Sur le RING

Le devoir d'insoumission au réel

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Sarah Vajda - le 07/04/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



Pour Roland Barthes qui a toujours aimé le théâtre et pourtant cessa un beau jour d'y aller.

Pour tous les amants qui prétendent que la vie sépare ceux qui s'aiment...

Aux inséparables donc.

 

Corneille jamais ne se voulut objet de querelle ou de scandale, bon artisan,se contenta toute sa vie d'adorer le théâtre. Comment une oeuvre conçue dans l'adhésion et le pur amour put-elle, du vivant de Corneille et post-mortem encore, devenir synonyme d'ennui, infréquentable, voire fasciste ?

 

Longtemps - toujours ? -, les aspirants au beau titre d'écrivains se sont tenus sur la ligne de départ, pur-sang prêts à affronter tous les terrains du monde et braver mille obstacles, un seul enjeu - non pas l'éphémère « gloigloire » qui affole aujourd'hui nos jeunes vieillards des Lettres françaises, argent placé ou dilapidé pour les plus laids aux bras d'éternelles Amélie qui s'occuperont d'eux -, mais le Posthumat, seul Enfer, Paradis ou Purgatoire, auquel il soit loisible à l'homme de croire encore. Cette Divine Comédie où, jeux faits, rien ne va plus, la chance ou la disgrâce, certaines lois difficiles à établir, président au Saint-Office, c'est le dernier service, l'ultime consolation d'une vie offerte au futur seul, en souvenir des morts. A l'époque de Corneille, on disait « les Anciens ». Pour ceux dont l'otium ne s'appelait pas encore écriture mais Belles-Lettres, commençait une vie où, les plaisirs de la terre et les rêveries secrètes, les deuils et les fêtes, les rires et les larmes, avaient pour unique fonction de nourrir les vers, les charger comme on bourre son arme d'absences incarnées par la magie de l'écriture. Écrire alors consolait de vivre par l'exercice de la Lettre devant la mort. Mort, là était ta victoire, quand la résurrection ou l'oubli re-couronnait ou ensevelissait les pur-sang agonis.

 

Corneille fut l'un d'eux : mal bâti, médiocre orateur, homme discret, ennemi de l'intrigue qui, sur la ligne de départ, distança vite ses concurrents. A vingt-trois ans, il fit représenter Mélite et connut à trente ans un triomphe sans pareil avec Le Cid. Un tel destin oblige à l'humilité ses successeurs, surtout, pour vous répondre, Juan Asensio, à tempérer les ardeurs de maints « infréquentables professionnels. »

 

De l'homme Pierre Corneille, nous ignorons la couleur des rubans qu'il portait, le nom des Salons qu'il fréquentait, sa maison de la rue de la Pie, celle qu'il eut aux Champs encore au Petit-Quevilly ne ressemblent guère aux boudoirs des précieuses, au salon bleu des lionnes, cossues, ennuyeuses, bourgeoises pour tout dire. En sa vie, pas davantage d'extravagance, aucune anecdote, « biographème », chère à Stendhal ou à Barthes, n'a survécu : il aima une jeune fille, Catherine Hue, que sa famille donna à un autre - poète, jamais, aux yeux de « nos familles » ne passa, ont-elles tellement tort ?, pour un métier d'avenir - ; à l'âge du Partage, Marquise le troubla, l'évita. Méchante, elle le ridiculisa, ignorant ne devoir sa survie qu'à ce vieil Arnolphe ! De ces inconvénients mineurs dont chacun, à ces âges hormonaux, subit les forts assauts, le poète nourrit ses pièces, mourut en bon chrétien, bon époux et bon père, durement éprouvé par la mort de ses fils, sans incommoder Dieu ou le monde de ses fureurs. Il demeure pour avoir inventé la tragédie française - conjoint Sénèque le Tragique et l'Astrée, célébré les noces de Violence et Goût, Passion et Roman, en de beaux vers « réguliers et martelés[1]». Sans doute peut-on sans effort aussi lui concéder la paternité du théâtre français de Racine à Anouilh et Giraudoux, en passant par Feydeau qu'il aura précédé. Cet esprit rare aura à la fois gagné et perdu son posthumat, éternel jeune homme, humoriste sans pareil, demeuré sous les sinistres traits du cacique, du barbon, du Géronte des Lettres françaises !


