Un double CD des morceaux les plus inaudibles de Naked City va ressortir bientôt, promesse de désolation pour vos oreilles, vos voisins et votre chien. Qui va bien pouvoir acheter cela ? Vous, peut-être, sauf si vous êtes normal. Ou chinois.
Le jour où il s’est révélé au monde, Naked City a frappé fort. Sur la couverture de son premier opus, la photo d’un homme qui venait de se faire assassiner, résultat d’un règlement de comptes dans la pègre. Le cadavre git, face contre terre, dans une flaque de sang ; un pistolet est abandonné à quelques pas. Seule possibilité de se distancier, le noir et blanc de la photographie qui tente de faire passer un fait divers réel pour une fiction, ou de l’enfermer dans la cage vitrée d’une colonne de journal. A l’intérieur, l’ambiance malsaine est décuplée par l’emploi de dessins horrifiques japonais ; et quand je dis « japonais » il faut comprendre « japonais ».
Musicalement aussi, Naked City a frappé fort en regroupant quelques pointures de l’underground institutionnel new-yorkais, Bill Frisell, Fred Frith, John Zorn notamment. Le meilleur qualificatif possible de la musique qui y est jouée ? INTENSE. De brefs morceaux débités sous cocaïne, ou sous amphétamines. Quelques reprises hurlantes de classiques de la musique de film. Et de la création originale qui combine tous les styles possibles, rock, jazz, surf, grindcore, funk, country… « souvent dans le même morceau ». Le Zappa de Brown shoes don’t make it en 1967 n’était plus qu’un précurseur soudain très dépassé.
C’était en 1991, un des meilleurs albums de rock du siècle venait de naître. Naked City pouvait-il faire mieux, plus fort, plus loin, plus agressif, plus énergique ? Bien sûr que oui.
Malgré la photo de crâne humain à moitié disséqué posé sur une table de laboratoire, l’auditeur innocent du second opus ne se doute pas de l’assaut sonore dont il va faire l’objet : une préparation d’artillerie glauque d’un bon quart d’heure, puis plus d’une trentaine de morceaux de grindcore intellectualisés, le plus souvent brefs, ne dépassant pas la minute.
Précisons pour nos lecteurs qui n’écoutent que du Haendel joué par les Arts Flo que le grindcore est… ah mais c’est compliqué. Essayons. Approximons. Disons que le hardcore est au heavy metal ce que le heavy metal est aux pièces pour clavecin de François Couperin. Que le brutal death est au death metal ce que le heavy metal est à Couperin. Vous suivez ? Et que le grindcore est au brutal death ce que le heavy metal est à Couperin. (Puristes, abstenez-vous de commenter, merci). Bref, le grindcore est bruyant, agressif, physiquement éprouvant. Il fait faner vos plantes vertes, décoller votre papier peint et divorcer votre femme. Après en avoir écouté, les voisins ne retiendront plus la porte de l’ascenseur pour vous attendre.
Musicalement, c’est une explosion sonore, instrumentale, accompagnée de couinements suraigus ou infra-graves. Vous vous en doutiez, le grindcore ne connaît pas la mesure et l’équilibre classiques. Ce n’est pas un genre fréquentable par les mezzo-sopranos ou les flûtes à bec. Après trente ou quarante secondes, l’explosion cesse, puis une autre commence. Grand Guignol (c’est le nom de l’œuvre) est l’un des rares disques qui m’a poussé à baisser le volume et que je me suis promis de n’écouter qu’une fois, par acquit de conscience. Des titres comme perfume of a critic’s burning flesh, torture garden, the ways of pain, sack of shit, blunt instrument, Osaka bondage, igneous ejaculation, S&M sniper ou gob of spit ne s’écoutent pas impunément. Gob of spit, le dernier, n’est en substance qu’un raclement de gorge enregistré… Vingt secondes. Rrrrrrrrk PTAH. Piste suivante !
Ce n’est qu’après qu’on y prend goût – car on y prend goût, d’autant qu’une récompense attend l’auditeur courageux et lessivé sous la forme de superbes reprises classiques en fin de disque. La cathédrale engloutie de Debussy, des pièces de Scriabine et un extrait du Quatuor Pour la Fin des Temps de Messiaen.
Pouvait-on faire pire ? Et comment ! Que diriez-vous d’une pièce de trente minutes qui représente musicalement ce qui se passe dans l’esprit d’un condamné à mort lors de son exécution ? Pas pour faire de l’abolitionnisme à la Hugo ni pour reproduire les jolis « visuels » stylisés en cire fondue d’Amnesty International. Non, juste pour faire de l’horreur sonore. Trente minutes ? Oui, j’avais oublié de vous dire qu’il s’agissait d’un supplice chinois qui avait fasciné Georges Bataille, le « leng t’ché » ou supplice des milles plaies. Pas la peine de vous faire un dessin.
Vous pouvez regarder de près, il y a la caution intello de Bataille, c’est sans risques. L’auteur de la Bicyclette Bleue, pardon, des Larmes d’Eros ne pouvait détacher son esprit de l’air extatique qu’avait l’un des suppliciés qui eut la mauvaise fortune d’être photographié en pleine passion. Les images du « leng t’ché » finirent en cartes postales coloniales flattant le mauvais goût très sûr de l’époque, un peu comme ces séries de « rébellion matée au Tonkin » ou d’ « exécution des chauffeurs de la Drôme »… dans tous les bons magasins de souvenirs.
