La veuve du Christ s’est-elle trompée dans le dosage ?SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Chloé Saffy - le 07/09/2010 - 4 réactions -
C’était il y a quatre ans. Une jeune fille toute droit sortie d’une pub pour le fromage frais, turban sur la tête, teint pâle, blondeur soyeuse et yeux clairs est scrutée jusqu’à la lie par tous les journaux télés, radios et presse du monde entier. Elle a dix-huit ans et elle vient d’en passer huit sans avoir vu la lumière naturelle, sauf dans de rares exceptions. Natascha Kampusch a été une héroïne malgré elle, son comportement presque froid et étrangement serein une fois qu’elle fut exposée aux médias suite à son évasion a déclenché une foule de questions, d’autant qu’elle ne répondait à aucune de celles dont les journalistes attendaient une réponse : avait-elle subi des violences physiques et surtout sexuelles de la part de son ravisseur ? Etait-elle atteinte à son égard du Syndrome de Stockholm ? Elle balaya la seconde d’un revers de la main et refusa catégoriquement de répondre à la première, à part avec ses psys, des personnes tenues au secret professionnel donc. Quatre ans, c’est le temps qu’il a fallu à Natascha Kampusch pour sortir son autobiographie intitulée 3096 jours, qui paraitra en Allemagne et en Autriche en septembre, et dont on suppose que les droits ont déjà été achetés par de nombreux pays. Et août 2010, c’est la période qu’ont choisi les Editions Fayard pour publier le troisième livre d’Anne-Sylvie Sprenger, La veuve du Christ, vendu comme un roman inspiré de l’affaire Kampusch. Lena Rochat est enlevée par Victor Julius Lehmann de Calberère à l’âge de huit ans. Il la séquestre pendant dix ans. Comment, pourquoi ? La romancière ne le dit jamais. Ce Victor est un pharmacien silencieux et respecté qui cache un secret : il a été victime d’inceste par sa mère quand il était enfant (1). Une mère bigote et castratrice qui lui a enseigné que le Christ a souffert pour nous sur la croix et qu’il faut sans cesse se repentir de ses péchés, car cela reviendrait à l’offenser encore et toujours si on ne le faisait pas. Donc Lena la prisonnière qui vit dans une cache au sous-sol sans fenêtre, est soumise au même régime. Victor aime se présenter à Lena nu et contre une immense croix de bois en lui disant qu’il est le Christ, qu’il est son Dieu et qu’il veillera sur son âme. Le soir, ils chantent ensemble des cantiques, et lisent la bible. La journée Lena s’ennuie, elle attend le retour de son Victor, en lisant, en jouant, parfois ils font ensemble des parties de cartes et de scrabble, il lui achète aussi des peluches et des jouets. Et plus Lena grandit, plus Victor se met à bander, plus il bande, plus il se sent coupable, plus il se sent coupable, plus il se masturbe et jouit en pleurant. La nuit, il autorise Lena adolescente à venir dormir dans son lit, mais ne la touche pas, à part un chaste câlin avant dodo. Alors Lena tempête, le provoque, étranglée d’incompréhension et de désir, se masturbe elle aussi, se fait corriger par Victor et va jusqu’à se verser son pot de chambre plein sur la tête quand il se refuse à bander pour la prendre. La veuve du Christ (quel titre !) est un petit livre. Minimum de texte, des chapitres qui se résument à des paragraphes bien aérés, avec une page blanche sur deux, petit livre, petites ambitions, petite écriture. Anne-Sylvie Sprenger adore s’attaquer aux sujets qui tâchent(2), le souci étant qu’elle n’en fait rien sur le plan littéraire. Écriture plus que blanche, limite exsangue, et romans où la brièveté se donne l’allure trompeuse de l’intensité. Ici le huis-clos est ramené presque uniquement sur l’opposition des extrêmes désir/fanatisme religieux, ce qui est un peu court et même facile. Les deux personnages n’ont