Ne nous arrêtons pas au flot d'immondices dont il plut au Maître de Ferney, peu doué pour le théâtre en dépit de sa vive passion, flétrir notre poète ; oublions aussi le couplet trop rebattu qui chante la gloire naissante du rival Racine et la décrépitude du déjà vieux Corneille, pour nous arrêter un instant à la pire méprise littéraire jamais arrivée, l'injure faite à Corneille par la République des professeurs et ses conséquences, pour enfin célébrer l'éternel scandale de son apparition, la longue théorie des esclandres que provoquèrent chacune de ses pièces conçues dans le seul plaisir du théâtre. Le théâtre est cet art entre les arts où la poésie unit à la philosophieroman,danse,pantomime, chant et peinture, cet art total où le comédien devant vous vieillit, souffre, s'éjouit, rit et pleure parfois - ce fut le miracle du siècle de Louis - meurt en comptant les soles et les pistoles dues à Messieurs Purgon et Fleurant. Le théâtre est cet art que Corneille porta à son acmé d'emporter le spectateur en Romancie, cette terre où, le berger Céladon, après mille épreuves, retrouva son Astrée et de le ramener, souverain, ironique, dans l'Histoire, le lieu entre les lieux où, nos désirs, nos volitions, nos rêves se fracassent et dont quelques héros, par la magie de leur vertu, leur puissance et leur force, fabriquent ad usum delphini, pour le futur à nouveau un roman que les fils reprendront à leur compte afin que rien, en dépit des méchants et des circonstances malheureuses,ne meure tout à fait. De cette opération sans pareille, de ces noces improbables entre deux genres par nature contraires, Corneille demeure le maître incontesté. Les dramaturges allemands - Grabbe, Buchner, Schiller - surent mettre en scène le combat entre volonté individuelle et vent de l'histoire, quand Corneille sut inscrire deux romans nullement contradictoires, celui des sujets aspirant à l'amour et au bonheur mortel considérés comme souverains biens, exercice du devoir et de la puissance humaine comme collatéraux à ces biens individuels. Chez lui, la fêlure d'Achille aspirant aux Enfers à tirer encore la charrue paternelle, la blessure d'Énée contraint de quitter Tyr et Didon n'existent pas. Médée, mortellement humiliée par Jason, n'oublie pas qu'elle est fille du Soleil et, à l'heure de tuer ses enfants, quitter la terre, jouit de l'infinité de sa puissance, parachève son oeuvre d'amour dans la destruction. Sans doute aux yeux du commun des mortels, est-elle un monstre. Aux yeux de Pierre Corneille, elle n'incarne, héroïde, que la plus grande des amoureuses. En Romancie n'existe ni bien ni mal, seulement des qualités. Le théâtre, seul,sait l'art de faire entendre ce chant des qualités, la poésie ne le peut que proférée à haute voix, c'est déjà du théâtre - la lecture seule n'y suffit, t'obligeant, cher lecteur, à revenir à toi. Mesure de l'écart prise entre Médée et la femme de ta vie, entre Rodrigue et ta pomme, tu jugeras, lisant leur geste, ces personnages extravagants. Les voyant, représentés sur la scène, tu te rêveras un instant semblable à eux et à cet instant-là, l'humanité en toi sera sauvée, il t'aura suffi de t'asseoir, d'ouvrir grands tes yeux et tes oreilles ! Corneille a été et demeure le mage qui, d'un mot, fait revivre l'Histoire, la passion politique et le désir d'amour comme unique aventure offerte au simple mortel.

