La victoire du reader’s digest sur la femme
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Chloé Saffy - le 05/05/2010 - 4 réactions -
 Léa, Mia, Laura. Trois prénoms d’une absolue féminité qui tournent en triangle autour d’une quatrième, Siri/Iris, artiste-photographe irrémédiablement attirée par la beauté physique qu’elle n’a cesse de tordre et corrompre sur des clichés exposés aux quatre coins du monde. Léa la galeriste, a été photographiée presque contre sa volonté dans des postures obscènes quand elle étudiait l’art à Paris. Mia la danseuse a participé à un grave accident d’une de ses amies danseuses dont Siri s’est servie pour bâtir une série de clichés aussi forts que monstrueux. Quant à Laura l’écrivain, elle fut l’amante malheureuse et délaissée de Siri qui noie son amour perdu dans la dépression et des textes chirurgicaux. Qu’est-ce qui lient toutes ces femmes au-delà d’une figure centrale froide et dangereuse ? La beauté. Voire plus : la Beauté. Car tout au long du roman de Mara Lee, il n’est question que de cela sans qu’il soit permis d’en douter. Ses femmes sont belles, c’est une malédiction qu’elles paient au prix fort et qui leur ôte à la fois le droit au bonheur et à une vie normale. Un titre emprunté à l’un des films les plus anecdotiques de Bernardo Bertolucci (qui s’appelait à l’origine Stealing beauty soit beauté voleuse et non volée), une couverture très lolitalice avec ces jambes juvéniles, jupe relevée et bas rayés, une histoire qui promet des duels cruels et viscéraux, tout un fatras mythique et artistique autour des figures féminines… Mara Lee reste en surface et feint de décortiquer quand elle ne dépeint que des stéréotypes dépouillés de mystères, de vice, d’étrangeté ou de failles. Qu’elles soient gâtées pourries, masturbatrices compulsives, anorexiques ou complètement égocentrées, aucune d’entre elles n’est construite avec assez de subtilité pour devenir une créature à part entière et remplit son contrat de victime sans jamais sortir des clous qu’impose Mara Lee par paresse intellectuelle voire psychologique. Le plus étrange est que chaque art personnalisé par un des personnages se réduit paradoxalement à un artifice et ne sert ni le récit ni les tourments des quatre femmes. Tout le monde a mal à son âme, mais pas le mal-être créatif et puissamment romantique, un mal-être de gens gâtés qui devisent devant des expositions de Nan Goldin, ou évoluent au milieu de mannequins forcément « diaphanes ». Aucune d’elle n’est une artiste dans l’esprit du lecteur, elle se contente d’en arborer les attributs comme des accessoires. Raconter le quotidien d’une personne qui vit et ne vit que pour son art est une gageure : décortiquer les mécanismes de rage, de doutes, de satisfaction intense pour retomber dans les mêmes interrogations tendant à perfectionner toujours plus ses créations demande plus d’investissement romanesque que de simples descriptions d’images et de vagues réflexions sur ce qui est moral ou pas à ce niveau. Dans cet univers ultra-féminisé, les hommes se divisent en deux catégories : les petits jeunes beaux mais un peu cons, et les pervers manipulateurs. Les premiers sont les amants de Léa et Mia, le second c’est le mentor de Siri, celui qui la pousse à exiger le plus honteux de ses modèles, joue le rôle de rabatteur pour lui ramener de la chair fraîche et l’aide à construire ses expositions. Plus on avance dans Beautés volées, plus on est sidéré par cet amas de platitudes sur l’art et la création, les éternels clichés sur le fait que les photographes sont des voleurs d’âme et des pygmalions sans scrupules, jusqu’à s’interroger sur la véritable nature de ce texte, vendu comme un thriller glacé mais qui apparaît dans toute sa vérité : un simple roman de chick lit vaguement bisexuel, aux héroïnes toutes plus blondes que les autres où l’on adore la superficialité sous couvert de la fustiger. La couverture originale de Ladies (le titre original de Beautés volées) en disait pourtant beaucoup ! Une typo violette très cheerleader, du bleu pastel, des jambes de mannequin, des lumières agencées comme un éparpillement de paillettes. Mais attention, un roman de chick lit qui tire à la ligne pendant cinq cents pages entre Paris et Stockholm, ce qui donne lieu à plein de pages sur : l’élégance des parisiennes, le raffinement de la culture française, les superbes expos d’art contemporain, les suédoises qui sont bovines ou ont la descente facile, les pseudos moments de séduction entre filles avec force flashbacks pour chacun des personnages… Et pourtant il ne se passe rien de signifiant. On se fait balader pendant cinq pages pour finir sur le faux procès (une performance est-il précisé) de Siri/Iris orchestré par Léa et Mia, où elle doit être jugée pour tout le mal qu’elle a fait à ses modèles au cours de sa carrière. Et puis voilà, fin de l’histoire. Pourtant Iris/Siri n’est pas cruelle ou scandaleuse, elle ne semble même pas géniale ou talentueuse : elle n’est qu’une photographe de mode aux images léchées et propres, une artiste-photographe qui met ses modèles dans des situations de honte (si tant est que poser avec les jupes relevées en pleine forêt ou nue dans des draps froissés avec un pansement sur la hanche puisse être considéré comme honteux). La relation si particulière qui s’instaure entre un modèle et son photographe, ce mélange de séduction et de domination, ce lien si ténu qui est une clé indispensable pour des images marquantes est un mécanisme que Mara Lee est incapable de rendre et qui par là même compromet sérieusement le bien-fondé de tout son roman. Un bel objet vide et sans fond où les réflexions sur la beauté et la condition de femmes semblent parfois issus de reader’s digest de presse féminine bourgeoise.
Chloé Saffy
Mara Lee, Beautés volées (Ladies), Albin Michel, 2010 (2007 pour l’édition originale), Traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 490 pages, 21 €.
Toutes les réactions (4)
1. 06/05/2010 20:55 - Lokheeder
Caillassage réussi, mais Mara Lee vend elle tant que ça ?
2. 07/05/2010 01:59 - Carla
Dantec a bien fait de quitter Albin Michel, une maison qui publie Mara Lee et Werber, c'est franchement dégoutant.
3. 07/05/2010 02:01 - Valentin
Merci Chloé, ça m'économisera 21 euros.
4. 15/05/2010 15:48 - Aventures Hétéroclites
Je viens de finir la lecture de ce roman et effectivement, j'ai trouvé que c'était une succession de stéréotypes féminins agaçants et de "réflexions" plates sur l'art & la femme.
Comme vous dites, il ne s'y passe rien de signifiant.
Grosse déception car le thème initial aurait pu être traité de façon plus riche, plus poussée.
Si jamais ça vous intéresse, voici le lien vers mon article (je me suis permis d'y citer le vôtre) :
http://aventuresheteroclites.wordpress.com/2010/05/15/mara-lee-beautes-volees/
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par Chloé Saffy
Critique littéraire, chroniqueuse, écrivain (Adore, Léo Scheer 2009)
Dernière réaction Caillassage réussi, mais Mara Lee vend elle tant que ça ?  06/05/2010 20:55 Lokheeder
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