La télévision, autorité absolue ?
SURLERING.COM - FRANCE - par Laurent Obertone - le 15/03/2010 - 6 réactions -
La télé est-elle un vecteur d'obéissance aveugle ? C'est la question à laquelle tente de répondre un documentaire diffusé mercredi 17 mars sur France 2. Initié par Christopher Nick, ce documentaire reprend la fameuse expérience de Milgram. Il a remis au gout du jour ce test, cette fois-ci avec une animatrice télé, sur un plateau télé. Le Dieu des peuples n'est plus scientifique, il est écran.

Le jeu de la mort, signé par Christophe Nick, regroupe quatre-vingts volontaires n'ayant jamais participé à un jeu télévisé. Tous sont recrutés pour tourner une nouvelle émission de divertissement, « La Zone Xtrême ». Pas d'argent à la clef. Le principe pour les participants : soumettre un candidat à une série de questions. S'il répond mal, il faut lui infliger la punition : une décharge électrique allant crescendo de 80 à 460 volts. L'homme soumis à ce supplice, Jean-Paul, est en fait un acteur. Les questionneurs ne le voient pas mais il fait entendre sa douleur au moment des pseudo-décharges : des petits cris, puis des supplications demandant de cesser le jeu, avant de ne plus donner signe de vie.
Pourtant, 80% des questionneurs vont jusqu'au bout du jeu à mesure qu'il se transforme apparemment en séance de torture. Face à l'animatrice et au public, ils ne supportent pas de faire souffrir la candidat, manifestent leur désir d'arrêter... mais sans parvenir à résister à l'autorité de la télé. « C'est inhumain », « Ça ne me fait pas plaisir », disent-ils tout en envoyant la décharge. « Les questionneurs ne sont pas dominés par un rapport hiérarchique mais sous l'emprise du pouvoir de la télé. Un système qui écrase, un totalitarisme tranquille », analyse Jean-Léon Beauvois, chercheur en psychologie sociale. Ils n'osent pas affronter l'animatrice en qui ils ont confiance -la télé ne peut pas faire ça ! - et face à laquelle ils sont seuls. Or « un être seul confronté au pouvoir devient l'être le plus obéissant qui soit », observe M. Beauvois.
C'est le concept de « l'homme-foule » élaboré par le philosophe Michel Eltchaninoff : des personnes réagissent comme des masses tout en étant isolées, devant leur poste ou sur un plateau. Que croyaient donc les chercheurs ? Les hommes sont faits pour obéir. De leur naissance, où ils dépendent de tout, à leur âge adulte, où ils doivent constamment se soumettre à un ordre familial, social, législatif, judiciaire, comportemental, ce pour éviter d'être exclu du cercle familial, d'être rejeté par la société, d'être emprisonné ou envoyé à l'asile. Réunis lors d'une émission radio, concepteurs du jeu et autres experts sont étonnés. Ils ne parviennent pas à s'expliquer que la nature humaine, soit, au fond, capable de faire à ce point le mal. Sans revenir sur le caractère indissociable du mal et de l'être humain (le péché originel), rejeté par des années d'analyse positive et émotionnelle (et non objective et froide) de l'humanité, on peut tenter de comprendre le mécanisme. Il y a quelque temps, il subsistait pourtant encore, notamment à l'époque du premier test de Milgram, la possibilité d'un choix. Le libre-arbitre, la véritable liberté de l'homme. Ce n'était pas seulement une posture pour mieux hurler avec les loups, ce qui est le propre de la démocratie. C'était un choix basé sur un postulat, sur une idéologie, sur une conviction. Tout a été fait pour que cette disposition spirituelle dangereuse pour un état démocratique (c'est-à-dire où l'on demanderait réellement à un individu de choisir) soit progressivement anéantie.
Ces dernières années, nous avons assisté à l'abandon total du libre-arbitre, de la notion de choix. Lorsque l'on met en exergue la notion de rébellion, lorsque l'on applaudi le caractère d'une personne exubérante se vantant d'être non-alignée et de dire merde à l'autorité, ce n'est qu'une forme plus pernicieuse et plus durable de l'obéissance absolue qu'on encourage. On ne se rebelle jamais contre le progressisme (c'est-à-dire contre le pouvoir), mais contre tous les fantasmes de l'ancien monde que le progressisme entretient habilement.
