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La métaphysique à la française, un art romanesque honteux ?

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Aurélien Bellanger - le 03/11/2010 - 12 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

En laissant le roman aux anglo-saxons pour s’occuper de théorie abstraite, la France n’a t’elle pas trahie son génie ? L’excellence de leurs métaphysiciens, qui jusque dans l’université américaine repoussent les nôtres dans les cursus littéraires, semble le démontrer : tandis que les romanciers américains commencent à nous ennuyer, nos philosophe continuent à les divertir.

Bien avant les Principia Mathematica, quand il était encore un jeune hégélien, Bertrand Russell rédigea une théorie dialectique des nombres. Un demi-siècle plus tard, dans L’histoire de mes idées philosophiques, Russell note perfidement que « bien que Couturat ait qualifié cet article de “petit chef d’œuvre de dialectique subtile”, il me semble aujourd’hui n’être que pure absurdité. » Russell ajoute : « j’avais un optimisme presque incroyable quant au caractère définitif de mes propres théories. »
Russell aura donc été pendant dix ans un métaphysicien français. Puis il guérit.

Il existe en France une puissante école de métaphysique qui refuse de guérir. L’Ecole Française de Métaphysique (EFM) produit avec régularité et aplomb une approximation de la métaphysique, deleuzolâtre et confusophile, héroïque et grandiloquente, parfois indigeste, mais intéressante. Accordons en effet à l’EFM une qualité méconnue : elle est très amusante à lire. Après avoir exclu Etre et Temps du champ de la philosophie sérieuse, Carnap sauvait néanmoins l’œuvre maîtresse d’Heidegger comme poème lyrique. Le grand roman comique français s’est à son tour réfugié dans la métaphysique.

L’EFM produit des romans pleins de rebondissement dont les personnages seraient l’Etre, l’Esprit, l’Empire ou le Temps. C’est une littérature quasiment épique.
Le problème de l’EFM, c’est qu’elle ne le sait pas.

Deleuze a été la lecture favorite des baby-boomers adolescents qui quarante ans plus tard allaient s’extasier sur Badiou. Derrida fit quelques best-seller, Rancière parvint à fidéliser un public. L’homme cultivé moyen peut citer plus de philosophes français vivants que de romanciers. Il est également capable de se rappeler d’un ou deux concepts (la Multitude, le Postmoderne), mais il est incapable de citer le nom d’un seul personnage de roman français contemporain.
Tout de suite après la télévision, et bien avant la littérature, le récit national français est porté par la métaphysique (ou plutôt par ce que l’EFM fait de la métaphysique : une littérature de substitution).
L’EFM est d’abord un provincialisme. Elle s’est construite contre l’hégémonie culturelle américaine, et a prétendu la combattre en la décontruisant. Elle a pour cela idéaliser son adversaire, au delà de toute mesure : l’Amérique est devenue son totalitarisme personnel. Puis l’EFM a changé de stratégie, ces dix dernières années. Elle a décidé de montrer à l’Amérique qu’elle la comprenait, qu’elle ne la comprenait que trop, et qu’elle avait finalement bien raison d’en avoir peur. L’EFM s’est lancée dans l’herméneutique hollywoodienne, comme pour parachever ses produits culturels, et pour en montrer la face obscure, le prophétisme caché, la métaphysique sous-jacente. Un collectif s’est constitué autour de Badiou pour analyser Matrix comme machine philosophique. Les trilogies Star wars sont devenues des objets d’étude et des instruments de démonstration. Les séries et les jeux seront les prochains eldorados théoriques. Comme pour contrebalancer les excès de l’Ecole Française de Phénoménologie, dont la quête perpétuelle de l’expérience pure avait fini par lasser, l’EFM ne s’intéresse plus qu’à un monde de seconde main.

On a ainsi assisté à un effondrement rapide de tous les critères du goût, remplacés par un consentement apeuré envers les apocalypses faciles de l’industrie du spectacle. Le bien, le mal et l’avenir se présentèrent comme des produits finis dissécables à loisir.

Quand on échoue à romancer quelque chose, on le théorise.

Le dernier livre de Jean-Clet Martin, Plurivers, malgré son sous-titre modeste - Essai sur la fin du monde, parle de science-fiction, de nanotechs et de posthumain. Ces trois sujets relèvent d’une sous-culture en vogue chez les penseurs hexagonaux. Jean-Clet Martin est métaphysicien. Ou plutôt, il appartient à l’EFM. Obéissant à une obscure injonction deleuzienne, qui veut que le philosophe soit producteur de concepts, Jean-Clet Martin s’intoxique dans sa propre production conceptuelle. Il surfe, sample et s’enfonce dans un réseau de référence croisées aux arts de masse et à l’histoire de la philosophie.