Histoire d’en faire quelque chose de plus commercial, les trente minutes de « Leng T’ché », qui n’étaient sorties jusque-là qu’au Japon, furent ensuite rééditées en CD, accompagnées des pièces grindcore de « Grand Guignol » - mais sans le soulagement Debussyique et Messiaenique de la fin. Sur la couverture : le chinois en train de se faire découper et d’aimer ça. Assaut du lobby chinois, protestations contre l’image dégradante etc etc… la couverture du CD est remplacée par une pochette noire.
C’est ainsi que la « Black Box » de Naked City vit le jour, si j’ose dire, en 1997.
Elle ressortira avant la fin de l’année chez Tzadik. Prenez-la. Ecoutez-là dans le noir. Vous ne cauchemarderez plus comme avant. Pierre Schneider
Toutes les réactions (5)
1. 18/10/2010 16:51 - ferdinand
Grand guignol est l'expression qui convient quand on écoute " Naked City " et on ne s'étonne pas que Michael Haneke ait utilisé dans son générique de début le morceau " Bonehead " pour son éprouvant et contestable " Funny games " . Personnellement je n'attend pas d' un musicien qu'il me laisse lessivé , je ne suis pas maso. John Zorn est fatigant et sans inspiration la preuve en est son disque " Spy vs spy. the music of Ornette Coleman" ou il se contente d'exposer les thémes , incapable de broder dessus la moindre idée ( s'il s'agit de nous dire la beauté des compositions d' Ornette merci mais on a pas besoin de lui pour le savoir ). Ah le minimalisme bien pratique pour masquer l'absence de créativité. Idem pour sa version de " Once upon a time in America " d'Ennio Morricone. Dans le " Brown shoes .." de Frank Zappa il y a plus de maitrise musicale ( les ruptures de tons et d'atmosphère ) de spontanéité (les guest stars qui passaient par là comme le capitaine coeur de boeuf , Don Ellis et mademoiselle Zappa sont mis a contribution ) et d' humour ( Spike Jones rencontre Varese ) que dans tout ce que j'ai écouté de John Zorn. Tous les grands musiciens sont passés par l'étape avant-garde , puis ont imposé leur univers, j' ai l'impression que Zorn lui est un éternel grand dadais qui redouble sa classe.
2. 19/10/2010 05:24 - Pierre schneider
Ferdinand : ne méconnaissez pas le fait que Zorn est aujourd'hui bien moins avant gardiste qu'il y a dix ans, et qu'il s'exprime dans plusieurs styles qui n'ont que peu en commun. N'oubliez pas non plus que Naked City n'est pas *que* du grindcore - un groupe comme Painkiller est bien plus monochrome a cet égard.
C'est paradoxalement quand Zorn s'écarte de "l'avant gardisme" qu'il produit de bonnes choses : ses musiques de film (j'aime "invitation to suicide" et le récent "El general"), sa production "juive" (voyez Electric Masada sur le volume 12 de la série du 30eme anniversaire et notamment le premier "lilin"), son easy listing de luxe ("the dreamers" notamment les pistes 4, 7 et l'avant dernière ; et les moments où il tape le bœuf avec Marc Ribot sur le récent "the goddess"). Même ses morceaux aléatoires deviennent audibles (cf "femina")
3. 19/10/2010 13:23 - Veyne
Ferdinand : personnellement Spy vs Spy est l'un de mes disques préférés de Zorn (et de Tim Berne), la musique d'Ornette y est régénérée d'une manière bien plus intéressante que dans les recopiés dont Zorn a beaucoup abusé avec Masada. Bonne surprise de lire ici quelques mots sur Naked City mais n'exagérons pas, speed et violent certes, mais pas si difficile à écouter même quand on ne connaît pas le genre. Il y a aussi dans cette musique beaucoup d'humour et de variété.
4. 19/10/2010 15:56 - ferdinand
Pour moi jouer simplement un thème comme si on était poursuivi par un tsunami ne s'appelle pas de la regénération ( à sa décharge Zorn a sans doute été trop respectueux du maitre ). Dans la mème mouvance je préfère quelqu'un comme Marc Ribot qui tire son épingle dans n'importe quel contexte. Justement il n'hésite pas à fracasser ( pour démontrer leur solidité et leur rendre ainsi un plus bel hommage ) des standards d'Ellington à Hendrix dans un disque superbe " Rootless Cosmopolitans " . L'éventail de son talent est tel qu'il peut passer d'un jour a l'autre du son saturé NewYorkais à la ligne claire de ses escapades dans la musique cubaine . De Tom Waits à Joe Henry en passant par Bashung et mème John Zorn , un disque ou il figure m'intéresse forcément.
5. 06/02/2011 16:52 - Thibault
C'est quand même chiant Naked City, autant écouter les albums Amenaza El Mundo et Suspended Animation de Fantômas, beaucoup moins autistes et bien plus drôles.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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