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Le Livre d’Éli [sortie DVD/Bluray]

SURLERING.COM - CULTURISME - par Evan Ard - le 14/06/2010 - 7 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Retour sur Le Livre d'Eli, sorti récemment en DVD et bluray -


Apport HD : Le pèlerinage vers le rayon Blu-ray est de rigueur. Les prestations techniques sont idéales et nettement supérieures au DVD. Quant aux bonus, ils passent en haute définition et proposent un supplément en sus intéressant.

Vous connaissez Élie ? Le prophète. Celui du livre -la Bible- pas celui du film, Le Livre d’Éli, qui s’écrit sans « e » final. Vous voyez, non ? Je m’explique. Si Élie est l’un de mes personnages bibliques préférés, c’est d’abord un nom -ou un titre- que l’on rencontre à différentes époques décrites dans les textes sacrés, ce qui pose quelques problèmes de chronologie. Littéralement, Élie c’est « Mon Dieu est Yahvé », Élie, c’est donc une sorte d’arme prosélyte dont Dieu dispose à sa guise, une espèce de Judge Dredd judaïque, un prophète version Ancien Testament, rien à voir avec les gentils apôtres du Christ, de vulgaires pécheurs de Tibériade improvisés prêcheurs miraculeux. Non, Élie, c’est plutôt expéditions punitives sur les païens qui chercheraient à provoquer la fureur du Seigneur des Armées. Élie débarque, convertit et condamne les hérétiques, selon les prescriptions de la parole divine, avant de disparaitre dans un tourbillon de flammes, un peu à la façon d’un X-Men sous stéroïdes. On se souvient évidement du duel incendiaire, Élie versus 450 prophètes de Baal, Dieu païen pas très catholique qui se montrera incapable de produire le moindre holocauste, malgré les gesticulations de ses idolâtres, alors qu’une seule parole d’Élie suffira à faire descendre le feu du ciel sur son autel, carbonisant au passage un pauvre taureau détrempé qui n’avait rien demandé. Après s’être bien foutu de la gueule des prophètes de Baal, Élie les égorge en masse, pas de pitié  pour les loosers. On le menace alors de lui faire subir le même sort. Tout dépité, il prend le large. Pour le réconforter, Dieu lui envoie un ange qui lui donne des galettes. Sympa. Ayant bien mangé, Élie se tape une sieste et se réveille pour marcher quarante jours et quarante nuits dans le désert, sans étape. Après, il découvre Dieu dans une brise, embauche son successeur en jetant son manteau sur le sol, annonce la mort du roi d’Israël et s’envole dans les aires sur un char de feu. Trop stylé cet Élie. Ensuite, l’esprit du prophète retombe sur Élisée, celui-ci traverse les eaux du Jourdain façon Moise, purifie la source de Jéricho et se rend à Béthel. Sur la route, des enfants se moquent de lui. Élisée les maudits au nom de Yahvé et deux ours déboulent aussitôt pour « déchirer » les quarante-deux morveux. On ne déconne pas avec les envoyés de Dieu dans l’Ancien Testament, mais on aime les nombres précis.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que Éli, dans le film, c’est un peu la même chose, un Denzel Washington avec qui il ne faut pas jouer au con, le genre de mec que -si tu poses la main sur lui deux fois de suite, tu risques l’amputation, direct ! Mais il prévient quand même avant, c’est cool. Éli, c’est un samouraï mystique, version post-apocalyptique, qui aurait remplacé le katana par une machette et le bushido par la    Holy Bible. On se retrouve donc dans un univers désertique à la Fallout, le jeu vidéo, les deux premiers volets, inspiration Mad Max, entre western et road movie, atmosphère post-rock électrique pour poser l’ambiance, vastes étendues privées de vie, couleurs ternes et monochromes, dominance des gris-ocres, filtre noir et blanc, contrastes clair-obscur traduisant le rayonnement mortel des ultraviolets, dans un monde privé de couche d’ozone après une guerre de fin des temps. On pense un peu à Soleil Vert, pour la façon dont les biens les plus banals sont devenus des denrées rares, des objets de convoitises sans scrupule que l’on troque contre de la nourriture ou de l’eau. On se souvient surtout de La Route, pour cette Terre dévastée par une catastrophe incertaine -le flash- et sans ressource, où seule la survie compte désormais, au prix du cannibalisme et des pillages sauvages. Mais l’unique compagnon d’Éli est d’abord un livre qu’il lit assidument, LE livre, celui qui a disparut de la surface du monde depuis que tous ses exemplaires ont été brulé par la vindicte populaire. Les foules cherchaient un coupable, elles auront choisi précisément ce livre. On songe à Fahrenheit 451, le feu et le papier, les mots perdus, encore une référence. Voilà donc notre mystérieux solitaire, dépositaire du sermon ultime et d’un savoir martial sans pareil, traversant les ruines arides et inhospitalières d’une Amérique morte, en direction de l’ouest. Sorte de moine-combattant énigmatique et sans foyer, sorti de nulle-part, comme protégé, on ne sait ni qui il est, ni ce qu’il fait, ni pourquoi il se dirige vers ce qui reste du Pacifique. On devine simplement qu’il est le gardien itinérant du livre, c’est sa mission. Le problème, c’est que sa route devra croiser celle de Carnegie, sorte de shérif pourri régnant par le contrôle de l’eau sur une cité de fortune, avec l’aide de sbires analphabètes et brutaux. L’homme, incarné par Gary Oldman, croit au pouvoir des livres, d’un livre en particulier, qu’il recherche par tous les moyens : celui qui a disparut et que garde jalousement Éli. Mais Carnegie veut utiliser le pouvoir des mots pour étendre son influence sur les survivants désespérés, et bâtir ainsi une civilisation dont il serait le leader incontesté. Tout cela est évidement prétexte à mettre en scène un duel, le « croyant » contre le sadique opportuniste et cultivé, deux « vieux », des hommes qui ont connu le monde d’autrefois, alors que plus personne ne se préoccupe de savoir lire ou écrire. Les acteurs font leur boulot, Oldman, toujours bon à camper un salaud, rend son personnage, un peu caricatural, plutôt crédible, tandis que le jeu inquiétant de mansuétude de Denzel Washington, entre tempérance et ironie, colle bien à son rôle. La lutte doctrinale des deux vétérans est donc l’occasion d’assister à des scènes d’actions bien foutues, avec cette sensation qu’Éli, imprégné des paroles des écritures, agit sous l’inspiration d’une puissance supérieure. On comprend que la connaissance recélée par le livre protège Éli, tout autant que celui-ci protège cette connaissance. Il y aura aussi une jeune femme, Solara, jouée par la belle ukrainienne Mila Kunis, on ne sait pas trop pourquoi elle porte le nom d’une voiture, mais elle sait conduire et, sans trop en dire, elle sera amenée à accompagner Éli dans les étapes cruciales de son périple.




Dernier film des frères Hughes, que l’on n’a pas vu au cinéma depuis From Hell, Le Livre d’Éli impressionne par sa qualité photographique, directement inspirée de la bande dessinée. Les décors, retravaillés à grands coups de numérique, sont crédibles et esthétiques tout en sachant rester cinématographiques, les filtres et la lumières participent de manière intelligente à matérialiser un monde dans lequel les éléments sont peut-être le premier ennemi de l’homme, comme en témoignent les épidermes marqués et les visages burinés des protagonistes. Si Le Livre d’Éli ne brille pas particulièrement par son scénario, celui-ci s’empare d’une intrigue simple, prétexte à structurer une mise en scène dont l’efficacité consiste à mettre en tension séquences à l’atmosphère lourde et pures scènes d’action. Le découpage sait ainsi manier des effets variés sans pour autant perdre en cohérence. Dans un genre très balisé, les frères Hugues maitrisent les codes et les références qu’ils manipulent afin à proposer une approche épurée de leur background, l’économie de la narration permettant au film de poser une véritable ambiance, suggérant l’existence d’un univers consistant. Cette sobriété donne sa force à l’œuvre, bien que de grosses facilités, toutes hollywoodiennes, viennent entacher la qualité globale de la réalisation formelle. Au niveau de la signification, Le Livre d’Éli insinue plutôt qu’il ne dit véritablement, insufflant plus de poésie que de méthode dans un propos que l’on pourrait croire très orienté. Cela n’empêchera pas certains d’y voir une « honteuse propagande évangéliste ». Toujours prête à se fourvoyer dès que des américains évoquent la religion, la critique de gauche y trouve donc volontiers un « syndrome Sarah Palin », (Charlie Hebdo), un « nanar post-apocalyptique catholico-ringard », (Filmactu), un « tract religieux », (TéléCinéObs), L’Humanité estimant que « ce n’est pas très léger, surtout le recours à la bible comme Graal, qui plombe l’ambiance. Comme bouée morale, on a déjà vu plus progressiste. » Oui, forcément, vu comme ça, c’est sûr que la seule mention de ce vieux bouquin poussiéreux a de quoi effrayer le glorieux socialo franchouille cranant sur la route du progrès. Reste que lorsque je lis ce genre de propos, de la part de ce genre de canard, ça me donne tout de suite envie de creuser un peu. Bref… Passons sur ce formalisme amusant. Si Le Livre d’Éli est un conte, son sens est donc sans doute à chercher d’avantage du coté de l’humanisme d’un Fahrenheit 451 que du prosélytisme des deux Livre des Rois, bien qu’il soit possible de remarquer des parallèles entre le film et l’antique histoire du prophète juif. Le monde asséché et infertile que traverse Éli rappelle ainsi les trois ans de sécheresse imposés par Dieu à son peuple. De même, les trente années qu’Éli a passé à traverser les terres infertiles sont à mettre en parallèle avec les quarante jours d’Élie dans le désert. La façon dont notre guerrier solitaire se débarrasse de ses agresseurs correspond aux sentences sanguinaires que le prophète inflige aux païens. Le transfert de la mission d’Éli sur son compagnon de route renvoie à la succession prophétique d’Élie par Élisée. Les thèmes sont donc distillés de manière à ne pas alourdir un propos dont la décision finale reviendra au spectateur. Éli est-il véritablement un envoyé de Dieu ou bien un homme habité, voir un illuminé, qui ne doit sa fortune qu’à l’assurance que lui inspire la mission qu’il s’est donné ? Ce monde post-apocalyptique est-il le châtiment divin réservé aux survivants du jugement dernier, ou bien celui-ci n’est-il qu’une allégorie permettant aux hommes de donner du sens à leurs existences ? Quoi qu’il en soit, Le Livre d’Éli nous parle d’abord de la façon dont un livre peut investir un homme d’une mission, nous rappelant dans le même temps que ce que nous faisons des écrits majeurs de notre histoire dépend avant tout de notre responsabilité. Dans le contexte actuel, cela peut avoir son intérêt, de là à donner une dimension politique à ce long-métrage, je vous laisse le soin d’envisager cela comme bon vous semblera.