Tous ses défauts de philosophes seraient pourtant des qualités, chez un romancier.

Il héroïse Kant, Hegel et Nietzsche, et fait de Russell un personnage tragique. Sa lecture du paradoxe des ensembles est presque délirante. Alors que la posthumanité menace, et que des chimères apparaissent, le principe de contradiction, hérité d’Aristote, ne nous suffirait plus. Russell serait le grand témoin du moment où la raison fut acculée à la folie, et même à la nuit, et au brouillard, précise Martin, qui cite la page 94 de L’histoire de mes idées philosophiques : « cela (le paradoxe des ensembles) mit à terme la lune de miel que j’avais connu avec la logique ». Alors quoi ? Russell replongea t-il dans la dialectique hégélienne ? Martin le laisse entendre. Son paradoxe énoncé, Russell se serait mis à écrire des Histoires extraordinaires et des contes à la Lewis Carroll. Qu’importe à Martin que L’histoire de mes idées philosophiques continue encore sur 250 pages, qui racontent des choses aussi convenues que sa rencontre avec Wittgenstein, aussi ennuyeuses que l’élaboration de l’atomisme logique, aussi obscures que l’invention d’une méthode rébarbative qui s’appellera bientôt philosophie analytique. Qu’importe à Martin, puisqu’il a son anecdote, sa thèse et sa péripétie. Un Russell qui renonce faisait un personnage meilleur.

Martin oppose à ce personnage tragique un personnage optimiste un peu flou, capable de s’hybrider, de se déterritorialiser, de se virtualiser, de se multiplier… Le citoyen modèle du plurivers sera un condensé des super-héros de Marvel.
Le dernier chapitre du livre est réservé à Leibniz, ce super-héros old-school à la fois bibliothécaire, diplomate, philosophe et mathématicien. Leibniz va affronter cette fois le super-vilain Nanotech. La thèse de Martin est à peu près que les nanotechnologies permettent de réécrire le monde : « Les technosciences se placent aujourd’hui sous un déterminisme théologique qu’elles ignorent le plus souvent. Il s’agira, pour elles, d’investir la matière en suivant des protocoles techniques purement efficients. Mais ce matérialisme des technosciences utilisant les atomes comme briques d’une écriture extraordinairement efficace verra se réinscrire le Verbe dans un nouvel ordre des matières, comme s’il nous était loisible d’envisager le passage à l’existence d’autres mondes possibles, ceux que Leibniz avait précisément exclus de la réalité en raison du choix du meilleur – Dieu se portant garant de la perfection de la nature. » Martin continue, jusqu’à une théorie du miracle : « la science vise le miracle, c’est à dire un ordre d’association entre atomes qui n’est plus soumis au texte organisant les éléments de ce monde, à l’harmonie de ses chaînes moléculaires. » C’est une théorie tentante.
Elle serait parfaitement à sa place chez un romancier comme Dantec ou un écrivain comme Borges. Mais d’un métaphysicien, on est en droit d’attendre un minimum d’argumentation rationnelle. Rationnelle ? Mais vous ne savez donc pas que Nietzsche a réfuté de façon définitive la logique aristotélicienne, et Russell la logique moderne ?
Bien pratique.

Jean-Clet Martin déplore à la fin de son livre que la science-fiction ne soit pas prise au sérieux. Drôle de regret, pour celui qui en écrit en cachette.

Aurélien Bellanger

Jean-Clet Martin, Plurivers




Toutes les réactions (12)

1. 04/11/2010 15:33 - Yoda

YodaLa conclusion est là : prendre au sérieux la science-fiction comme nouveau territoire philosophique, à condition de faire l'effort d'aller en chercher la puissance théorique : http://yannickrumpala.wordpress.com/2009/07/18/que-faire-de-la-science-fiction-conclusion-provisoire/

2. 05/11/2010 19:08 - Ulrich

UlrichArendt déplorait aussi le manque de considération de ses contemporains à l'encontre de la science-fiction (considérée par elle comme un "véhicule des sentiments et aspirations de masse").
Néanmoins Yoda, la conclusion de M. Bellanger n'est pas vraiment là.
M. Bellanger déplore le manque de rigueur de l'EFM (et de la philosophie contemporaine par extension?)
Toutefois, déplorer une réduction purement "littéraire" de la métaphysique française est un drôle de reproche pour quelqu'un qui semble vanter les mérite d'une réduction linguistique de la philosophie ... .

