La plus grande ruse de la réalité est de vous faire croire qu’elle n’existe pas
SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Pierre Schneider - le 23/11/2010 - 6 réactions -
« Il faut lire », qu’ils disaient au collège. « Il faut se tenir informé », qu’ils disaient au lycée. Nous les avons cru. Le résultat ? Guillaume Musso, RTL et soixante millions de citoyens qui dorment bien la nuit, à l’heure où le pays entre dans le tiers monde.
 Tiens, il est une heure. J’ai bien mangé, je retourne à mon bureau. Quelques minutes de détente avant de reprendre le collier. La navigation sur les sites des journaux est tolérée : faisons comme tout le monde et lisons un fil de dépêches. Trop tard, le piège de la machine à abrutir, comme tous les jours, vient de se refermer sur moi comme il se referme sur tous ceux de ma génération et de ma CSP. Ca en fait du monde, surtout à Paris. Du monde éduqué, qui a entendu tous les jours à l’école comme moi, qu’il fallait lire, puis qu’il fallait se tenir au courant de l’actualité. Ainsi, on restait un honnête homme. Beau programme. Mais qu’est-ce que l’actualité ? Rien d’autre qu’une machine à abrutir, une machine polymorphe. Le plus grand subterfuge de la drogue, c’est de vous faire croire qu’elle n’existe pasIl y a l’abrutissement simple, l’engourdissement sous un flot ininterrompu de faits sans rapport les uns avec les autres. Il y a l’abrutissement social, celui de la dépêche rédigée pour qu’on s’en indigne à la machine à café. Un jour, une critique. « vous vous rendez compte, le Figaro a gommé digitalement un bracelet de diamants de Rachida Dati ! ». Le lendemain, ce sera autre chose : « c’est son docteur qui a tué Michael Jackson ! » et le lendemain, encore autre chose : « Khadafi a planté sa tante dans les jardins de l’Elysée ». C’est le feuilleton. Il y a l’abrutissement qui découle de la sélection des nouvelles. Qui choisit de parler de telle chose plutôt que de telle autre ? Pourquoi y en a-t-il tant sur les sans-papiers, et si peu sur la congénitalité des administrateurs de sociétés du CAC 40 ? Pourquoi s’émeut-on si vite du « déni de grossesse » d’une meurtrière au point d’en faire un téléfilm, et pourquoi personne ne connaît-il le nom et le rôle, pourtant crucial, de France Trésor ? Pourquoi, dans le journalisme historique, y a-t-il des modes, qui ont rendu Auschwitz célèbre bien après 45 et qui ont cantonné l’existence des Einsatzgruppen à un cercle d’historiens avant qu’un prêtre médiatique braque sur eux le projecteur ? Parce qu’on parle toujours des mêmes choses. Certains crieront sans doute au complot. Pour avoir rencontré des journalistes, y compris de l’AFP, je suis plus enclin à croire que les biais de leur production ne découlent pas de quelque chose de concerté, ni d’ordres occultes mais du fait qu’ils sont eux-mêmes consommateurs d’information, dépourvus de recul et de sens critique et finalement qu’ils baignent tant dans leur culture qu’ils ne peuvent s’en extraire. Le dealer est le premier à se camer, c’est bien connu. La culture dit que la pédophilie c’est mal, que les sans-papiers sont maltraités, que les policiers sont violents, que plus on est bronzé plus on est délinquant, que nous mourrons tous dans une maison de retraite, que travailler c’est pénible… Leurs dépêches et articles disent la même chose, c'est-à-dire souvent des clichés. Lula est moins communiste que prévu. Geneviève de Fontenay est prude. Les traders gagnent de l’argent. Dans les cités, c’est la « domination du mâle ». L’agriculture utilise des pesticides. Certes, il est difficile de ne pas imputer le fait que serial killers, pédophiles et « jeunes » reprennent du service avant chaque élection au souci des directeurs de l’information de faire carrière – mais le reste du temps ? C’est la mode, c’est l’absence de mise en perspective. Le président se fera-t-il photographier avec des êtres de petite taille ? On sera bons pour des apparitions récurrentes du mot « talonettes » pendant trois mois. La grandeur de la France est sans doute à ce prix. Le point G du journalisme : le Mode CrétinIl y a ensuite l’abrutissement plus volontaire, celui qui réussit à enclencher le « mode crétin ». Le quoi ? Le « dumb mode », comme disent les Américains, cet état de la conscience révélé par une