Film d’ambiance ponctué de scènes d’action efficaces, un brin contemplatif, sans être révolutionnaire, Le Livre d’Éli offre un univers où la simplicité de l’intrigue ne doit pas faire perdre de vue les nuances d’un propos qui suggère plus qu’il n’engage véritablement. A la fois populaire et profond, original malgré ses nombreuses références, à voir si vous êtes fan des mondes post-apocalyptiques et que vous n’êtes pas allergique à la thématique religieuse. Peut-être le meilleur film des frères Hughes, sans être un chef-d’œuvre, Le Livre d’Éli pourra donc vous occuper une soirée. Disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 26 mai dernier. Sinon, revoyez votre Mad Max préféré ou faites-vous une partie de Fallout. Pour les plus difficiles, il reste toujours Le Sacrifice de Tarkovski.

 

 

Evan Ard



Toutes les réactions (7)

1. 14/06/2010 04:01 - THE TERRAFORMER

THE TERRAFORMERToutes les faiblesses et les forces du film sont là. Je n'aurais su être plus précis.
Tu me donnes même envie de le revoir ce sympathique petit bout de pellicule.

2. 14/06/2010 12:13 - Yacoub

YacoubDans un autre genre j'ai vu Agora ce week-end, sur le déclin de l'empire Romain et l'expansion du christianisme. Bien sympa.

3. 16/06/2010 15:33 - AC

ACPour les prêtres de Baal, est ce que Enoch, le frère d'Elie, n'aurait-il pas de l'importance dans cette histoire?

4. 17/06/2010 02:59 - AC

ACSinon, la symbolique spirituelle de ce film a la même finesse que la conduite d'un Abrams M1 dans un magasin de procelaine. Peut largement mieux faire

5. 17/06/2010 10:16 - Partagas

PartagasMerci Evan, ta critique ainsi que les commentaires des magazines que tu cites me donnent envie de voir ce film. J'aime beaucoup ta façon de raconter l'ancien testament pour les nuls. Tu voudrais pas nous faire la même sur Sodome et Gomorrhe ?

6. 17/06/2010 11:34 - Semoun

SemounJ ai commencé a le regarder, j aime bien le keffieh palestinien k il porte et échange contre de l eau... Sans parler du grassouillet Denzel vivant sur La Route... A suivre.

7. 17/06/2010 12:41 - kim

kimLes critiques des journalistes francais manquent comme d habitude de consistance, et surtout de references historiques. En effet le personnage de Gary Oldman nous rappelle combien la Bible avant l'Imprimerie etait manipulable pour des fins d'oppressions politiques et religieuses.
Ce film a un air de Cosmos Incoporated, et je l ai vu en pensant a Dantec...

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Toutes les faiblesses et les forces du film sont là. Je n'aurais su être plus précis. Tu me donnes même envie de le revoir ce sympathique petit bout de pellicule.

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