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La suprématie maritime US est-elle menacée ?

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Aldo-Michel Mungo - le 24/06/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Par Aldo-Michel Mungo, analyste en géostratégie, directeur de la rédaction du magazine militaire Carnets de Vol



Alors que tant la Chine que l'Inde ont en projet de devenir des acteurs incontournables dans les Océans Indiens et Pacifique, avec plusieurs porte-avions en chantier, la Russie montre qu'elle aussi veut revenir à l'avant plan dans la compétition militaire maritime.

Depuis le 19ème siècle, après l'écrasement des ambitions françaises à Trafalgar, seules deux puissances ont pu se targuer d'être des puissances maritimes : l'Angleterre et les Etats-Unis. Leur mainmise sur toutes les routes maritimes et la protection de fait qu'elles ont données au commerce mondial, en garantissant le libre-passage des différents détroits et canaux, n'a été contestée que par le Japon impérial. Celui-ci en gagnant le 27 mai 1905 la bataille de Tsushima, qui vit s'affronter les flottes russe et japonaise, va devenir durant quarante ans un compétiteur sérieux face aux anglo-saxons. L'apocalypse nucléaire d'Hiroshima et Nagasaki va mettre définitivement à néant ces ambitions. Le lent, mais continu, déclin de la Royal Navy s'est effectué de pair avec la montée en puissance exponentielle de l'US Navy, un pion essentiel de la suprématie militaire américaine.

La Russie de retour sur les Océans ?


Outil de puissance et de diplomatie, une flotte de porte-avions a toujours fait défaut à la Russie. Le renouveau de sa composante aéronavale lui permettrait d'étendre son influence plus loin de ses côtes. Alors qu'il était Président, Poutine a d'ailleurs affirmé que la marine russe était le symbole d'un Etat puissant et le pilier de ses capacités de défense.
Avec la fin de la guerre froide, puis l'indépendance de l'Ukraine, la présence russe a pratiquement disparu de la Méditerranée où elle ne dispose plus des points d'appui qui étaient les siens. Mais même au temps de la splendeur de l'URSS, le déploiement se limitait à une escadre de croiseurs soutenue par des sous-marins.
C'est dans ce contexte que le chef d'Etat-major général des forces armées russes a confirmé l'ambition de Moscou de disposer, dans les 20 à 30 ans, de 6 groupes aéronavals qui seront déployés dans les océans Arctique et Pacifique.

«Il faut couvrir les nouveaux besoins de l'armée russe. Nous avons besoin d'armements du 21ème et du 22ème siècle», a expliqué le général Nikolaï Makarov. Malgré ces déclarations, il semble techniquement difficile à la Russie de pouvoir se doter de six porte-avions, et de l'ensemble des groupes de soutien, aussi rapidement ; mais la volonté politique est néanmoins bien présente. C'est un des sujets les plus vivement débattus ces dernières années dans les État-major.

Mais l'aspect essentiellement politique de cette annonce ne doit pas masquer l'état de délabrement avancé de marine russe ; malgré un budget de la défense multiplié par quatre aux dires du Kremlin. Avant que la Russie ne dispose de la seconde marine de surface du monde, il y a un pas que les experts se refusent à imaginer.
Depuis les accidents survenus au sous-marin Koursk en 2000, la marine russe, qui a manqué d'investissements dans la durée et d'entretien durant près de 20 ans, aura fort à faire pour retrouver une flotte de haute mer. L'ambition affichée de créer six groupes de porte-avions laisse perplexe, quand on voit dans quel état se trouve le premier et le nombre d'avions produits pour l'aéronavale au cours de ces dix dernières années. Un groupe aéronaval suppose cinq à six navires d'escorte, croiseurs, destroyers lance-missiles, frégates, sous-marins. La marine russe pourrait plutôt s'orienter vers la construction de navires de taille moyenne pour opérer dans une zone qui s'étend jusqu'à 3000 nautiques de ses côtes ou de zones considérées comme vitales par la Russie. A moins que le pouvoir politique ne décide de changer radicalement de politique. Néanmoins, il reste un ensemble de questions importantes pour pouvoir juger du réalisme de l'objectif. Quelles seront les missions de ces porte-avions et des formations qui les accompagneront? Quand doit être reconstruite, ou simplement construite, l'infrastructure des bases navales nécessaire aux nouveaux navires? Quels aéronefs y seront embarqués? Comment sera réglé le problème de la formation du personnel? Enfin, combien de temps prendra la construction de ces navires et de leurs escortes, compte tenu des problèmes de main d'ouvre que connaissent les chantiers navals?

