Le fabuleux destin des gratuits parisiens
SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Yvan Romanoff - le 03/06/2004 - 0 réactions -
Lorsqu'ils ont débarqué à grands renforts d'investissements colossaux sur le sol français, ils ont été décriés, houspillés, brocardés. Depuis, l'eau et l'encre ont coulé et les Parisiens, comme bien d'autres lecteurs, pas fauchés mais presque, les ont adoptés. Désormais lus et appréciés, les journaux gratuits sont arrivés à maturité mais pas encore à l'équilibre. Pour des quotidiens comme Métro et 20 Minutes, le pari de séduire public et annonceurs se poursuit en dépit de déficits abyssaux. Gouffre financier ou succès annoncé : l'âge d'or des journaux gratuits est-il vraiment arrivé ?
Il y a à peine un peu plus de deux ans, les journaux d'informations gratuits commencaient à envahir les sorties de métro à Paris et les rues d'autres grandes villes françaises. Rejoignant l'hebdo underground A Nous Paris, déjà bien connu des RATPiens, Metro se lance un beau matin de février 2002, très vite suivi par un concurrent direct et tout aussi quotidien, nommé 20 Minutes. Début de polémique et levée de boucliers. A l'époque pourtant plus appréciables que les étrons canins, ils ne tardent pas à les rejoindre sur trottoirs et caniveaux, salement critiqués par certains. De la fiante sur papier. Le syndicat CGT du livre détruit dans le même temps des milliers d'exemplaires. Dans les grands journaux de la PQN, l'arrivée des gratuits, c'est le scoop à la grimace. Les grands pontes montent au créneau, menant campagnes et croisades contre la dévalorisation de l'information.
Le Monde et Colombani s'insurgent contre des gratuits qui dérangent avec leur info au rabais, formatée, aseptisée, dopée à l'AFP. Libé dénonce une concurrence déloyale lancée par des " flibustiers ". Dans le collimateur, il s'agirait plutôt de deux multinationales vikings. Avec son 20 minutes, le groupe norvégien Schibsted (à vos souhaits) souhaite, après Oslo, Madrid ou Zurich, conquérir Paris. Quand au suédois Metro International, il impose peu à peu son tabloïd verdâtre et ses pages baveuses dans les grandes villes françaises, avec une diffusion massive en Ile-de-France. Ces journaux venus du nord donnent des sueurs froides et des bouffées de chaleur aux patrons des payants... Deux ans après, force est toutefois de constater que la crise est passée. Tout aurait-il été dit sur le sujet ? Alors que les gratuits poursuivent leur expansion, les éditos virulents et les critiques les plus cinglantes ont, par l'opération du saint-esprit, purement disparus des colonnes vertueuses. Encore un coup du grand capitalisme. Etrangement, même si chacun campe sur ses positions, la discrétion est de mise depuis notamment le virage à 180° opéré par les grands groupes de presse qui se sont, complexité des enjeux économiques obligent, associés aux gratuits. Le Monde imprime une partie des exemplaires de 20 Minutes, contrôlé aujourd'hui à 50% par Ouest-France. Du côté de Métro, on utilise volontiers les rotatives de France-Soir, qui ne tournent plus pour rien...
La nouvelle tendance
La cohabitation a donc succédé à la guerre froide. En quelques mois, les gratuits ont acquis une certaine légitimité. Même si la récolte d'information s'apparente pour beaucoup à un exercice de " copier/coller " de dépêches d'agences de presse, Metro et 20 Minutes s'assurent tous les jours un volume de texte réalisé soit en interne (principalement pour les pages locales) soit par des prestataires spécialisés extérieurs, pour les parties dites " magazine " (culture, loisirs...). L'effort d'enquête et de politique éditoriale est louable. Metro peut, avec sa trentaine d'éditions en France et à l'étranger, miser sur un réseau d'information mondial. Quant aux titrailles et aux photos recherchées du 20 Minutes, elles soulèvent l'attention des responsables de revues de presse et séduisent près de 98% des lecteurs du quotidien qui, au fil du temps, se sont attachés à son contenu coloré et sont près à faire la queue auprès des colporteurs ou des distributeurs pour avoir l'exemplaire du jour. Avec les gratuits, les utilisateurs de moyens de transports collectifs ont trouvé le moyen de s'occuper. Maintenant, avec son journal sous le bras, on ne s'ignore plus royalement dans le métro, on nargue simplement ceux qu'ont rien à faire ou à lire. Niark.