Notez à quel point les intellectuels du pays se disent "touchés" ou "émus" de "voir cette jeunesse se prendre en main", cet jeunesse qui "ne laisse pas le destin se jouer sans elle" (par exemple en 2002 ou lors des manifestations anti-CPE). Les braves petits. Ils ont fait le choix de se rebeller mais dans le parcours balisé. C'est une immense victoire pour les intellectuels à l'origine de ce combat contre le libre-arbitre. Lorsque des adolescents américains arborent un tee-shirt FUCK, ils obéissent à une mode. Lorsque des étudiants français prétendent se rebeller en organisant des AG et en bloquant leur salle de classe, ils sont totalement soumis à une mode. Ce n'est pas pour donner bonne conscience aux gens, mais pour tenter de leur conserver une conscience, que l'on fait croire que l'acceptation de tout est un choix. Outre le côté jouissif de placer les participants face à leur condition réelle, d'effrayer ces âmes qui se voulaient blanches comme neige (un psychologue a même dû leur expliquer que leurs agissements étaient normaux, c'est-à-dire, semblables à ceux de la masse), ce qui est intéressant dans l'expérience de Nick, c'est que la notion de bien s'oppose cette fois à l'action très explicitement commandée. D'ordinaire, l'acceptation des choses est moins directe, rendue plus invisible par l'immensité du monde en mouvement.
L'expérience montre que la notion de bien est en réalité extrêmement floue, surtout si la télé est de notre côté. Donc que les gens, qui ont perdu leur esprit critique avec leur libre-arbitre, sont manipulables à merci, soumis à la vision du monde qu'on leur présente, pour le peu qu'ils soient placés du côté d'un ustensile rassurant comme une télévision, un service public et un public tout court. Imaginez qu'au lieu de demander de torturer, on leur demande d'agir avec des mots qui sonnent plutôt bien. Tolérance, richesse, diversité, ouverture.
Désormais, privé de son libre-arbitre, pour se sentir exister dans la contingence, l'individu a besoin de l'image de l'affranchi. C'est aussi pour oublier qu'il s'est affranchi de son intelligence. Lorsque les gens regardent la Rafle, ils trouvent ce film très avant-gardiste, courageux de dénoncer ainsi la collaboration. Lorsqu'ils regardent Ushuaïa, ils trouvent que Nicolas Hulot n'hésite pas à briser des tabous avec courage. Lorsqu'ils regardent la dernière mode en matière de pornographie, ils applaudissent cette faculté des réalisateurs à disposer de limites qu'ils n'imaginaient pas franchir un jour. Les gens voient toutes les avancées progressistes comme une constante rébellion, vis-à-vis d'un ordre établi qui existerait encore. C'est un fantasme. Le fantasme d'une réalité encore agissante. Le fantasme d'une époque où l'on existait en tant qu'individu. Où l'on avait l'obligation intellectuelle, injure suprême, de réfléchir et de choisir.
Le choix, c'est entre moderne et moderne. Acceptation ou approbation. Manifestation ou démonstration. Foule ou masse. Renouvelable ou durable. Antiracisme ou antifascisme. Avancer ou aller plus loin. Les Verts ou le PS. Protester ou contester. Mourir ou mourir. Laurent Obertone
Toutes les réactions (6)
1. 15/03/2010 02:33 - Max
Pour ce qui est de la mode/conformation passant pour de la rébellion, J'ai tenté une rapide dissection, un état des lieux ici:
http://mean-publications.over-blog.com/article-generation-bien-37859717.html
2. 15/03/2010 20:36 - Laurent Obertone
Cette émission passe mercredi, en première partie de soirée sur la 2, en théorie.
3. 15/03/2010 21:00 - Lupanard172
Bien inspiré, pas grand chose à redire. Les hommes ont des ambitions bien plus grandes que l'échelle des choses qu'ils peuvent vérifier et contrôler. Pas étonant que leurs monstres les dépassent.
4. 18/03/2010 16:45 - bardamu
En même temps, on ne comprend pas où tu veux en venir. Ce texte, qui s'annonçait comme une critique du pouvoir de la télévision, se révèle vers la fin un vague propos contre le progressisme. Que veux-tu dire? Le message que tu cherches à faire passer est trop flou. Tu restes dans le politiquement correct même si tu te posiionnes du côté réac'.
5. 19/03/2010 10:51 - Laurent Obertone
Je ne veux rien dire de plus que ce que j'ai dit. L'obéissance au progressisme est le caractère le plus évident de notre société. La télévision fait partie des vecteurs de cette obéissance. Ce sont ces simples conclusions que n'ont pas fait tous les analystes de ce programme.
6. 20/03/2010 16:54 - Amaury Watremez
L'émission était entre racolage et tartufferie, elle utilise les mêmes codes que ce qu'elle prétend dénoncer, de même dans le débat qui a suivi. On le relit plus beaucoup mais "Surveiller et punir" de Michel Foucault me semble très pertinent, et nous sommes entrés finalement dans l'ère de la société carcérale.
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Dernière réaction Pour ce qui est de la mode/conformation passant pour de la rébellion, J'ai tenté une rapide dissection, un état des lieux...  15/03/2010 02:33 Max
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