Le Dahlia NoirSURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Frédéric Elies - le 20/12/2004 - 0 réactions -
Il y a des crimes qui sortent du rang des faits-divers sordides, et des cadavres qui entrent dans la légende. Ainsi l'assassinat d'Elizabeth Short, surnommée le Dahlia Noir, qui donna lieu en 1947 à la plus grosse enquête qu'ait connu Los Angeles, ville des anges du crime. Tueur mystérieux jamais démasqué, corps mutilé de façon surréaliste, forces de l'ordre impuissantes ou complices... Les ingrédients qui ont fait de cette affaire un des mythes les plus fascinants de l'Amérique et nourri une grande partie de l'oeuvre de James Ellroy font aujourd'hui encore recette. Récemment, nouveau coup de théâtre : un ex-flic de Los Angeles publie un livre où il accuse son propre père d'être le meurtrier. Une enquête renversante qui ouvre un chapitre inédit dans l'histoire du Dahlia Noir en même temps qu'elle dévoile le visage démoniaque de la Cité des Anges.« La Los Angeles d'après-guerre s'était rassemblée autour du cadavre d'une femme morte. » (James Ellroy)
Los Angeles, janvier 1947. Le cadavre horriblement mutilé d'une jeune femme est découvert par une passante sur un terrain vague. Coupée en deux au niveau de l'abdomen, la victime a été sondée de l'intérieur par une main experte qui a déplacé ses organes et l'a vidée de son sang. Les marques sur ses chevilles, ses poignets et son cou, ainsi que les lacérations qu'elle présente au visage indiquent qu'elle a fait l'objet d'interminables tortures avant d'être achevée. Mais le plus horrible est peut-être le sourire macabre dont l'a affublé l'assassin en lui entaillant les commissures des lèvres jusqu'aux oreilles. On identifie très vite le corps : il s'agit d'Elizabeth Short, 22 ans, une de ces filles de la côte Est attirées comme des papillons par les projecteurs hollywoodiens et leurs promesses de gloire. Starlette à la dérive, beauté au visage laiteux et à la chevelure de jais, elle serra bientôt surnommée « Le Dahlia Noir » par la presse, qui s'empare immédiatement de l'affaire. Le meurtre fait la Une des quotidiens de la ville pendant douze semaines d'affilée, record jamais égalé. Les journaux du pays tout entier prennent le relais, suivant avec passion les soubresauts de la plus importante enquête de l'histoire du département de police de Los Angeles (le fameux LAPD), qui va mobiliser plus de 250 officiers de police. L'assassin reste pourtant introuvable et va même jusqu'à narguer les enquêteurs en envoyant à la presse un paquet contenant les effets personnels de la victime ainsi que de mystérieux messages. Après de nombreux mois d'efforts, une cinquantaine de confessions spontanées d'allumés en quête de gloire et presque autant de fausses pistes, l'investigation s'essouffle et le dossier va épaissir la pile des affaires non résolues. Source d'inspiration d'un des maîtres du polar contemporain Plus d'un demi-siècle plus tard, la fascination qu'exerce l'affaire est quasiment intacte. Elizabeth Short, fleur fauchée par le Mal, est bel et bien entrée dans la légende de la Cité des Anges et sa mort n'a pas cessé depuis lors de générer un bouillonnement fantasmagorique et créatif stupéfiant. Parmi ceux qui ont été envoûtés par le Dahlia, impossible de ne pas évoquer James Ellroy. Elizabeth Short a été à la fois la muse et l'ange noir du grand écrivain, qui a vu dans la jeune femme un « substitut symbiotique » à sa propre mère, assassinée dans des conditions mystérieuses en 1958, alors qu'il avait dix ans. Passionné par l'affaire du Dahlia Noir depuis cet âge, il a fait de cette obsession qu'il qualifie lui-même d'« ouvertement pornographique » le moteur de toute la première partie de son ½uvre. Evoqué inlassablement dans les premiers ouvrages du romancier, le mythe prend une place centrale dans son oeuvre quand, en 1987, il fait du Dahlia noir, premier volet du Quatuor de Los Angeles, le livre de sa percée littéraire. En le réduisant aux contours rassurants d'un personnage de roman, curieux mélange de femme fatale et de fille perdue dont la mort hante deux flics en quête de rédemption, Ellroy se libère du fantôme d'Elizabeth Short. Il peut enfin attaquer frontalement ses démons. Ce sera Ma part d'ombre, en 1994, sombre auto-confession et retour sur le meurtre jamais résolu de sa mère. Le Dahlia Noir n'avait cependant pas fini de faire parler de lui. En 2001, un dénommé Steve Hodel, détective privé et ancien flic du LAPD, propose un dénouement pour le moins épicé à l'affaire : l'assassin ne serait personne d'autre que son père, le Docteur George Hodel [1]. Docteur Hodel et Mister Hyde Tout commence en 1999, alors que Steve Hodel retrouve parmi les affaires de son père qui vient de décéder quelques photos singulières représentant des femmes que celui-ci avait connues. Parmi elles, à son immense surprise, il croit reconnaître Elizabeth Short. Aussitôt gagné par une fièvre investigatrice, il part pendant deux ans sur les traces de ce père qu'il a