Journaux gratuits, pub comprise
Même si aujourd'hui, ils semblent faire partie du paysage urbain, tout n'est pas si positif pour les gratuits. Sur le plan fiscal notamment. 20 Minutes a beau afficher un chiffre d'affaire d'1,3 millions d'Euros en 2003 et un CA publicitaire qui a triplé entre 2002 et l'an dernier, le gratuit ne devrait rentrer dans ses frais que cette fin d'année. Les trois éditions de Metro en France accusent, elles, un déficit de 3,5 millions d'euros sur le premier semestre 2003 et on ne compte plus les éditions abandonnées de par le monde par Metro ou 20 Minutes ainsi que les projets avortés d'autres groupes de presses désireux de se lancer sur le marché du gratuit. Sans aide fiscale ou postale de l'Etat, mais soumis à la taxe sur les imprimés publicitaires, ces journaux reposent sur un modèle économique contraignant et pas forcément solide pour le moment. Recette principale car exclusive, la publicité s'insère abondamment dans leurs pages et parfois de manière insidieuse sous forme de publi-reportage ou de Une accrocheuse. En pleine période de vaches maigres pour la pub dans la presse, les gratuits ont lutté et bataillent toujours pour vendre et remplir leurs espaces, parfois obligés de pratiquer des ristournes d'enfer pour meubler. Mais les annonceurs font de plus en plus confiance aux gratuits, moins rassurés par leur santé financière que par l'émergence d'un nouveau lectorat peu habitué à la presse écrite (traduire une nouvelle cible de clients potentiels).
Avec respectivement 1,3 et 1,1 million de lecteurs par jour, 20 Minutes et Metro sont parmi les quotidiens nationaux les plus lus, après Le Parisien, mais devant Le Monde, Le Figaro, L'équipe et Libération. D'après une enquête Ipsos, 15% des Franciliens liraient 20 Minutes, qui tire à près de 400 000 exemplaires. Avec un tirage quasi identique et une distribution exclusive dans les couloirs du métro de la capitale, A Nous Paris interpelle chaque semaine plus d'un million de fidèles à coups de Buzz et de plans d'urban attitude (à croire que pour réussir, il faut miser sur une copie de Figaroscope en plus djeun's).
Impossible d'ignorer ce nouveau média. TF1 l'a montré en prenant une participation de 34 % au capital de Metro l'an dernier. Et alors que les experts s'accordent à voir dans ce modèle (comme avec les start-up il y a quelques années) une poule aux oeufs d'or en pleine croissance, tout le monde veut sa part du gâteau. A l'instar de La Provence, pionnière avec le lancement début 2002 du gratuit Marseille Plus, plusieurs titres de la PQR sont sur le coup. Lancements de nouveaux titres dans toute la France, projets de couplage " payants et gratuits ", voire de " gratuits anti-gratuits ", les éditeurs bouillonnent d'idées. Parfois trop ambitieuses dans cette conquête des villes encore dépourvues de gratuits qui ressemble plus à un marquage à la culotte qu'autre chose. Pour preuve le retrait récent du groupe Amaury (actionnaire d'ANP) du projet de quotidien lancé avec Hachette Filipacchi Medias et la Socpresse, jugé peu rentable à moyen terme.
Tous les moyens sont bons, et des gratuits tels que Metro ou 20 Minutes sont prêts à miser gros, quitte à s'implanter en même temps, sans prévenir, dans une ville comme Lille. Aujourd'hui, dans une surenchère folle, la presse gratuite s'attaque au domaine sportif, avec le mensuel-devenu-hebdomadaire sobrement intitulé Sport. D'ici fin 2004, c'est 1,5 million de journaux gratuits qui devrait être distribué à travers le pays, à Marseille, Lille ou Lyon, peut-être bientôt à Nice, Strasbourg ou Montpellier... Paris reste bien sûr la base de cet édifice dont il faudra juger la pérennité à long terme, et ce même si la " culture du gratuit " semble bien partie pour durer.
L'expérience des journaux gratuits a prouvé que seuls les meilleurs réussiraient. Ils ont cependant eu le mérite d'ébranler un secteur peut-être un poil sclérosé. Et puis, difficile de trancher, les gratuits parisiens ont chacun de bons côtés : Metro a ses gags de Garfield, et 20 Minutes ses mots fléchés...
Yvan Romanoff
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