Le Monde a besoin de héros
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par David Kersan - le 13/12/2006 - 0 réactions -

En 1996, je loue mon premier Ultimate Fighting Championship avec en gras sur la cassette : "Autorisé dans un seul état américain." Pas de règles, pas de rounds. A l'éject de la vidéo, je me dis : "ça y est... Enfin libérée, l'ultra-violence lâche ses pittbulls". Une cage noire, appelée l'Octogone, comme un no man's land terminal, un cirque romain devenu nord-américain où des grosses bêtes tabassent des types en kimonos. Tous y passent, sauf un. Un homme seul dans ce no man's land, un homme en blanc, fin, élégant qui vient de nettoyer les grosses bêtes du ring à coups de clés et de soumissions. Sous le choc, je n'avais pas mesuré l'impact de l'image. La civilisation et l'éducation venaient de me montrer la première marche dirigée vers le MMA, cette hyper-discipline qui allait devenir sanctuaire des derniers héros.
Je reprenais ma petite vie d'étudiant en droit, ravi d'avoir pu assister à une nouvelle transfiguration américaine de la guerre totale que chacun livre de la naissance au cercueil. Guerre contre soi, contre les autres, contre les tentations, contre ses faiblesses, contre une société, contre des Mondes entiers. "Pour vivre en Paix, il faut mener contre soi la plus implacable des guerres" écrivait Maurice Dantec dans son Théâtre des Opérations. Une guerre dans un monde où tous les étudiants en droit comme moi devenaient de plus en plus étudiantes en droit, plus aptes à la Déco qu'à faire preuve de courage physique, plus aptes à la sensiblerie qu'à l'accomplissement de leur côté sauvage. Une génération online qui fait la guerre en réseau, qui se bat sur PlayStation mais qui baisse le regard quand une bande de casquettes agressives fait sa loi dans le métro. Une génération féminisée, connectée, addict à l'artefact, fascinée par la mode, les tendances, le Seigneur des Anneaux, World of Warcraft et Paris Hilton, par autant d'univers qui n'existent pas.
C'est paradoxalement de notre époque hypercool que jaillira une centaine d'autographes de foudre. Une centaine de noms gravés sur un ring sous des pluies de sueur, d'honneur et d'hémoglobine. D'Est en Ouest, du Nord au Sud, une centaine d'hommes dériveront de tous les horizons martiaux pour défendre une certaine idée de l'homme, de l'idée selon laquelle, pour reprendre Alain Finkielkraut, l'homme est une tâche à accomplir. Par le travail, par la sueur, par l'obstination, par l'acceptation de livrer son coeur et son âme au déluge de l'adversité. Dans la cage du MMA flotte l'atmosphère de ceux qui un jour, après des milliers d'heures de sacrifices, ont décidé, pour quelques minutes ou quelques centaines d'heures, de totalement s'abandonner.
Une centaine d'étoiles du Mixed Martial Art (MMA) comme nouvelle galaxie de l'univers martial global. Une centaine d'hommes libres qui ont décidé de devenir créateurs, de livrer leur avenir aux rapides du Réel, de le considérer comme une condition incarnée, un espace-temps où l'on doit faire ses preuves, où l'on doit se dépasser, par l'imperméabilité de leur âme aux tentations, aux revendications, par le respect et l'éclosion de leur corps et leur désir de s'accomplir en acceptant cette adversité panoramique, celle qui peut en une seconde, mettre fin à leur carrière.
Ces hommes ne demandent pas le retrait du réel. Ces hommes ont décidé d'incarner le réel, de l'habiter par l'état maximal de la puissance humaine, de devenir débiteur et créancier de leur propre effort, de leur propre sort, celui de devenir un vrai homme. En langage informatique, le MMA déployé à l'UFC ou au Pride par exemple, deviendrait peu à peu une sorte de nouveau système d'exploitation, sorte de Windows des valeurs en perdition dans le code source d'une société sans hommes, night-clubbeuse, ectoplasmique et revendicative où le sentimentalisme, la compassion coupable et l'amour du roller seraient les qualités les plus valorisées socialement, à l'inverse de la virilité, du sens de l'honneur, du courage qui deviennent l'apanage des "e;idiots"e;, des "naïfs", voire des "primitifs".
Du Pride à L'Ultimate Fighting Championship, du Cage Warriors au K-1 World Max, le MMA apparaît de plus en plus comme l'une des ultimes forteresses où l'homme s'écrit miraculeusement dans la trajectoire du courage, de la loyauté, de l'abnégation et de la force, dans le mystère de l'adversité, du rôle majeur qu'elle joue dans nos vies. Les valeurs portées par le MMA seraient ainsi une sorte d'anti-virus au nihilisme viral de notre modernité d'Esclaves.
Cette beauté épurée, qui nous parle de ce mystère, respire sous des Arena-Dômes électrifiées de talents, ivres de valeurs et recouvertes d'une gigantesque sphère d'acier. Et sous l'acier... La page. Celle d'un Fedor Emilianenko, traversée de traces de chenilles post-soviétiques, celle d'un Sakuraba, froissée, cabossée mais toujours digne. Celle d'un Mark Kerr pourquoi pas, déchirée sur les Rings pour l'Eternité. Cette beauté, je la vois dans l'oeil noir d'un Cro Cop immunisé contre l'espèce humaine, prêt à renverser le ring pour porter la ceinture qu'il transpire, souffre et désire depuis plus de quinze ans. Je la vois dans le regard un peu perdu de Mark Coleman, seul au milieu du ring, tel un mythe abandonné, après sa défaite cinglante face au guerrier Croate, murmurant qu'il ne peut pas... Qu'il ne peut pas arrêter, à 42 ans. Je la vois dans l'explosion thermonucléaire d'un Wanderleï Silva, les lèvres tendues par la joie pure devant l'incompréhensible knock-out qu'il vient d'infliger et je la vois dans les cris de Bertrand Amoussou, se préparant à 38 ans, à aller gagner au Pride, le ring le plus inclément de tous les temps.
Ce regard, j'ai pu l'apercevoir chez une poignée d'hommes qui m'ont accompagné dans une aventure extatique de combats clandestins, style Fight Club, dans une salle de sport privée parisienne, de 2001 à 2003. Je ne sais toujours pas pourquoi j'ai fait ça. Je sais juste que le moderne hologramme que j'étais se constellait de veines, se gonflait de sang, s'envahissait d'une naissance nouvelle, se saturait enfin de réalité. Je me revois contempler une grosse bête d'un mètre quatre-vingt dix pour cent bons kilos face à moi. Je me revois lucide et inquiet à l'idée des dégâts que pouvaient me faire ses poings, sa puissance et ses bras. Et je me revois subitement courir vers lui, comme vers des dizaines d'autres, exalté d'avoir compris que cet adversaire n'était qu'une insignifiante et douloureuse tempête vers le cyclone qui m'emportera, cyclone dont je n'ai toujours pas compris la naissance mais qui prononce chaque instant de ma vie. Ce regard nourri de secrets et d'inconscience, je l'ai vu chez cette poignée d'hommes, ce regard prendre feu, passé de l'autre côté de l'Infini, s'interrogeant pour toujours sur ce qui vient nous hanter lorsqu'on a mis un pied dans la cage ou sur le ring. Et que l'on y a mis un homme à terre.
De ses propres mains.
David Kersan
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