 

Souvent, méprises et mé-lectures prennent leurs sources dans la biographie, voire le profil psychologique de l'auteur. Aussi nulle actrice ou célèbre dame galante, en ses bras ne se pâma jamais, Marquise, on le sait, je l'ai dit, lui préféra le fringant et dur Racine - les femmes d'ordinaire goûtent peu, leur masochisme paraît sans fond, la bonté, qualité fort rare d'ailleurs -, aucun Grand ne fut son ami et politiquement, c'est-à-dire esthétiquement, il appartenait au clan Fouquet, comme Madame de Sévigné, Jean de la Fontaine, Rancé... les meilleurs du Siècle, l'essentiel n'est pas là. Il existe un mystère Corneille que ni le théâtre jésuite ni la foi catholique ni la personnalité ni même l'influence espagnole, pour ce que nous en savons, n'explique tout à fait. Par quel miracle, Pierre Corneille a-t-il su unir les précieux trésors reçus, les traduire dans ce français tout de latinismes et de barbarismes formé, pour inventer cet étrange monde ni tout à fait roman ni tout à fait poème qui longtemps fut théâtre, avant que d'autres professeurs n'en changent la matière. Aboli le décor qui donnait corps aux songes, l'inconscient ou les structures socialesse virent mises à nu et loin de l'idéal palabrent désormais en vains discours d'humaines ou inhumaines figures. La victoire de Corneille résonne dans chaque chambre de comédien, dans chaque préau miteux où se donnent des cours de comédie. En effet, la langue au théâtre n'est pas tout, seulement l'humble servante de cette créature qu'on dit personnage et nul, Shakespeare et Montherlant mis à part, ne sut offrir aux comédiens de semblables figures. Comment incarner Rodogune ? Comment sembler Richard ? Comment, sans donner à rire, en un monde désabusé, incarner la passion du vieil Horace, celle de son fils ? Pourtant, aux heures les plus noires de l'existence, nous nous souvenons de Corneille avec tendresse et gratitude. Le moyen de mourir sans avoir parlé sous la torture privé de son secours ? Le moyen de songer encore quelquefois à la chose publique en son absence ? Le moyen d'assassiner Marat dans sa baignoire à vingt ans et celui de tuer Alexandre ? Le moyen de réinventer Monsieur de Bergerac et ce final somptueux où, un homme laid remercie la plus belle des femmes : « grâce à vous, une robe a passé dans ma vie » à défaut de sa voix ? Le moyen de distinguer la publicité du beau geste, ce qui est grand, ce qui vaut de son masque, sans l'avoir lu, fréquenté, adoré ? Corneille demeure la grande ombre. Elle revient quand, sous la plume du Cardinal de Retz, nous voyons resurgir le Grand Condé et la Grande Mademoiselle faisant donner les canons contre le Roi son frère et ancre notre émotion devant les « mots » du Général. L'effroi du délaissement qui nous saisit devant un vieil homme sur une plage d'Irlande, encore, sont de lui, comme notre émoi de voir Tante Yvonne choisir d'entrer chez les Clarisses après sa mort et supplier le médecin de la faire survivre jusqu'au 10 novembre afin de mourir à la même date que l'homme qui fut sa vie. À lui, les riches heurs de feu le Royaume de feue la France. La mise au ban de Corneille naquit du coassement naturel de la foule devant ce qui, grand, étonne. Le théâtre, par lui, fut la scène où saisir le sublime, chose qui aujourd'hui, horresco referens, chez nos Oronte et nos Mascarille, passe pour militante, pire encore, pour ringarde ! Or, Corneille fut tout sauf ringard, dandy d'honneur du temps où Monsieur de Saint-Simon, Pascal et Monsieur de Rancé l'étaient, simplement dissidents et non pas à la mode vêtus. A contre mode, serait le premier scandale, dans une cour et un temps où le Roi donne le la, repris par les laquais. L'oeuvre réfute l'ordonnance parfaite du premier chant du renoncement écrit en langue française que fut La Princesse de Clèves et que poursuivit Racine, scrutant les coeurs et mesurant les accrocs, les blessures, les déchirures en d'admirables vers. Le premier scandale tient au désir d'harmonie au coeur de la barbarie humaine. Le poète demeure qui unit une nouvelle fois Cadmos et Harmonie pour recomposer un monde où Amour naît de l'écume des vagues une nuit de tempête, où Mars rougit le ciel et où Dieu, entre terre et ciel, dessine un arc-en-ciel, signe d'une promesse parfois différée et toujours tenue. Cette vision du monde qui, si haut, jure et contraste d'avec le désordre et la médiocrité des temps, de tous les temps, s'impose comme le scandale le plus inaltérable, celui qui, pour jamais, ne fera de Corneille un auteur fréquentable. Qui le lit, qui l'admire, à l'instant rêve un autre destin et ce rêve même jamais cueilli fabrique un rebelle ou du moins ajoute au chant de la soumission une fâcheuse discordance.