Reste la question des chantiers navals capables de construire ce type de navire, sachant qu'aucun navire de cette classe ne peut passer les détroits turcs, ce qui exclu tout chantier sur la Mer Noire.

Le basculement des priorités de la marine russe suscite l'intérêt. Depuis 1995, le nombre de navires de la flotte a chuté de plus de moitié, les vaisseaux en fin de service n'ayant pas été remplacés. Hormis le groupe de soutien aéronaval du Kuznetsov, la flotte de combat compte actuellement peu de navires pleinement opérationnels.

Il y a encore quelques années, le commandant en chef de la Marine, Vladimir Massorine, avait déclaré que la priorité serait donnée aux sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) et aux petits navires lanceurs d'engins et d'artillerie. Quant aux gros navires de surface, l'amiral n'avait pas promis de nouvelles commandes, soulignant la nécessité de moderniser les bâtiments déjà en service.
À la fin 2008, la Flotte maritime militaire de Russie disposait d'un peu moins de 300 navires de combat représentant moins d'un million de tonnes. Outre son porte-avions, la flotte de surface compte 4 grands croiseurs à propulsion nucléaire de la classe Ushakov (ex-Kirov de 28.500 t), 4 croiseurs de la classe Slava (12.500 t), 12 grands destroyers ASM de la classe Udaloy (8.000 t) et 17 grands destroyers antinavires de la classe Sovremenny (7.500 t), les mêmes que ceux vendus à la Chine récemment. Il n'est cependant par certain que tous ces navires soient opérationnels en même temps ou même en état de naviguer. L'essentiel de la puissance de la marine russe réside donc dans sa force de sous-marins qui compterait une centaine d'unité, mais dont il est probable que moins du tiers soit réellement opérationnelle (dont une vingtaine à propulsion nucléaire). Ainsi les deux Oscar I et les trois premiers Oscar II ont été placés en réserve. Les 8 unités les plus récentes de la classe Oscar II forment l'épine dorsale de cette force avec les Victor III et les Akula II, en attendant la première unité de la classe Severodvinsk dont la mise en service tarde.

Officiellement, la Russie ne possède pas de porte-avions. Mais le croiseur porte-aéronefs lourd Admiral Kuznetsov accueille sur son pont des avions Su-33. Le terme même de croiseur porte-aéronefs a été inventé à l'époque soviétique pour éviter que les navires de cette classe ne tombent sous le coup de la Convention de Montreux, signée en 1936, qui interdit aux porte-avions de passer par les détroits du Bosphore et des Dardanelles.

Le souci de construire un deuxième porte-avions témoigne d'un revirement de la doctrine navale de Moscou. Un porte-avions est un levier trop important pour s'en servir en vue de faire pression sur des voisins récalcitrants. En revanche, il peut manifester la présence militaire d'un pays jusque dans les coins les plus reculés de la planète et participer aux opérations de maintien de la paix de l'ONU. La Russie mise sur les technologies innovantes dont l'évolution, selon elle, passe par une percée des industries d'armement. Or, un nouveau porte-avions sera forcément le fruit du travail de centaines de chercheurs, de milliers d'ingénieurs et de dizaines de milliers d'ouvriers.

