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Le cadeau d'Elena

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chérine Koubat - le 26/06/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

En entrant dans la salle obscure, surgit un timide parallélisme dénotant notre haute culture littéraire : oh, le cadeau d'Elena,c'est comme le cadeau de César ! A la différence près qu'ici, le spectateur émérite gagne une entrée au village des Irréductibles Corses.



Les emmerdes nous parviennent par le paquebot


Après une absence de quarante ans, Socrate (Michel Duchaussoy) débarque sur l'île de beauté, accompagné de son fils Antoine (Stéphane Rideau) qui n'y a jamais mis les pieds. Il y retrouve avec émotion ses vieux amis et sa soeur, mais son retour à Bastia coïncide avec l'agression trouble d'un de ses proches, et les soupçons de la police se portent immédiatement sur lui.


Le film s'ouvre sur l'arrivé du père et du fils, qui se disputent le volant en parcourant les routes sinueuses de l'île. Ebauche d'engueulade, exaspération réciproque et petits ressentiments de circonstance. Sur le palier, à la porte de la tante Barberine, on retrouve le même flottement réaliste. La réunion familiale est d'une authenticité et d'une pudeur touchantes : on se remémore des anecdotes de jeunesse mille fois contées, entre quelques froncements de sourcils et des éclats de rire. Antoine, avide de cette époque dont il semble tout ignorer, a le sourire prompt mais reste sur la touche quand l'humeur taquine des fêtards glisse instinctivement vers un corse plus spontané. Les jours couleraient volontiers entre les mâtinées paresseuses à la plage, la découverte de l'île et le regard bleu de la fraîche Marie (Vahina Giocante), sirène Corse dont s'entiche Antoine.


Squelettes et Poussière dans les placards


Mais la trame policière prend le pas sur la musardise des vacances et la nostalgie des aînés, et le film troque sa force de réminiscence contre une pénible tentative de mystère. L'intrigue se greffe sur une promenade libre, lui force la main et lui impose son schéma volontaire - silence, soupçons, résolution. On assiste alors à une double enquête : la première, personnelle et menée par Antoine (très affecté par les ellipses insaisissables de son père) et, en filigrane, l'investigation policière. Si cette dernière s'avère concluante grâce au jeu fluide de Mario Costa, elle n'en reste pas moins un fourvoiement de la scénariste.


Le ciel blanc, l'air salé, la mer brute et les chemins tortueux sont à l'image d'une terre à la fois difficile et généreuse - comme les personnages esquissés. Mais dès lors que l'intrigue policière survient, elle donne au « Cadeau d'Elena » un air de drame psychologico-policier étendu au soleil. En terme d' « étendu », il serait plutôt gisant : tout devient, quasi instantanément, aussi suranné que les souvenirs enfouis des protagonistes. Leur jeu se fige, tout terrés qu'ils sont dans un silence forcené, et la torpeur de la réalisation (qui n'est pas sans rappeler, tant dans l'attention portée à la lumière, qu'aux regards et aux détails, un Manoel de Oliveira) devient laborieuse. Des silences qui sonnent faux, c'est tout de même fort! pense-t-on, impatienté par une tournure qui rend utilitaire tout ce qui faisait le charme familier de la première partie. Tout devient coquille, et ce repli général, qui tend à différer les révélations finales, achève d'exaspérer.


Seul Antoine, fouineur, alerte, insurgé, semble vivant dans la seconde moitié qui embaume la naphtaline. A cet accouchement au forceps, on aurait préféré un procédé plus subtil, en pointillé, à l'image de la difficile transmission intergénérationnelle. Les réticences à évoquer le temps révolu, une culture soupçonnée sans être assimilée, un retour aux sources et un portrait de famille : voilà des sujets porteurs, qui se passaient de tout artifice -nul besoin d'accélérateur quand on revisite son passé.

Après un début à la « Cienaga » (film argentin de 2001), il ne reste qu'un mot pour conclure le film : hélas.


Chérine Koubat




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Chérine Koubat par Chérine Koubat

Pigiste culture. Spécialités : cinéma, théâtre. Maîtrise de Lettres anglaises

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