 

Par quel prodige donc, avec Mélite, ce provincial, ce Pourceaugnac, à demi bègue de vingt ans, inventa-t-il la machinerie qui fera la gloire de George Feydeau, au mépris déjà de la règle de l'unité de temps ? Éraste est fou. Sa folie ? Se croire mal aimé alors même qu'il est adoré. La jalousie l'égare, condamne son amie à en aimer un autre afin de satisfaire la fantaisie de son amant. Comme si la chose ne suffisait pas, à la suite de cette extravagance, Éraste,pour justifier son délire, commet de fausses lettres, désunit des amants afin de les unir. Ce ne sont là que couples brisés et recollés, in extremis. Au dernier acte, cascadent, au mépris de toute vraisemblance, mille éloges de la folie ! Ce ne sont pas des « songes d'une nuit d'été », mais de vils penchants qui ont, cinq actes durant, séparé « Tircis d'avec Mélite / et de qui l'imposture avec de faux écrits / A dérobé Philandre aux yeux de sa Cloris. » Chacun trouvera la paix ; pire se croira heureux de l'issue ! Entendre ceci : nul peut-être n'aime celui ou celle qu'il croit aimer. Sans doute les jeux de l'amour ne sont-ils que purs divertissements, le Tendre menteur, sournois qui, avec aisance, s'adapte aux circonstances. Chez Corneille, nul ne mourra d'amour, simple affaire de langage, de discours, seule occasion offerte à l'homme dans la paixd'entrevoir sa personnalité, l'affirmer, jouir de son discours, mais pas une passion humaine. L'objet d'amour n'existe pas ! Ce n'est pas Lacan qui, le premier, théorisa ce scandale, mais Corneille. Le Menteur pareillement perdra son amoureuse sans en souffrir. Tout chez Corneille devient illusion, le théâtre bien sûr et il en composera le chef-d'oeuvre, mais aussi les liens humains. Une seule passion résiste au masque, cette passion - ce que toujours subit l'homme -, c'est l'Histoire et la ténacité au tyran, l'unique borne offerte à l'humiliation sans cesse subie par le sujet dans l'Histoire, s'appelle l'héroïsme. Depuis nous préférons Résistance, mais le geste subsiste. Aussi faire de Corneille le chantre de la raison est-il une hérésie. Le raisonnable ferme la porte de sa demeure, cultive son jardin, s'adonne à la rondeur des jours, aime les siens, attend que le despote meure comme il ferme ses volets à l'assaut des tempêtes ; seul, le fou sort affronter la mort pour un peuple indifférent. La jeune fille raisonnable accepte l'ordalie, salue le vainqueur et tente d'oublier son Curiace mort au champ d'honneur alors que Camille, par ses imprécations, oblige Horace à l'occire ! A l'envi, chaque héros cornélien défait volontairement sa vie, en fait sacrifice, au beau discours en comédie, au Roi de Prusse en tragédie, pour la beauté du geste, d'avoir tenu l'estime de soi en la plus haute gloire, n'oubliant jamais, qu'au théâtre, la parole de l'un devient parole de tous. En ceci le théâtre surpasse l'Église qui exige contrition et examen de conscience. Le théâtre ressemble au jour du Grand Pardon où, tout juif, le plus criminel, l'athée le plus endurci soit-il, est cité, non pas à comparaître, simplement compté à l'appel du troupeau, sans mesure de ses péchés ou de ses perfections. Derrière le rideau rouge du théâtre cornélien, un rouleau de la Loi différent de celui qui régit l'ordinaire des mortels se découvre à chaque représentation. Jaillies au coeur d'un monde chrétien, nimbé d'histoires romaines, ce théâtre du Pardon collectif, l'esthétique et la morale cornéliennes agissent comme un blasphème, une gifle donnée aux Tartuffes, aux Matamores, aux escrocs de l'honneur, aux soldats serviles des mauvais maîtres, aux pseudo-citoyens.