expérience simple : bombardez un quidam (même diplômé) avec des faits bruts, des noms et autant de statistiques que possible. Rapidement, ne pouvant plus suivre, il déconnectera son sens critique, son intelligence, et acceptera sans examen tout ce que vous pourrez lui dire. Le « mode crétin » est enclenché, le sujet est à votre merci. Vous pouvez lui faire penser tout ce que vous voudrez. « Ce n’est pas le droïde que vous cherchez ». Parfois, la simple répétition dans le temps d’un nom propre suffit. Starck. Starck. Starck. Starck. Starck. Devinez ce que vous allez faire quand on va vous proposer un canapé dessiné par Starck. Cela a marché, historiquement, avec d’autres noms. Michel Noir. Eric Zemmour. José Bové. Jean-Paul II (qui a fait tomber le mur de Berlin comme chacun sait). Eva Joly sera sans doute la prochaine à en bénéficier. Et le Réseau Voltaire, s’il avait su dissimuler plus habilement ses cadavres idéologiques, continuerait de couvrir de honte l’homme de Ferney. Plus souvent, il faut balancer du chiffre. Madame, savez-vous que la France a un taux de prélèvements obligatoires de 52% ? Que c’est le plus haut d’Europe ? IL FAUT FAIRE QUELQUE CHOSE ! Avantage de la méthode : vous gagnez du temps sur les explications, la mise en contexte. Qui a besoin de comprendre un phénomène complexe quand ce n’est pas nécessaire ? On peut aussi balancer du concept. Madame, savez-vous que le pic de production de pétrole a été déjà dépassé ? MAIS AVEC QUOI ALLONS NOUS NOUS CHAUFFER CET HIVER ? L’intox pour les nulsOn peut balancer du synonyme. Un réacteur d’A380 explose en plein vol et force l’avion à atterrir. Un nouvel « incident » bien compréhensible pour un produit en cours de rodage. Et nous savons tous ce que sont les « jeunes », les « quartiers », les « bavures » et les « incidents voyageurs ». On peut larguer des chapelets de titres qui n’ont que peu à voir avec la nouvelle qu’on veut véhiculer. Les cariocas, comme on le sait, se douchent deux fois par jour au moins. Le climat tropical humide de Rio le justifie amplement. Le Français, lui, se douche une fois par jour, sauf sur la ligne 161 où on a coupé l’eau à tout le monde. Comment va titrer notre rédacteur de l’AFP ? « Propreté : les Français à la traîne » ? ou alors « ces Français qui économisent l’eau » ? Ou encore : « Quand le tiers-monde gaspille les ressources naturelles rares » On peut enfin – et c’est le plus fourbe – jeter dans la mêlée un titre bien écrit mais hors de tout contexte. « La marine israélienne attaque la flottille de la paix : dix morts ». Traduction : « les méchants Juifs impérialistes massacrent sur ordre, pour montrer qu’ils sont les plus forts, de doux idéalistes qui portaient colombe sur l’épaule et rameau d’olivier en bouche ». Autre traduction : « expliquer ce qui s’est passé, dans son contexte, ça ne demande pas le même volume de travail alors crotte ». C’est vrai, quoi, il faudrait alors connaître son sujet, synthétiser, enquêter, téléphoner, rédiger… et on se couche quand, alors ? Et le SAV des émissions, il va s’enregistrer tout seul quand on est au bureau ? Peu importe que la « flottille de la paix » soit un concept qui n’est apparu qu’accolé aux mots « dix morts », « marine israélienne », « ouvre le feu » et autres. Peu importe que personne n’ait jugé bon d’en parler ne serait-ce qu’un jour avant. C’était des pacifiques, ce sont désormais des victimes. Et peu importe qu’effectivement, la marine israélienne se soit effectivement mal conduite. Ce n’est pas pour cette raison qu’on la vouera à la réprobation universelle. Voilà pourquoi, lorsque la perspective se présente à nouveau d’entendre parler du charcutage de Johnny ou du nantais polygame qui se fait mettre en garde à vue une fois par semaine depuis qu’il est apparu sur le radar du ministre de l’intérieur, je change bien vite de chaîne, de site, de place, de sujet. L’information que débitent au kilo les médias omniprésents n’est pas la condition d’élévation de l’esprit et de la culture de l’honnête homme, elle est la cause principale de son abrutissement. Pierre Schneider
Toutes les réactions (6)
1. 24/11/2010 11:59 - Jean-François Bonnin
Merci, Pierre Schneider. Un bon seau d'eau froide régulièrement balancé, comme cet article, ne peut nuire, bien au contraire.