ni odeur, ni peau, ni voix, la claustration est réduite au prétexte et n’est exploitée qu’en tant que métaphore d’une retraite religieuse contrainte, comme dans les romans érotiques où l’on se délecte de nonnes salopes punies dans la douleur et le plaisir. Anne-Sylvie Sprenger est suissesse, ce pays que l’on dit neutre, propre, corseté et qui pratique si bien le principe des « vices cachés, vertus publiques ». Dans ses romans, elle semble n’avoir de cesse de vouloir réduire cette image à néant, mais en prenant le parti qui consiste à choquer le bourgeois, donnant la furieuse impression de vouloir se placer au niveau d’une Elfriede Jelinek mais sans jamais atteindre sa capacité à laisser le lecteur hébété à la fois par le fond et la forme ou sa brutalité. La veuve du Christ est donc un opuscule tout à fait dispensable. Mais il met le doigt sur quelque chose qui fait sacrément kiffer les écrivains francophones depuis quelques années : utiliser un fait divers ultra médiatique pour en faire un roman d’intérêt tout à fait inférieur au fait lui-même. Cela donne Mazarine Pingeot qui refait l’affaire des bébés congelés dans Le cimetière des poupées, Régis Jauffret qui se prend pour la maitresse (SM) de feu Edouard Stern dans Sévère (3) ou l’intégralité de la collection « Ceci n’est pas un fait divers » dirigée par Jérôme Béglé chez Grasset : des textes manquant cruellement d’envergure et de corps et qui posent les limites de l’appellation « roman » pour tout et n’importe quoi. Le lecteur sait à peu près où il va mettre les pieds quand il ouvre un de ces livres : les journaux lui ont tracé la route depuis des semaines, l’histoire est aussi bien montée qu’une mayonnaise aux œufs frais, il y a parfois eu procès dans la foulée, le bouquin est quasiment prêt à l’emploi. Le Nouveau Détective regorge de faits divers qui dépassent l’entendement, toutes les semaines, paf ça gicle, c’est sordide, on se demande comment l’humain peut aller aussi loin dans la monstruosité ou l’horreur. Les backgrounds et décors, les cheminements qui ont mené au crime sont au moins aussi intéressants que le crime en lui-même et tombent en plein dans le sacro-saint « la réalité dépasse la fiction » : en un mot, on peut se trouver face à un fait divers inexplicable, incompréhensible, pervers parce qu’il ce qu’il « blesse sans permettre de détourner le regard (4)» , trop romanesque pour qu’on en puisse même en faire un roman. Une sorte de grand roman vrai. Pourtant ce sont rarement ces histoires-là qui affolent les romanciers, Le Nouveau Détective, ça ressemble au bas de l’échelle de la presse, comme la branche people tendance Ici-Paris. Mais quand le fait divers a affolé tous les hebdos nationaux et que ça a fait l’ouverture du vingt heures, là c’est bon, on peut se jeter dessus et en tirer deux cents pages prêtes à imprimer. Tous ces romanciers affamés devant ces faits divers sont fébriles, mais cette fébrilité ne dépasse jamais le stade de l’intention et ne se traduit pas sur la copie. Comme des enfants effarés à l’idée de se servir de ce qui les a tant attirés, qui rougissent de leur audace d’avoir choisi le sujet sur lequel ils doivent écrire, ils n’arrivent pas à trancher entre y aller franchement dans la réécriture minutieuse de l’histoire ou imaginer tout ce qui n’a pu être élucidé dans la vraie vie en le faisant rejouer grâce non pas à de simples avatars mais à des personnages à part entière qui existent au-delà de leur source d’inspiration. Truman Capote a préféré le « roman-réalité » avec De sang-froid (5) , ce même De sang-froid qui a du guider la main d’Emmanuel Carrère quand il n’a pu résister à sa propre nécessité d’écrire sur l’affaire Jean-Claude Romand (6). Il en a tiré un livre de deux cents pages d’une densité hypnotique, dénué