À partir de ce scandale augural, comment un pays soumis à l'absolutisme du Soleil eût-il pu ne pas préférer Racine qui offrait aux humains l'aventure de la psyché humaine, l'intérêt pour le sentiment amoureux, la cruauté et les mille tourments par lesquels les hommes meublent la viduité de leurs vies ? En effet, en ce siècle ébloui, il n'était qu'un capitaine, qu'un monarque, qu'un danseur, qu'un amant qui se puisse exalter, Louis soi-même et voilà qu'un insolent, sans discontinuer, entonne le péan de mille capitaines, de mille soldats partis à l'assaut de l'Un, le doux chant du Contre Un dans un monde à l'Un dédié !

De cette vision du monde découlent tous les scandales dont ses pièces furent l'objet et s'expliquent toutes les malchances et les malédictions. Commençons par la Querelle du Cid, ce qui me plaît infiniment tient à ce prodige que l'Histoire, toujours du côté du manche[2], empêche une nouvelle fois ce Cid d'être lu dans nos classes. Les Sarrasins, devenus des beurs, Rodrigue une nouvelle fois devra ravaler sa fierté ! Corneille a cessé d'être un écrivain pour scolaires dans un monde où la survie d'un écrivain dépend de l'Institution. Honneur à lui sans doute ! Nos pions n'ont pas pour horizon d'attente d'inventer des héros, mais des serviteurs de l'État, pas l'ambition de façonner des âmes rebelles, mais des âmes meubles et corvéables au gré des nécessités du jour. Exit Corneille et à sa suite Rodrigue del Bivar, Othon, Sertorius, Cinna ! Quant aux dames, nul ne rêve d'avoir pour épouse Chimène, Camille, Émilie, Palmis ou Bérénice ! Phèdre coupable ou Aricie soumise, l'adorable Junie plaisent davantage aux garçons que ces jeunes furies amoureuses de leur gloire à en mourir !

Mais comment le saluer, donner envie de le lire à nouveau ?

Rappeler le cas de conscience de l'officier suffira-t-il ? Rodrigue, sans attendre l'ordre du Roi, chargea les Maures et les défit.Il plut à Don Fernand, premier Roi de Castille, pardonner à la jeunesse son crime, mieux, le tenir pour service rendu à son trône, son royaume, sa Personne et déplut au Cardinal ! Comme il avait raison ! Le poète faisait montre d'un effrayant orgueil qu'aucune des vicissitudes de sa vie n'altérerait ! Jamais le dramaturge ne connaîtra la lassitude que procure l'insuccès ou l'amoindrissement de la gloire et contrairement à Racine qui, selon les historiens chantait le « Dieu caché » de ses maîtres de Port-Royal, le chrétienoubliera les bienfaits éternels pour se battre sans relâche sur le terrain de l'éphémère.