2. 24/11/2010 12:18 - nico
Il y eut un soir, il y eut un matin.
Il y eut un homme qui, reprenant le flambeau (la flanc beau) de tant, rédigea une méthode pour, spécifia t-il, 'rester vivant'.
Continuant humblement ce mouvement, j'annoncerai le digest de mon coda ontologique:
1/ a part of life with Sigmund Freud and the polyinterpretation of any facts
2/ la promenade quotidienne d'Emmanuel Kant
(insérer durablement et avec efficience son chaos dans un ensemble de rituels immuables)
3. 25/11/2010 10:26 - J.
pour parler chiffres, on lit peu les journaux en France comparé à d'autres pays occidentaux. Pourquoi? Parce qu'ils sont à mourir; prétentieux, lourds, sans substance et sans vie, insidieusement politisés (càd cherchant à imposer une idéologie de gauche), coupés autant de la réalité que de toute ouverture plus spirituelle, bref chiants comme la mort. De l'étranger, je trouve aussi les radios de service public de plus en plus médiocres. Pour certaines d'entre elles, marquées de plus en plus par le délire idéologique de façon alarmante. Après il y a le fonds de commerce de la presse des "rieurs", des moqueurs une autre forme de paresse qui se fait passer pour du journalisme et du talent et qui hélas fait illusion: la tendance Canal+, Ardisson, Marianne, etc. Pauvres gens, qui feraient pitié s'ils ne faisaient autant de mal.
4. 27/11/2010 17:25 - prolodepassage
"le flux incessant des informations agit sur les cerveaux, à la manière d'un nouveau logiciel sur un disque dur: il efface les données déjà existantes... " (Moi même, il y a quelques années désormais...) C'est ainsi... C'est la vie aujourd'hui... Ce sont les temps où nous sommes...
Face à ce fait indiscutable, chacun adoptera la position ( j'avais mis posture dans un premier temps, mais "position" me semble plus adéquat, plus vrai...) la position, donc, qu'il jugera la plus à même à maintenir sa structure d'être humain... Protester, demander un ralentissement, discuter sur le contenu, etc... c'est quémander... Refuser le "truc" en bloc me semble la plus sage des solutions... Bonne route... Et restez forts !!!
5. 28/11/2010 08:44 - thierry bruno
" les biais de leur production ne découlent pas de quelque chose de concerté, ni d’ordres occultes mais du fait qu’ils sont eux-mêmes consommateurs d’information, dépourvus de recul et de sens critique et finalement qu’ils baignent tant dans leur culture qu’ils ne peuvent s’en extraire." Ces propos qui me semblent très justes, je redoute que l'on puisse les appliquer à toutes les catégories de corporation. Pourtant, il y en a une pour laquelle cela m'inquiète encore plus que pour les journalistes, ce sont les enseignants. Dans le monde tout numérique que beaucoup accepte sans réagir, où l'information se résume aux titres accrocheurs, où le "carpe diem" est le signe d'un hédonisme de supermarché, je redoute la qualité des enseignants que ces générations qui ne prennent plus le temps de lire - prendre le temps et non parcourir ou consommer un livre - , qui estiment que leurs envies doivent être satisfaites sans délai, va nous donner. Le phénomène de nivellement vers le bas du corps enseignant est commencé depuis quelques temps déjà mais je crains que cela s'accélère. Bien sûr, de brillants sociologues vont nous affirmer que cela est faux, que les nouvelles générations grâce aux outils numériques sont de plus en plus intelligentes. Hélas non, elles sont de plus en plus formatées, elles deviennent mono-maniaques et s'arrêtent trop souvent au slogan et ne s'intéressent pas au fond : pas le temps, évidemment.
6. 05/02/2011 03:32 - simple citoyen
Une simple remarque idiote, mais qui m'a fait mourir de rire:
« Khadafi a planté sa tante dans les jardins de l’Elysée »
Lol! C'est du hard core!
très amicalement
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Dernière réaction Merci, Pierre Schneider. Un bon seau d'eau froide régulièrement balancé, comme cet article, ne peut nuire, bien au contraire.  24/11/2010 11:59 Jean-François Bonnin
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