La Séparation des Races, C. F. Ramuz [Gallimard]
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 14/04/2010 - 0 réactions -

Cela se passe à une époque vraisemblablement antérieure au développement du tourisme en Suisse. En représailles à l’accaparement immémorial, par des germanophones de l’Oberland, d’un pâturage situé sur le versant francophone de la montagne, un Valaisan bourré, Firmin, enlève une fille de l’autre côté, Frieda. Fou d’angoisse, son petit frère se tue de l’autre côté en tentant de la retrouver. Firmin a beau être sobre le lendemain, impossible de restituer la prisonnière : il a neigé, le passage est clos. La captive hiverne au village. Par l’intermédiaire d’un colporteur, elle entre en contact avec les siens, apprend la mort de son petit frère, feint de s’amouracher de Firmin, se querelle avec la belle-mère, s’allie les services de l’idiot du village. Lorsque le temps est venu, au début de l’été, à l’occasion de la fête qui accompagne le combat des reines et la montée dans l’alpage, ceux de l’autre côté arrivent, incendient le village et pendent Firmin. The end. Il s’agit donc d’un fait divers. Or Ramuz, ce n’est pas de l’opéra vériste : est-on en face d’un vulgaire roman régionaliste à la France Loisirs, destiné à nous faire passer le temps dans la nostalgie de l’époque où l’on marchait en sabots ? Ou est-ce de quelque chose de mieux, de plus profond ? A l’évidence, la deuxième réponse. Ne nous laissons pas prendre au côté « terroir » de ce roman des années 20. Il y a des vaches, des greniers à foin, des sols en terre battue : ce sont des trompe-l’œil. Le style affecte un air rustique, écrit à la fourche ? Le moindre dialogue, ou presque, est-il introduit par « et il a dit : » ? Si l’on y regarde un tant soit peu, il devient évident qu’on est en face que quelque chose de méticuleusement construit, pesé, réfléchi. Après tout, on est en face de l'auteur de L'histoire du soldat. Il y a un style cinématographique dans La Séparation des Races. L’auteur choisit ce qu’il voit, il choisit la profondeur de champ, puis il décrit. Il regarde ensuite ailleurs et recommence. Le début du roman est ainsi construit : zoom en bas de la montagne qui sépare les valaisans des « autres », puis on gravit tous les grands « étages » pour arriver jusqu’à l’alpage où se trouve le Firmin : « Il y a un premier étage, et, au-dessus de cet étage, il y en a un autre, au-dessus de cet autre un autre : en sorte qu'il faut aller se poster finalement au-delà du fleuve, qui est ici près de sa source, c'est pourquoi il n'est guère encore qu'un torrent.(…) (L'oeil) va contre des talus caillouteux d'abord, contre des carrières d'ardoise, et les vignes sont droit au-dessus (…) et c'est un premier étage. Sur ce premier étage, il y a des vergers ; on voit la place d'un village, on voit la tache d'un village ; on voit qu'il y a des maisons grises ou blanches, bien serrées, avec des fenils en bois brun sous des toits tantôt noirs tantôt argentés, selon l'éclairage. » Il y en a une page comme cela, qui se finit avec l'élément pivotal du roman : « On voit sur le sentier en corniche, qui prend en travers de la paroi, un mulet allant sous sa charge. C'est cette grande chaîne qui sépare ; il y a des hommes des deux côtés, et les hommes sont par elles séparés. » Le drame peut commencer. D’autres descriptions similaires s’attacheront aux deux rues parallèles du village, à la rivière bleue que fait le ciel entre les bords des toits, à l’intérieur de la chambre où est retenue Frieda mais aussi, de l’autre côté, à « l’auberge de l’Ours » où les bernois préparent leur vengeance. La parole de Ramuz se fait volontiers poétique, un peu haletante, ponctuée de virgules, parfois proche de la marqueterie, décrivant dans une phrase plusieurs actions simultanées, avec nombre de ces passages marquées de la fabrique de leur auteur, qui commencent comme une phrase