Sur le RING

La vierge de la luxure

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chérine Koubat - le 17/03/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Une télé miniature, au son capricieux et à l'antenne défunte. Play. En haut de l'écran, un chrono blanc lumineux démarre, marquant les dixièmes de secondes, et capte l'attention du critique pourtant bien intentionné. Trois post-it violets  plus tard (artisanalement collés sur la télé pour pallier le sabotage chiffré) - des travaux publics dans la cour d'en face, un voisin bricoleur sur le pallier voisin- replay. Raconte moi une histoire, Ripstein.


Tout commence par le titre. La vierge de la luxure. Oxymore entêtant comme un parfum de femme, capiteux et qui retourne la tête, charriant des torrents de lave et des coulées de fleurs maladives - une éclaboussure des sens dans un bordel mythique. Un titre à la Bunuel, un Obscur Objet du Désir, une Belle de Jour déguisée en Ange Exterminateur. Et la parenté n'est pas fortuite, puisque Ripstein, âgé de 19 ans, a été l'assistant du maître sur ce dernier film.

Ici, Ripstein nous offre un savant mélange de genres: on retrouve le goût des bandes annonces d'un Hollywood révolu, des vagues d'opérettes fin 19ème, des relents des films de lutte mexicains, des rondelles jubilatoires de   complots politiques et des éclats de comédies musicales.

Mexico, années 40. Ignacio Jurado, le "Mikado" (Luis Felipe Tovar) est serveur au café Ofelia. Quand arrive Lola (Ariadna Gil), furie espagnole, prostituée, éprise d'un catcheur qui la fuit comme la peste, Ignacio en tombe éperdument amoureux. Lola saoule, méprisante, dominatrice, inflammable et déchirée. Une Ava Gardner, à l'alcool moins tragique et au parler plus franc, m'a-t-on soufflé. Et l'on retrouve effectivement la beauté distante et animale de la Comtesse aux Pieds Nus, tout comme ressurgissent, dans des scènes enfumées au noir et blanc expressionniste, les fantômes de Bogart et de ses femmes fatales. Je suis comme je suis, je suis faite comme ça. Que voulez-vous de plus, que voulez-vous de moi*.

Les débats politiques enflammés, au rythme de verres de cognac bon marché, sont cocasses, passionnés et vaseux, et prennent une tournure burlesque lorsque tout à coup ils offrent au Mikado un moyen inespéré de conquérir sa belle. Une pirouette stylistique, très littéraire (comme souvent chez ce réalisateur), qui est prétexte à de nouveaux clin d'oeils cinématographiques exécutés de main de maître. Car l'oeuvre de Ripstein est pétrie de références littéraires: son premier long métrage, "Tiempo de morir", était inspiré d'un livre de Gabriel Garcia Marquez, et la Vierge est née à partir de La véritable histoire de la mort de Francisco Franco, roman de l'écrivain espagnol Max Aub.

Les décors ici sont somptueux, dédaléens, pesants, profonds, le bar moiré, les dalles lisses et veloutées- c'est Barton Fink en moins loufoque, David Lynch sans la psychanalyse, une danse létale avec la Party Girl de Nicholas Ray. Ce goût pour le beau - l'image soignée, la photo crépusculaire - donne une ampleur englobante à l'oeuvre. L'esthétisme nous gagne plus que l'histoire, car il semblerait que Ripstein ait mis un point d'honneur à nous rendre inaccessibles ses personnages. La femme fatale manque d'âme, le serveur de poigne, et si tout à l'écran est riche, la structure narrative n'en demeure pas moins sèche. On admire le panache d'un film qui interpelle nos sens plus que nos sentiments. L'esprit saisit, empoigne le tout qui le flatte, tandis que  l'âme a soif- et décroche.

Il règne, dans ce film vespéral, baroque, profondément original,  un sentiment constant de déroute- une oscillation sans relâche entre imagination acérée et inexorable réalité. Le trop plein et le vide. L'amour à corps et à cris. Dans ce film à l'interprétation magistrale, on se griffe, on se mord, on se soumet, sans s'adoucir.

On en sort avec une immense frustration, comme après une nuit pleine de promesses - de celles qui nous laissent aux main d'un amant virtuose mais qui se refuse à nous, par coquetterie, caprice ou arrogance. Ce film joue au plus fin avec nous, nous provoque en faux duel intellectuel et masturbatoire: il se regarde couler, narcisse pelliculé et voluptueux, amoureux de son propre reflet. Dépravée, gavée d'expérience, cette Vierge, plus farouche que vénéneuse pour le spectateur, sait trop bien que les baisers sont traîtres- et se dérobe à notre étreinte.

Chérine Koubat

* Jacques Prévert



Soyez le premier à réagir

Ring 2012
Chérine Koubat par Chérine Koubat

Pigiste culture. Spécialités : cinéma, théâtre. Maîtrise de Lettres anglaises

Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique