Les cancéreux ont leur mois, les incontinents ont leur semaine, les femmes ont leur journée. Il y a aussi les journées sans voitures, sans immigrés, pour la tolérance, pour la paix, pour Clotilde Reis, pour les hémorroïdes ou pour la courtoisie au volant…
Chaque jour doit être un événement pour donner l'impression qu'il en existe encore. Pour les intéressés, on pourrait bassement penser qu'il s'agit d'une éternelle manière de s'affirmer en pensant tirer de la contingence une certaine force. Or, comme avait si bien dit Wole Soyinka à l'adresse d'Aimé Césaire, le chantre de la négritude : "Un tigre ne revendique pas se tigritude". Bien sûr, une telle opprobre ne saurait être jetée sur la noble volonté féministe de triompher de siècles d'oppression machiste. Nous voilà donc, à grand renfort de battage médiatique et de déclarations complaisantes, dans notre communion, que dis-je, dans notre grand-messe féministe : la célébration de la journée de la femme. Quiconque s'interrogera au delà de l'aspect quelque peu opportuniste, ridicule et obligatoire de l'événement se posera cette question : la journée de la femme, oui, mais laquelle ? La journée de Nadine Morano ou celle de Martine Aubry ? De Fadela Amera ou de Marine Le Pen ? De Marion Cotillard ou de votre voisine ? D'une people professionnelle ou d'une inconnue ? D'une cartomancienne ou d'une paysanne ? D'une retraitée de Neuilly ou d'une prostituée rurale ? D'une femme battue ou d'une boxeure ? D'une féministe ou d'une bonne sœur ? Pour parler moderne, n'est-ce pas un amalgame stigmatisant que cette généralisation de toutes ces diversités qui sont autant de richesses individuelles ?
Toutes pareils. Toutes "la femme". Et l'on affirme que depuis sa création, ce mouvement communiste ne l'est plus du tout ? Qui s'interroge réellement sur l'artifice de ce mouvement qui a eu besoin d'une légende (l'invention d'une manifestation des couturières en 1857) pour exister ?
Il serait très malvenu de se moquer du frisson d'enthousiasme qui parcourt les courageuses militantes et les brillants journalistes qui savent si bien reconnaître ce que sont des victoires et des avancées.
Ainsi, citons parmi ces triomphes la féminisation des mots, à laquelle nous devons les magnifiques et élégants "écrivaine, auteure, zingueure", etc.
À titre d'exemple indéniable d'avancée culturelle, citons cette récente "minute féministe" publiée dans la Voix du Nord qui montre à quel point nos banales réflexions politiques et globales sont insignifiantes au pied de si immenses interrogations quotidiennes : « C'est madame ou mademoiselle ? Je hais cette question. Surtout posée d'un ton condescendant. Cela a-t-il une quelconque importance ? Ferai-je mieux mon travail si c'est mademoiselle ? Serai-je plus crédible si c'est madame ? Journée de la femme ou pas, je suis ulcérée de constater chaque jour les humiliations dont nous sommes victimes. Pourquoi les hommes ne prennent-ils pas le nom de leur femme lorsqu'ils se marient ? Les hommes ont encore du chemin à parcourir. La toute-puissance n'est plus du côté de la barbe ».
Outre cette discrimination scandaleuse vis-à-vis des femmes à barbe, on peut noter que cette individue (dame-femme-demoiselle-madame-mademoiselle-être-humaine ?) a le mérite de poser la finalité du féminisme, savoir la "toute-puissance", et ne cesse au passage de poser des questions tout à fait intéressantes. Elle pourrait également se demander pourquoi les femmes n'établiraient pas de meilleures performances olympiques que les hommes, et pourquoi elles finissent par se poser tant de questions sur leurs incertitudes identitaires ? D'autres l'ont déjà fait pour elle. Citons, à la volée (rien n'est inventé) : "Mère ou non-mère ? Femme ou non-femme ? Biologique ou non-biologique ?"
On débat sur le prix des crèches, sur le bienfondé des urinoirs.
Des centaines de questions, qui se multiplient à l'infini. Mais on ne se demande pas pourquoi les troubles nerveux, les comportements névrotiques et les manifestations hystériques explosent. Des signes que n'importe qui trouverait inquiétant, mais il vaut mieux se garder de le dire… Interférer dans la quête d'une destinée féminine est devenu un sacrilège.
On ne touche pas aux femmes.
Besancenot s'en est récemment aperçu, avec son coup médiatique manqué. Entre la féminisation et l'islamisation, la société a choisi. Même le totem du féminisme, Élisabeth Badinter, l'a appris à ses dépens. Entre la féminisation et l'écologisation, la société a choisi. Dans son dernier livre Le conflit : la femme et la mère, elle soutient que la maternité et l'écologie, avec leurs principes et leurs exigences, risquent de ramener les femmes à la maison. Elle affirme même que "la femme est réduite au chimpanzé". Badinter, qui parle d'une maternité-esclavagiste, dénonce également l'obligation faite aux femmes enceintes de se priver de vin et de tabac.