Au Cid aujourd'hui, chacun, de Los Angeles à Paris, préfère Roméo et Juliette ! Point de Maures, surtout une fin tragique à laquelle la main de l'homme n'a point de part... Le happy end effraie, les hommes aiment être esclaves, malheureux, prétendre le sort inique au lieu de l'affronter, se plient à ses diktats et, délectation morose, adorent solfier leur peines en d'éternels chants. Comment goûteraient-ils encore ce maître ès bonheurs, qui sans doute n'en connut aucun autre que l'ivresse de recomposer des mondes à la mesure de ses rêves et de sa volonté ? Chez lui, nul inconvénient d'être né, ni même de vieillir. Ce fut là le troisième scandale de ce temps où, à trente ans, chacun se savait - déjà sur la pente du déclin - caduc, que de mettre en scène des vieillards amoureux sans les coiffer du chapeau des grotesques, marquant ainsi l'atemporalité des psychés à l'assaut des plates conventions. Que nous importe la part autobiographique déposée sous la personne de Martian en cette Pulchérie que nul ne lit plus ! Pourtant la scène 1 de l'acte II où Martian fait, à sa fille Justine, l'incroyable aveu de cette passion cachée sous sa caducité éblouit comme un soleil d'hiver. A-t-on jamais écrit une pièce aussi folle que cette tragi-comédie où, une jeune fille épouse un vieillard, se condamne à demeurer chaste et la dernière des siens ? A-t-on jamais composé un tel ouvrage que celui-ci où, Pulchérie, princesse byzantine, supplie son « époux » d'unir son amant à une autre, convaincre le Sénat de l'agréer pour maître, sachant que la Curie, connaissant sa vive affection, l'accepterait pour souverain sans oublier jamais que l'éclat de ses yeux, autant que ses mérites, l'eût sacré Empereur de Constantinople : « Je suis impératrice et j'étais Pulchérie. / De ce trône, ennemi de mes plus doux souhaits, / Je regarde l'amour comme un de mes sujets : / Je veux que le respect qu'il doit à ma couronne / Repousse l'attentat qu'il fait sur ma personne ; / Je veux qu'il m'obéisse, au lieu de me trahir ; / Je veux qu'il donne à tous l'exemple d'obéir ; / Et jalouse déjà de mon pouvoir suprême / Pour l'affermir sur tous, je le prends sur moi-même. / ... Je l'aime d'autant plus qu'il m'en faut détacher. / A partir de l'instant où les feux peuvent contaminer le politique, l'Empire chancèle et le pouvoir devient imparfait, aussi plus volontairement que Titus, Pulchérie en fera-t-elle le libre sacrifice. À l'adoré, elle offrira, ultime gage d'amour, un mariage blanc avec ce vieil amoureux qu'elle prend à tort pour un Sigisbée et un conseiller. Tous seront malheureux ? La question ne se pose pas. L'Empire affermi, à l'envi, répètera « Elle est impératrice, elle fut Pulchérie. » Ici, la théorie de Kantorowicz « des deux corps du Roi » s'impose en sa magnificence, vécue et considérée du point de vue du Monarque et non celui du Sénat ou de la Loi. Seul, le libre consentement à l'ordre fixe le prix ! Aujourd'hui, où la loi du désir mène plus sûrement encore les amants au malheur, relire Pulchérie découvrirait aux âmes d'inédites jouissances, d'étranges fruitions et de nouveaux frissons ! Au-delà du bonheur commun, arc bandé bien plus haut que la cible, le souverain bien triomphe, qui n'est ni observance ni devoir, pas davantage le chant masochiste du peureux sacrifice par crainte de la fugacité des amours toujours diluviennes, mais la libre séparation de l'homme et du contentement, pour offrir à l'aimé, plus que ce à quoi il croit aspirer (ici sa personne, son lit et la communauté d'existence). Céder un trône à sonamant, couronner une rivale afin que l'impureté augurale de l'amoureux mélange ne contamine point son règne, voilà des soins dignes de Pulchérie !Il s'agit de bien davantage que d'une offrande lyrique ! Il s'agit d'un sacre, d'un présent, d'un geste de pur amour où l'intérêt de l'autre se marque d'une manière d'autant plus extrême qu'aucun devoir n'y obligeait le sacrifiant. La seule mesure du héros cornélien demeure l'exigence due à soi. Nulle notion de devoir comme les pions nous l'inculquèrent mais une catégorie sans nom qui surpasse toutes les catégories connues, que l'on pourrait nommer héroïsme dandy, passion du beau geste : un idéal esthétique devenu moral à force d'absurdité sociale et civique ! Bien entendu, nous sommes au théâtre, nous résidons en Romancie et jamais, il ne viendrait à l'idée de personne d'agir comme Pulchérie, hapax mal aimé que j'aurais bien de la joie à te voir, lecteur, relire et admirer, comme souvent je le relis et l'admire, du plus profond de mon imperfection et de ma rage de capter « une part de bonheur », comme un papillon oublié du rigoureux hiver.

Pourquoi lire Corneille ? Pour être surpris à chaque vers, se tordre de rire en arpentant l'écart entre son idéal et notre petitesse, pour nous souvenir des enfants que nous fûmes et des coeurs qui étaient nôtres alors, épris de grandeur et de puissance jusqu'au vertige et tâcher quelque jour où l'occasion s'en présentera de venir au rapport présenter nos âmes déchues, nos coeurs corrompus au tribunal de Mémoire. Là, avoir aimé Corneille, l'avoir fréquenté nous tiendra lieu d'indulgence, n'en déplaise à Luther !

