai problème de ce livre, son relatif échec, tient au but et à la méthodologie : à quoi bon vouloir une fois de plus nous expliquer l’Holocauste, la Seconde guerre mondiale et le national-socialisme par le goût d’Hitler pour les gâteaux à la crème ? Par ses manies de vieux garçon ? Par son antisémitisme de façade qui disparaissait quand les acheteurs éventuels de ses tableaux étaient juifs ? Par une hypothétique révélation sexuelle, à savoir qu’il n’aurait possédé qu’un testicule ? Fadaises, légendes, propos sans intérêt. On sait bien que la pignole ne conduit pas automatiquement à rationaliser l’usage des fours crématoires… Il me semble bien plus important de s’intéresser à la Thulegesellschaft, à l’influence de la littérature antisémite austro-allemande du XIXe siècle, à l’importance de la mystique de la guerre qui empoisonna l’esprit allemand entre 1870 et 1918 pour saisir comment la nation la plus cultivée d’Europe finira par gazer et brûler des millions d’êtres humains dans les plaines de Pologne, à partir de conceptions politiques quasiment incompréhensibles. On croise aussi Staline dans cette histoire, que l’on nous décrit comme un obsédé sexuel au visage grêlé ne pensant qu’à tirer des coups, raccourci pour le moins audacieux : en quoi cela nous aide-t-il à comprendre le parcours de l’ancien séminariste et futur maître du monde communiste ? On pensait que ces approches historico-littéraires avaient disparu au cours des années quatre-vingt : il semblerait bien que non : après Chritian Bernadac et ses calamiteux pensums sur les Médecins maudits, les  Kommandos de femmes et autres 186 marches, après Max Gallo et sa Nuit des Long couteaux, nous avons donc ce roman, Le Passant de Vienne. On veut bien croire l’auteur quand il nous révèle qu’enfant, en 1937, il a vu Hitler à son balcon de Bertchesgaden, puis les prisonniers de Dachau. Mais ça ne suffit pas pour écrire un bon ouvrage d’Histoire, même romancé, et surtout un ouvrage qui serve à quelque chose. L’auteur s’est fait plaisir : ce n’est pas le premier, ni le dernier ! Mais à quoi bon tout cela ? Pourquoi, si l’on veut aller dans le romanesque, ne pas inventer des personnages, une intrigue, qui par leurs péripéties, permettraient de saisir, pour un public non spécialisé, l’atmosphère et les enjeux de l’époque ? Vous en connaissez beaucoup, des romans français qui vous expliquent de l’intérieur comment ça se passait le nazisme au quotidien ? Il y a bien sûr les Bienveillantes pour la SS, et le Roi des Aulnes de Tournier pour les Napola et la Hitlerjugend, mais ça ne se bouscule pas au portillon ! Soyons clairs : courrez acheter les biographies de Hitler par Ian Kershaw et téléchargez Mein Kampf sur les sites islamistes si vous cherchez vraiment à comprendre, et à vous tenir au courant des dernières recherches sur l’origine du nazisme et de son fondateur. Et à l’heure où l’on ne cesse en France de nous bassiner avec les « heures les plus sombres de notre Histoire » dès qu’un quidam a le tort de ne pas se prosterner devant la vulgate bobo, il serait intéressant de nous parler vraiment de ces fameuses années. D’expliquer la complexité incroyable du phénomène national-socialiste, et de l’attraction qu’il exerça dans toute l’Europe sur les politiciens, les artistes, les jeunes hommes qui n’étaient pas que des cons bornés antisémites et anti-prolétariens. Des gens de gauche ont aussi été attirés dans cette histoire, et pas des moindres ! Il faut en finir avec ces clichés de l’historiographie marxiste qui ne voit dans le fascisme et le nazisme qu’un unique phénomène, bras armé du capitalisme pour écraser la révolution à venir. Cette thèse (défendue pendant quarante ans derrière le rideau de fer, et dans une bonne partie de l’université française) ne tient pas la route et n’explique rien. La voir aujourd’hui mise à toutes les sauces participe d’un abrutissement général et d’une régression intellectuelle consternante. Et l’instrumentalisation de cette tragédie absolue par la gauche comme par la droite, de Rama Yade à SOS Racisme, de Nicolas Sarkozy au Monde diplomatique, de Dieudonné à Jean-Marie Le Pen, donne vraiment l’envie de gerber. Notre société française refuse à ce point de se remettre en question qu’il lui faut sans cesse ressortir les bonnes vieilles références des années quarante revues et corrigées par le politiquement correct pour diaboliser l’adversaire. Après le résistantialisme (efficace jusqu’en 1970), on est passé au collaborationnisme. Sous De Gaulle, tous les Français avaient été résistants, sous Mitterrand ils avaient tous collaboré et fricoté avec la Milice ou la Division Charlemagne ! Dans un cas comme dans l’autre, manque total de culture historique, paresse