En tout cas, vos articles sont intéressants et bien écris. Continuez à écrire pour le Ring.

3. 06/11/2010 10:20 - Lepol

LepolVive le grand Deleuze !

4. 06/11/2010 11:08 - lepol

lepolC'est que Deleuze est un créateur, un artiste, un intuitif, les interprètes n'ont jamais aimé les créateurs. Les interprètes il leur faut du tangible, du sûr, de l'évident, du pré mâché...Pourtant les créateurs ont toujours eut raison avant les autres...

5. 07/11/2010 07:40 - Michel Houellebecq

Michel HouellebecqPersonnellement, cher Aurélien, j'aurais au premier abord tendance à classer ces intéressantes tentatives dans le registre de la poésie.
Plutôt de la poésie épique, je dirais (sauf peut-être Heidegger, Carnap n'a pas tort). Mais y-a t-il vraiment une poésie épique ? La vraie poésie n'est-elle pas uniquement la poésie lyrique ?
Et puis c'est vrai, la dimension comique est très présente. Il faudrait peut-être évoquer des genres disparus (au moins de la littérature), quelque chose comme l'héroïco-comique je dirais, à la manière des "Aventuriers de l'Arche Perdue".

6. 07/11/2010 08:34 - Zoé

ZoéMes respects, Michel Houellebecq. J'espère que les choses se passeront bien demain.

7. 07/11/2010 09:15 - Saxo

SaxoVous seul méritez ce Goncourt, sur tous les plans. Doublement merci de m'avoir fait découvrir ce Ring, au wibe unique, et que j'ai placé en favori sur le champ.

8. 07/11/2010 12:50 - aurélien bellanger

aurélien bellangerC'est vrai. Je me souviens d'un livre appelé "Heidegger et l'expérience de la pensée", d'un certain Henri Birault, dont j'ai lu et relu la préface absconse, à 20 ans, comme un psaume de Saint-John-Perse. Les préfaces de l'EFM sont souvent des raccourcis épique de toute l'histoire humaine. Dès qu'on aborde ensuite le gros de l'ouvrage, qu'on ne finit jamais, on perd en mystère tout ce qu'on gagne en argumentation. Quoique l'argumentation...
Je pense aussi à un genre mal-aimé en France : le récit initiatique universitaire. Dont ressortent les Indiana Jones. Dont La trilogie cosmique de CS Lewis serait un archétype. L'Ecole Normale Supérieure ou la Sorbonne n'apparaissent transposées que dans des ouvrages théoriques...

9. 07/11/2010 22:53 - CM

CMAssez d'accord avec vous Aurélien: la french theory, c'est de la France-fiction.

10. 22/11/2010 02:19 - Thomas Heller

Thomas HellerPardonnez la réaction en différé. J'ai vraiment beaucoup de plaisir à vous lire, et suis là encore en parfait accord avec vous. J'ai tout de même une question, et ne ferai pas qu'oeuvre de flagorneur : finalement, lorsqu'on parle de philosophie anglo-saxonne et de philosophie continentale, parle-t-on encore de la même chose ? N'est-ce qu'une question terminologique sans conséquence à vos yeux ? Je précise ma pensée : lorsqu'on a posé une hypothèse testable, outre-atlantique, sur l'incarnation de l'esprit dans la matière, n'a-t-on pas d'ores et déjà bifurqué vers autre chose qu'une métaphysique ? (je ne parle pas de charlataneries new-age ou autre, je m'appuie seulement sur "Le moment cybernétique", ouvrage précieux de Mathieu Triclot, et donc fait référence à une théorie "vieille" de 50 ans). Finalement, un John Von Neumann n'a-t-il pas plus à nous apprendre qu'un énième métaphysicien (sans parler de Zizek ou Badiou, même quelqu'un de plus honorable à vos yeux) ?

11. 25/12/2010 19:00 - alain jugnon

alain jugnoncher aurelien bellanger
personne ne vous retient pour ne plus être philosophe
deleuze et derrida c'est la philosophie
vous parlez de quoi là ?

12. 24/08/2011 12:53 - alex

alexOuh la la les fautes d'orthographe dans cet article...

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