d’action, où le sujet ne vient jamais et qui se terminent par un petit à-côté qui poursuit la description, telle celle-ci : « Regardant avec les yeux de l'habitude, qui sont les yeux de ne pas voir, parce que à quoi ça peut-il nous servir, tout ça? et en quoi ça nous concerne-t-il? comme ils pensent parce qu'on est trop petits, parce qu'il nous faudra mourir, et en attendant, il faut vivre." Il faut citer également la poignant récit de la découverte du petit frère mort : « c'était dans le pied des rochers qui sont, à la gauche du col, comme un escalier à beaucoup de marches. Le petit Gottfried était tombé d'une de ces marches à une de ces marches, ayant été blessé à chaque fois un peu plus et chaque fois un peu plus de vie lui était prise, puis il n'avait plus eu assez de vie. (…) il ne répondit pas quand on l'appela, il ne répondit pas quand on le secoua. » Chose remarquable, quand un mot du patois s'impose, tel celui de raccard ou de mazot, Ramuz ne s'en sert pas et préfère un mot plus commun. Ramuz ne cherche pas à faire couleur locale. Au contraire, il indique qu'il connaît d'autres pays. Il ne fait pas dans le « on est bien chez nous », plutôt dans le " chez nous, c'est comme ça" : « Les fenils sont ici étroitement mêlés aux maisons et chacune se tient toute entourée des siens dont elle a souvent deux ou trois, où on loge aussi les provisions, les nourritures pour l'hiver : les haricots, les fèves, la farine, les différentes espèces de blé qu'ils ont, le maïs, la viande séchée ; c'est pourquoi ils sont bâtis sur pilotis, ces fenils, avec, en haut des pilotis, une pierre plate qui déborde. Il y a ces quatre pierres plates qui sont disposées de façon à faire saillie de tout côté : alors les souris ne peuvent pas outre, comme ils disent. » Ce style est mis au service d’une vision du monde qui contribue à expliquer le propos de l’auteur et qui dépasse de très loin, là encore, le bête roman régionaliste. De quoi parle-t-on une fois la fille enlevée ? Du cycle de la vie dans la montagne valaisanne, dont il faut se rappeler qu’elle était fort arriérée avant la conversion du canton et du pays tout entier au tourisme confortable. Les vendanges. La salle commune chez Firmin, la marmite qui cuit. Les habits qu’on garde toute sa vie, l’absence de miroir décent. Le carnaval (superbe scène de bal au tambour). Les ragots. En somme, tout ce qui a été et qui sera le quotidien d’un village peuplé de « pauvres qui vivent dans un pays riche ». Par contraste, la vie de l’autre côté n’est pas décrite. Il n’est question que des maisons : six ou huit fenêtres alors que les valaisannes n’en ont que trois ; la parole de Dieu écrite au fronton ; les fleurs sur le balcon (déjà!). On comprend vite que tout sépare ces deux « races ». Le valaisan est pauvre, catholique, petit, poilu ; il vit dans un univers gris, brun et noir, il a le meilleur versant de la montagne et parfois il manque d’iode. On le nomme par son patronyme. L’homme de l’Oberland est grand, blond, il vit dans les tons rouges de ses joues, des robes de ses femmes et des géraniums à ses fenêtres. Face aux industrieux de l’autre côté, il semble évoluer dans un univers de blancheur, de lumière, de simplicité et de confort. Il existe par son prénom : « Frieda » vient de « paix », le petit « Gottfried », c’est « paix de Dieu » et « Hans », le fiancé, pose sans effort sa stature de colosse sur la page et l'alpage. Le peuple de l’autre côté est riche, protestant et il ne parle pas la même langue que les précédents. Ramuz pousse même le contraste jusqu’à parler d’ « allemands », ce qui n’est pas vraiment exact. Et entre les deux races, une montagne plus que symbolique et un colporteur qui véhiculera les mauvaises nouvelles et favorisera le massacre final. On ne sait pas grand-chose de ce que pourrait dire Ramuz de la société des bernois. Celle des valaisans est marquée par l’absorption de