Aujourd'hui, je le sais, Horace pour jamais porte chemise brune ; saluer Rome équivaut à entamer le panégyrique des Bush ; Polyeucte ennuie - les martyrs devant porter ceinture de dynamite -, Pulchérie passe pour folle, Suréna pour idiot et Palmis pour sotte. Qu'importe ! Cette idée de l'homme transverbère le spectacle du quotidien comme la lumière de Poussin et de Claude Gelée évanouit la rudesse des couleurs primaires. Ils ont existé et cette certitude suffit, sinon à nous rendre l'espoir, à nous offrir la manne et l'eau nécessaire à notre survie au désert de l'existence. Au lieu d'établir le procès verbal du temps et le décompte des malheurs du Siècle, il me plaît de vagabonder à Séleucie, sur l'Euphrate, au Palais impérial de Constantinople, au royaume de Castille, à Rome, dans le camp d'Attila, dans le Norique, à Éphèse, à Cyrthe, capitale du royaume de Syphax, en Numidie et d'y croiser mille âmes d'élite aux doux noms de Mandane, Cyrus, Mézétulle, Sophonisbe, comme un amoureux contemple le monde, le juge laid et imparfait, mais sait qu'il existe une chambre, un lieu, où, dans le secret, loin des rumeurs du monde comme il va, il sait pouvoir recomposer un monde parfait. Le plaisir pris à adorer Corneille n'est pas d'autre nature. Pour conclure cet excursus en terre d'infréquentable dont la fréquentation offre le plus doux des plaisirs et saluer ce poète maudit pour avoir converti l'intrigue, la passion politique, la blessure amoureuse, la finitude et l'imperfection des choses de ce monde en cantilène délirant au dandysme, quelques mots de la prétendue plus ratée des pièces du « jeune homme  » Corneille, sa Tite et Bérénice.

Elle souffrirait mal la comparaison avec l'oratorio racinien qui, les professeurs le savent solfie à la perfection mille variations autour du fameux invitus invitam tacitéen ? Évidemment ! Le malicieux, refusant que qui que soit souffre malgré soi et que quoi que soit n'advienne en dépit de soi, composa une tragi-comédie qui n'est, - oh l'offense à la bienséance, au bon goût ! - qu'une pièce de boulevard où les portes claquent. Le plus souvent c'est la dame, Bérénice, qui les dégonde devant un Titus hésitant entre amour et colère, stupeur et migraine, urticaire et dépression. Le comique vient de ce qu'il est empereur, amoureux et dépassé par la raison de Bérénice. Car enfin Bérénice, seulement venue de Judée s'entendre dire par son amant ce qu'elle sait : jamais une princesse juive ne sera impératrice de Rome, incarne la raison pure. Non seulement Titus se refuse à le lui dire, encore prétend-il attendre qu'un miracle lui conserve et l'Empire et l'amour de la princesse ! La dame, peu galante - mais est-ce aux dames de l'être ? - va, cinq actes durant mettre les pieds dans le plat, osciller avec la plus vive sincérité du monde entre l'expression de son amour et celle de sa fureur contre la faiblesse, l'impuissance de son impérial amant. Pour commencer, la délaissée débarque avec quatre jours d'avance, sous un autre nom, demandant audience afin de présenter ses respects au futur empereur et époux de Domitie ! Titus est si troublé qu'il rompt l'entretien et fait conduire sa princesse en ses appartements afin qu'elle s'y repose de la fatigue du voyage. Nullement fatiguée, Bérénice joue à la fiancée de son amour la scène qu'Arsinoë joua à Célimène. Du moins la pauvre Domitie s'y croit-elle Célimène ! La pièce est terriblement drôle et Bérénice y tient si bien son rôle de malheureuse seulement venue se voir, mieux aimée, congédiée. Sur la scène, le lâche et doux Titus dont la lâcheté signe l'amour même se persuade pouvoir convaincre le Sénat d'accepter sa maîtresse. Or, il se trouve, miracle du Théâtre, que le Conseil y consentira ! Quand le Sénat dit Oui / que Bérénice dit Non/ Quand l'Empereur dit Non/ que Bérénice dit Oui / Quand l'Empereur dit oui/ Que Bérénice dit Non/ Que je t'aime... Lecteur, tu connais la chanson, mais ne l'attendais pas, comme je te comprends, à Rome et, qui plus est, au Palais des Césars ! Cette trivialité, marque de l'auteur de théâtre, cette gouaille, cet air de déjà entendu sur la terre, dans la vraie vie, offre à la pièce une beauté sans pareille. D'abord les amants ne sont jamais tout à l'extase et à la plénitude. Hors de la chambre d'amour, les corps séparés exigent de mille criailleries le dû jamais remis loin de l'étreinte. Point de dignité dans l'amour humain, pas plus que dans le règne animal et les mots ne changent rien à l'affaire. L'alexandrin exige d'être cassé.Que la vie, à son insu, s'y love et le fragmente ! Chez Corneille, à mesure qu'il vieillit la vie se répand, à mesure que la jeunesse quitte son corps, le poète s'amuse !