peu connu, accumulant sur son chemin les révélations les plus terrifiantes, jusqu'à dresser un accablant portrait paternel : un monstre, rien de moins. Pour son rejeton, qu'on devine entre les lignes partagé entre l'horreur pure et la fascination, Hodel père et son plus proche ami seraient non seulement les meurtriers du Dahlia Noir, mais ceux d'au moins huit autres femmes, dont peut-être la propre mère de James Ellroy ! Autrement dit, par la plus troublante des coïncidences, un ancien membre de la LAPD se retrouverait être le fils d'un des serial killers les plus inextricablement liés à l'histoire criminelle de la ville. Un rebondissement pour le moins stupéfiant. En quelque 570 pages, Steve Hodel fait de son père une incarnation du Mal aux dimensions démesurées : psychopathe de génie, au QI dépassant celui d'Einstein, musicien virtuose repéré dès l'enfance par Rachmaninov, George Hodel est dépeint par son fils comme un jouisseur ne s'embarrassant d'aucune entrave, marié quatre fois, séducteur invétéré et brillant dans tout ce qu'il entreprenait. Chirurgien et psychiatre très en vue, ami de John Huston et du photographe surréaliste Man Ray, il aurait été l'organisateur de parties orgiaques dédiées à la mémoire du Marquis de Sade, au cours desquelles l'inceste faisait figure de divertissement. C'est d'ailleurs le procès intenté contre lui par sa fille de quatorze ans qui aurait terni sa réputation au point de l'obliger à fuir les Etats-Unis pour les Philippines en 1949. Pour Steve Hodel, la véritable raison de cet exil serait le Dahlia Noir, dont son père aurait été l'amant avant de l'achever une fois la jeune femme devenue trop encombrante. Même la position dans laquelle on a retrouvé le cadavre lui donne matière à corroborer ces hypothèses : il y voit un hommage macabre du Dr Hodel à l'oeuvre photographique de son ami Man Ray. A l'appui de ce brûlant réquisitoire, Hodel fils fournit un nombre impressionnant de pièces à conviction, photos, rapports de police, analyses graphologiques et portraits-robots. Et ce n'est pas tout : peu après la première parution du livre aux Etats-Unis, Steve Lopez, journaliste au Los Angeles Times, obtient du Bureau du procureur du Comté de Los Angeles des éléments du dossier demeurés secrets, qui confirment que George Hodel aurait bien été un des principaux suspects dans l'affaire du Dahlia Noir avant d'être inexplicablement « blanchi ». James Ellroy lui-même, dans l'avant-propos du livre, se déclare convaincu. On le comprend aisément : luxure, hémoglobine, corruption, tueur en série atteint de « cécité morale », et fils cherchant sa rédemption dans la catharsis de l'écriture, le livre de Steve Hodel avait tout pour lui plaire. Epilogue : Affaire non classée Les conclusions de cette enquête ne sont pas à l'abri de toute critique. Ainsi on peut légitimement juger certaines conjectures assez acrobatiques (comme la ressemblance plus que lointaine entre les photos du Dr Hodel et le Dahlia Noir). Interrogés par l'émission 48 hours sur la chaîne américaine CBS, plusieurs policiers, graphologues et médecins légistes ont sérieusement mis en doute le caractère probant de plusieurs pièces à conviction rapportées dans le livre. Le LAPD a quant à lui refusé d'ouvrir à nouveau le dossier. Difficile pourtant d'écarter la thèse de Steve Hodel d'un simple haussement d'épaule. Il est désormais incontestable que son père a fait l'objet de la plus grande des attentions de la part de la police à l'époque, au point d'être mis sur écoute. Pourquoi alors l'avoir si soudainement mis hors de cause ? Et surtout, pourquoi le LAPD refuse-t-il aujourd'hui de rendre publics tous les éléments de l'enquête ? Ce refus n'a pas ébranlé les certitudes de Hodel, pour qui l'affaire aurait justement été étouffée plus de cinquante ans plus tôt par ce même LAPD en raison des secrets délicats détenus par son père (notamment à propos d'un réseau d'avortements clandestins recrutant ses clientes dans le gratin de LA). Que Steve Hodel ne soit pas parvenu à emporter l'adhésion de tous, après tout peu importe. Son livre, entre tragédie oedipienne et polar hard-boiled, dépasse en noirceur la plus sanglante des fictions et fait honneur à une affaire qui, en devenant un mythe, a définitivement échappé aux codes qui séparent l'imaginaire de la réalité. Le Dahlia Noir continuera sans doute longtemps de hanter ceux qui s'en approchent. Derrière cette jeune fille dont le rêve s'est fracassé avec violence sur le bitume de LA, c'est l'envers ténébreux du mythe californien et de l'american dream qui se dévoile. Sa mort reste une page blanche sur laquelle chacun est libre d'inscrire ses désirs et ses peurs en lettres de sang. Frédéric Elies [1] L'affaire du dahlia noir, Steve Hodel, Seuil « Policier », octobre 2004, 570 pages, 23 euros. En lire la chronique dans Librairing : http://www.librairing.com/article.php/id/3547 Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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