l’individu dans la population et son déterminisme. La foule est partout présente, au carnaval, dans les temps forts de la vie rurale, ou simplement dans la rue. On n’est jamais seul, ni individuel ; et c’est d’avoir été individuel que Firmin mourra : si l’individu s’affirme, le corps social meurt. Dégrisé, il est le seul à trouver encore une justification au rapt de Frieda et tentera de la rattacher à un événement collectif : ce serait la réponse pour le vol des terres, ce serait un acte collectif donc justifiable. Firmin souhaitera ensuite effacer la singularité de son acte en se fiançant, en rentrant dans le rang, en régularisant sa situation mais ce sera en chassant sa mère de sa maison. On ne peut pas échapper à sa transgression. Et c’est tout le village qui permettra l’incendie final, en s’éloignant unanimement de ses maisons pour participer à la fête de l’alpage. Pire : le narrateur lui-même, jusque-là resté neutre, accable Firmin comme un nouveau Saint Pierre qui nierait quelque Christ. Firmin, persuadé qu’il rencontrera les parents de Frieda et se mariera avec elle, l’emmène dans les hauteurs voir le village et la vallée. N’est-ce pas beau ? demande-t-il. Et Frieda de répondre sans fard : « chez nous, c’est dix fois mieux ». Après avoir renié sa mère et son pays, dit Ramuz, Firmin reniera sa religion. Voici comment le choc des cultures est relaté à l'occasion d'une visite de Firmin et Frieda dans une chapelle remplie d'ex-voto : « Quand ils furent sur le chemin, on la vit hausser les épaules. Elle dit : "on ne croit pas à ces choses-là, nous autres!" Elle dit : "c'est des mensonges, tout ça, pour nous…" Cependant, il ne répondait rien, et il ne la quitta pas, parce qu'il devait encore renier sa religion. » Si le salut individuel n’est pas possible dans ces conditions, cela veut dire que tous les hommes des deux races sont soumis à l’inertie de la masse et que donc les deux races, des deux côtés de la montagne, continueront éternellement à être différentes et à s’opposer voire à s’attaquer. Il n’y a que l’idiot du village – et c’est la dernière scène – pour croire que Frieda l’emmènera avec elle, pour croire qu’un trait d’union est possible. Le livre s’achève donc sur cette vision d’un bêta édenté qui tente de gravir péniblement la montagne qui sépare, sans doute promis à un sort similaire à celui du petit frère, perdant de vue Frieda déjà loin devant. La vision pessimiste de Ramuz, en ces temps d’identité nationale, peut servir à nous faire considérer des modèles de société que l’on peut (ou pouvait) trouver dans le voisinage de la France. En 1920, Ramuz constatait la coexistence irréconciliable de deux races, fait assez profond pour y consacrer un roman sans promouvoir une solution ou prétendre réformer. Le développement moderne qui a couvert la Confédération de routes et de voies ferrées a profondément changé les choses. La Suisse reste pourtant ce pays qui reconnaît quatre langues officielles, où plusieurs compagnies de train privées opèrent parallèlement à l’entreprise fédérale et qui semble parfois à nos yeux de Français centralisés depuis des siècles une collection d’une bonne vingtaine de ces patries miniatures que sont les cantons, parfois eux-mêmes administrativement ou linguistiquement partis. La leçon, c’est que le pays abrite plusieurs « races » et qu’il est préférable que chacune reste à sa place. Ou du moins que c’était le cas en 1920 à la montagne. Pierre Schneider PS : le non moins bon Présence de la mort a été réédité chez Aire Bleue en décembre dernier. Argument : la terre a quitté son orbite, le monde (vu depuis la Suisse!) se prépare à la fin. J'écris tout cela en entendant la Symphonie Alpestre de Strauss : c'est de circonstance, non ? Charles Ferdinand Ramuz, La séparation des races, réed., Gallimard, coll. « L’imaginaire », avril 2010, 6 € 50.
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