«C'est un jouet cher, mais il faut s'en occuper. La construction d'un nouveau porte-avions doit être lancée en 2012-2013», a indiqué l'amiral Vladimir Sergueevitch Vyssotskiï, patron de la flotte russe. Les moyens de projection de l'armée russe sont en effet limités, s'appuyant sur les vestiges des équipements de la guerre froide. Sous l'ère soviétique, quatre porte-aéronefs ont été construits, les Kiev, Minsk, Novorossiysk et Baku. Navires hybrides, ces bâtiments, lourdement armés en missiles, étaient appelés croiseurs porte-aéronefs et n'embarquaient que des hélicoptères et des avions à décollage vertical. Après le désarmement des trois premiers, revendus à la Chine, et la vente du quatrième à l'Inde, il ne reste plus aucun bâtiment de ce type dans la marine russe.

Le seul porte-avions russe, l'Admiral Kuznetsov, a été mis sur cale en 1983, aux chantiers Nikolaïev en Ukraine, et est entré en service en 1991. Ce navire devait être suivi d'une seconde unité mais, après la chute du Mur de Berlin, le Varyag n'a jamais été achevé et a été vendu à la Chine. La construction du porte-avions nucléaire Ul'yanovsk, qui avait débuté en 1988, a été interrompue peu après, le bâtiment étant démantelé sur cale en 1994. Sa coque était alors achevée à 30%.

Près de 20 ans après la mise en service du seul porte-avions, la construction d'un nouveau bâtiment serait, pour l'industrie russe, un véritable challenge. Elle permettrait néanmoins au pays de pouvoir déployer au loin une force aéronavale offensive, à l'instar des Etats-Unis. Il faudra aussi l'équiper en avions, vraisemblablement avec des Su-27KUB à longue portée. Par ailleurs, au moment où la Chine envisage la réalisation de trois bâtiments de ce type, un tel projet pourrait permettre à la Russie de contrebalancer la future puissance navale de Pékin en Asie et dans le Pacifique. Face à l'émergence d'une grande flotte chinoise, les Etats-Unis poursuivent leur programme de renouvellement de leur composante aéronavale. Washington estime de plus que le maintient d'une importante force de porte-avions permet de répondre aux difficultés croissantes pour obtenir des pays riverains des zones de crise l'autorisation de déployer les appareils de l'US Air Force. Le Georges H. W. Bush (CVN-77) vient d'entrer en service, en remplacement du Kitty Hawk, alors que la construction d'une nouvelle classe de porte-avions de 95.000 t a été décidée. Les deux premiers bâtiments doivent être livrés entre 2014 et 2020, permettant de maintenir le parc américain de porte-avions à 12 unités.
Ils prendront la suite de l'Enterprise et du John F. Kennedy.

Les Etats-Unis ne disposeront alors plus de porte-avions à propulsion classique.



Toutes les réactions (3)

1. 24/06/2010 22:02 - ...

..."une zone qui s'étend jusqu'à 3000 nautiques" : 3000 milles nautiques.

2. 25/06/2010 01:04 - Max

MaxPendant ce temps en Europe: "dites les gars, avec les Anglais on a eu une idée d'enfer, on va scotcher ensemble une dizaine de thoniers, foutre une grande plaque d'acier là dessus, et propulser nos rafales et autres F-35 avec des lianes d'élastiques agglomérés avec de la patafix!"

3. 28/06/2010 11:37 - CB

CBJ'avoue que j'ai vraiment du mal à penser que la suprématie militaire US puisse être concurrencée au XXIe siècle. Même si les Chinois devenaient demain la première puissance du monde, les USA conserveraient encore un avantage décisif sur eux, à savoir le déploiement universel de leur flotte sur les mers du globe grâce à leurs bases extramarines. Les Chinois se contenteront d'une domination en Mer de Chine. C'est tout.

Quant à la Russie... Quoi qu'on en dise ce pays est à genoux depuis 1991. Et avec leurs problèmes démographiques ce n'est pas demain que la Sainte Nation va jouer un rôle de premier plan.

Je ne parle même pas de l'Europe

Ring 2012
Aldo-Michel Mungo par Aldo-Michel Mungo

Universitaire, analyste en géostratégie Directeur de la rédaction du magazine militaire Carnets de Vol.

Dernière réaction

"une zone qui s'étend jusqu'à 3000 nautiques" : 3000 milles nautiques.

...24/06/2010 22:02 ...
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