de complaisance et qui tout en retraçant le parcours du meurtrier, pose les interrogations du romancier quant au souci d’honnêteté intellectuelle et la tentation de l’abime, cet abime au bord duquel il marche sans cesse en touchant du doigt un personnage pathétique, tout à la fois touchant et méprisable devant lequel le lecteur ne peut jamais trancher quant à son jugement final. Même le médiocre Morgan Sportès (qui s’est aussi commis dans la collection « Ceci n’est pas un fait divers ») a réussi à faire de l’affaire Valérie Subra un document que l’on peut relire comme une peinture du Paris des années 80, avec ses banlieusardes qui débarquent sur les Champs et cherchent des « plans resto » et à se faire inviter dans les boites de nuits branchées, sa piscine Deligny où l’on bronzait en monokini, toute la palette des années fric, chic et choc que fut la décennie 80. Si ces livres ne se cachent pas derrière l’appellation noble de « roman », ils peuvent à leur niveau être considérés comme de la littérature à part entière, puisqu’ils interrogent le romancier et son rapport au monde, à l’écriture et à la meilleure façon de le dépeindre, en choisissant ce qu’il y a de plus vil et de plus incompréhensible dans l’humain. Tout ce qui manque à Anne-Sylvie Sprenger et consorts, trop pressés de faire fructifier une fascination immédiate et non réfléchie, pressés aussi de savoir qui sera le premier à parler le mieux de la dernière sensation criminelle avant qu’elle ne retombe comme un soufflé…
1. Une des obsessions de la romancière : dans Sale fille, son livre précédent, l’héroïne était également victime de l’inceste maternel. 2. Vorace parlait d’une jeune femme boulimique et mystique (du genre à lécher les plaies de ses camarades) adepte de la masturbation et amoureuse d’un garçon anorexique, Sale fille explore les tourments d’une héroïne qui suite à l’inceste maternel répété ne peut jouir que dans les bras de femmes mariées beaucoup plus âgées qu’elle et s’occupe de petites vieilles pour gagner sa vie. 3. Il est à noter que l’affaire Stern a également été abordée par Laurent Schweizer sous le titre Latex pour les éditions du Seuil (comme le livre de Jauffret). Il en fait un roman de gare d’espionnage sexy, à la structure décousue pour ne pas dire branlante écrite dans un style plat et factuel, qui aurait sans doute fait les belles heures des jeudis « Hollywood Night » sur TF1 s’il avait été transformé en scénario. 4. Les Violettes sont les fleurs du désir, Ana Clavel, Editions Métailié, 2009 (2008 pour l’édition originale), 108 pages. Cette phrase est extraite de la toute première page du roman. 5.Tout l’intérêt de ce livre réside dans la radiographie non seulement du simple fait divers, mais de la façon dont il est restitué dans un contexte politique, social et géographique en plus des portraits des meurtriers et des personnes qui les entourent. 6. Jean-Claude Romand est cet homme qui pendant plus de vingt ans a menti à toute sa famille, son épouse, sa maitresse, ses amis et ses enfants en se prétendant chercheur à l’OMS, malade d’un lymphome, et expert dans le placement d’argent dans des banques, escroquant tout son petit monde et qui, arrivé au bout de son mensonge a préféré tuer les siens et provoquer un incendie dans sa maison dont il est le seul rescapé. Toutes les réactions (4)1. 08/09/2010 13:39 - Crashtest
2. 08/09/2010 13:59 - Chloé Saffy
3. 12/09/2010 11:16 - Lucas V.
4. 12/09/2010 11:18 - Lucas V.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
Dernière réaction
Intéressant! On dirait que le lecteur français moyen adore nager dans le petit bassin alors qu'il sait qu'au dehors rôdent de grands dangers... du moins c'est l'impression que donne l'article!... ![]() Articles les plus lus
![]() |