intellectuelle, clichés… Et puis parlons chiffres, s’il le faut : la Résistance en France entre 40 et 44, c’est quelques dizaines de milliers de gus actifs. En face, les Waffen-SS/LVF français, ce sont entre sept et dix mille têtes brûlées, plus quelques milliers de militants fans de Doriot, Déat ou Bucard ou de la Milice. Pour quarante millions d’habitants ! Faut se calmer. Les Français n’étaient pas tous des héros, ni des salauds. Ils attendaient de voir comment les choses allaient se passer, c’est tout. Si l’on veut comprendre le Mal en politique, il faut s’en donner les moyens, et ne pas se contenter de rabâcher des lieux communs. Et surtout ne pas s’ériger en pseudo-résistant soixante-dix ans après la bataille. Au contraire, tenter de saisir la logique de l’antisémitisme nazi dans ses conséquences les plus extrêmes me semble plus productif pour le combattre aujourd’hui dans ses résurgences que de répéter bêtement « la Shoah c’est pas bien ». Bien sûr que ce n’est pas bien, c’est un des plus abominables génocides que l’humanité ait connu. Mais reconduire des sans-papiers à la frontière ne fait pas de vous automatiquement un clone d’Eichmann ou de Darquier de Pellepoix ! Alors n’accablons pas Christian Millau : il a voulu, à sa façon, contribuer à ce combat avec ce roman un peu gentillet. Cela n’empêchera pas le CRAN ou BHL de répéter leur bouillie, cela n’empêchera pas les actes antisémites ou xénophobes en France, ni les gazettes de voir des nazis partout sauf dans leurs propres rangs, et cela bien sûr ne donnera à personne l’envie de remercier la Providence de vivre de nos jours en Europe en démocratie. On le sait… à l’impossible, nul n’est tenu ! Alain JamotChristian Millau, Le Passant de Vienne, Éditions du Rocher, 304 p., 19 €.
Toutes les réactions (2)
1. 12/05/2010 16:32 - Marie
Mais! ceux qui "attendaient de voir comment les choses allaient se passer" ne sont-ils pas des salauds? et n'est-ce pas chez ces salauds que se recrutèrent quelques héros de la Véme République?
2. 05/06/2010 11:58 - thierry bruno
Je suis d'accord avec vous sur la mauvaise idée qui consiste à romancer l'Histoire pour l'expliquer : soit on fait une biographie et l'on fait un travail rigoureux d'historien, soit on écrit un roman mais le personnage central ne doit pas être un personnage historique, comme ici Hitler. En revanche, je ne partage pas absolument ce passage " Après le résistantialisme (efficace jusqu’en 1970), on est passé au collaborationnisme. Sous De Gaulle, tous les Français avaient été résistants, sous Mitterrand ils avaient tous collaboré et fricoté avec la Milice ou la Division Charlemagne ! Dans un cas comme dans l’autre, manque total de culture historique, paresse intellectuelle, clichés…". En effet, le prétendu résistantialisme attribué à De Gaulle, cette "fiction" selon le dernier mot à la mode était une nécessité historique d'abord, dont De Gaulle a pu en mesurer tout l'impératif de 1940 à 1945, seul face à Churchill et surtout Roosevelt. Ce "résistantialisme" avait d'abord pour objet d'effacer la défaite de mai 40, de nier Vichy afin de considérer que la seule France qui n'ait jamais cessé d'exister fût celle qui a refusé la défaite. Cela a fonctionné puisque qu'à la capitulation allemande, la France était là et ensuite nous avons obtenu un siège permanent à l'ONU. De plus, cette fiction était une nécessité pour réunir les français, passer à autre chose après les traumatismes de l'occupation et de la collaboration, ne pas s'enfermer dans une épuration qui, le peu de temps qu'elle avait, duré a vite montré toute sa bassesse. Qu'ensuite de 1958 à 1970 De Gaulle n'ait pas remis en cause cette fiction, ce n'est pas je crois, pour édifier sa statue de Commandeur mais pour maintenir cette volonté d'union dans un peuple si enclin à se déchirer. Il n'y a là ni paresse, ni manque de culture mais une volonté qui se comprend avec des intentions que je considère nobles. Après, avec Mitterrand, nous avons la même volonté mais avec des intentions moins honorables : il s'agit pour le président décoré de la francisque, résistant plus que timide, aux amitiés particulièrement douteuses, de déliter dans une culpabilité française ses propres turpitudes. Cela est nettement moins digne. L'inculture et la paresse l'ont accompagnée et se poursuivent avec le politiquement correct et la bien-pensance.
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Dernière réaction Mais! ceux qui "attendaient de voir comment les choses allaient se passer" ne sont-ils pas des salauds? et n'est-ce pas chez ces salauds que se recrutèrent quelques héros de la Véme République?  12/05/2010 16:32 Marie
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