Tous les amants du monde, des heures durant, parlent pour ne se rien dire, dès qu'ils cessent de se caresser ! Le discours est dispute et art d'aimer encore. Titus épousera Domitie, l'histoire a déjà été écrite. Jamais princesse de Judéene régnera sur Rome. Louis XIV a laissé son amie entrer au couvent et n'a pas, pour elle, renoncé au trône. Voilà que de ce sacrifice de l'aube, Corneille, ultime scandale, lui arrache la gloire ! Bérénice cinq actes durant, devant nous, convertira sa défaite en victoire. Là gît, selon Corneille, le sens de toute existence humaine, refus de se soumettre à la brutalité et à la vilenie du destin. Ceci passe pour scandaleux au pays de Madame de Clèves qui préféra renoncer de peur de gâter la beauté de la chose advenue. Toute chose vivante sera froissée, fripée, souillée et mourra, ainsi l'amour. La grande aventure tient à ce risque. Scandaleux Corneille que d'avoir, de pièce en pièce, répété ce risque ! Bérénice partira, s'offrant le misérable luxe de tourner elle-même le dos au Maître qui n'a su l'aimer assez fort pour ne point l'humilier, voilà pour le premier niveau, celui de comédie. Quant au tragique, puisque cette pièce, à l'instar de Pulchérie, appartient au genre de la tragi-comédie, la juive, au Romain déposant à ses pieds et son coeur et l'empire, répondra par ce vers qui, entier, illustre et résume l'art cornélien : « Mais Madame, tout cède, et nos voeux exaucés... / Votre coeur est à moi, j'y règne, c'est assez / » À l'amant étonné, l'adorée fait entendre encore le chant de Pulchérie... L'amour peut-il faire une si dure loi ? / La raison me la fait, malgré vous, malgré moi. / Évanoui Tacite, Bérénice seule fit Titus grand et la Reine de Césarée, au théâtre, en Romancie, un instant, décida du destin de l'Empire...

L'élève des Jésuites connaissait la leçon. Comme les juifs, mille fois persécutés, se rêvèrent « pogromistes » dans le Rouleau, le « Roman » d'Esther, le poète offre à la juive défaite, deux fois vaincue, une ultime revanche sur la scène.

Foin de duperie ! La littérature s'impose jeux d'ombres et de lumières, illusion comique dans un monde tragique, lumière artificielle sous le soleil des empires à naître ou déjà disparus.

Lire Corneille, en accepter l'héritage, consisterait seulement à inscrire l'idée de résistance au coeur des ténèbres de l'Histoire, comme le devoir quotidien d'insoumission au réel au centre de nos existences oiseuses.

Le nom de ce miracle ? Lecteur, il s'appelle art du théâtre.

Sarah Vajda

Texte paru dans le hors série de la presse littéraire "les infréquentables", en janvier 2007.

[1]C'est là l'opinion de Charles Péguy.

[2] Emprunt à Montherlant, Textes sous une occupation, «  Les Zanfandeyzécols » , Essais, Gallimard,Pléiade, p. 1452 «  Dieu donnait un signe éclatant qu'il est toujours du côté du manche. »



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