Ces mêmes mères sont cruellement obligées de repousser leur compagnon du lit conjugal pour laisser la place au bébé. Ce dernier devient donc une entrave à la jouissance. Sur ces sujets, beaucoup de féministes ont marqué leur désaccord avec Badinter, qui décidément pique avec l'âge, un peu comme un rouge débouché trop longtemps. Les jeunes militantes ont cruellement rappelé à l'éléphante du féminisme que tout ce qui était un tant soit peu durable et vieillissant n'avait pas d'avenir dans un mouvement qui se voulait émotionnel, renouvelable et affranchi. Dans l'idéal, le féminisme, c'est choisir la vie au foyer ou la vie professionnelle (ou les deux). Dans la réalité, il faudrait persuader les femmes que la vie au foyer (héritage un peu nauséabond) est extrêmement réducteur et que l'épanouissement ne réside que dans la réussite professionnelle.
Ce qui arrange bien les promoteurs (médias, politiques, société).
Il faut d'abord penser en terme de pouvoir d'achat, et donc de pouvoir de consommation. Pour ce qui est de la démographie, la science trouvera bien des solutions non-contraignantes, dans son programme d'assouplissement des contraintes humaines (les contraintes biologiques par exemple, qui ne permettent pas de jouir sans entraves). Pendant ce temps-là, la journée de la femme prend un peu des airs de salon du féminisme annuel, un peu comme celui de l'automobile à Genève. On y retrouve les derniers modèles, les concepts qui servent de test vis-à-vis du grand public, comme la promotion de la femme sans l'héritage biologique, c'est-à-dire de la femme (pardon, l'humaine) qui n'enfante pas mais qui adopte. Comme le déclare une certaine Silène, dans un magasine féminin, son "prochain geste citoyen" sera d'adopter un enfant. Pour que l'on atteigne de si prometteurs sommets en un laps de temps si court, il convient de rappeler ce qui a rendu possible une telle expansion. Devant leurs propres violences, au crépuscule du XXème siècle, les hommes se sont mis à douter. Ils se sont effrayés de leur condition (la recherche de la toute-puissance) et ont tenté de se soustraire à leur propre histoire, en quelque sorte à leur atavisme. La nature ayant horreur du vide (et la nature humaine ayant horreur d'être laissée pour compte), les femmes ont été propulsées sur le devant de la scène. Les hommes se contentent très bien de ce nouvel ordre établi. Ils sont enfin débarrassés de leur fardeau si lourd à porter.
C'est ainsi, quitte à se départir jusqu'au bout de sa nature, de sa féminité, le féminisme le plus abouti (donc le plus en avance) milite désormais pour une virilisation des femmes. Pour s'en convaincre, il est toujours bon de regarder cette petite vidéo de Joy Sorman, fer(e) de lance de ce néo-féminisme.
Ces femmes qui visiblement se détestent veulent donc devenir de vraies mecs, tandis que nous leur rendrions la politesse. Elles veulent pouvoir bosser toute leur vie dans une usine, pouvoir gérer une ferme, devenir déménageure. Et puis le père pourrait connaître lui aussi les joies d'être enceinte. Il pourrait enfin ressentir l'humiliation par le sexe, pisser accroupi, comme le préconisait cette campagne féministe suédoise. La femme pourrait rattraper son retard dans la course à la toute-puissance. Elle pourrait devenir enfin tout ce qu'elle prétend détester. On se prend à rêver qu'elle botte le cul à ceux qui le méritent, ce que ne font plus les hommes. Elle pourra même devenir une vraie beauf(e), qui battra son homme entre Auto-moto et Téléfoot. Quoi, ce serait parfois déjà le cas?
Quoiqu'il en soit, la nouvelle loi n'en fait pas mention. Ce serait inconvenant. Cette fameuse nouvelle loi votée avec une facilité déconcertante (la féminisation fait une rare unanimité sociale, là encore, c'est un signe qui devrait inquiéter les sains d'esprits), rappelle que 157 femmes par an succombent sous les coups de leur conjoint. Disons que cette issue funeste a lieu dans un cas de violences sur dix, ou un sur 100. Et même un sur 1000. Cela ne fait jamais que 157 000 hommes violents sur 35 000 000. Cela veut dire que plus de 99% des hommes ne sont pas violents. Pour pallier à ce vide juridique qui ne démontre pas tout ce que l'on voudrait démontrer, on incorpore dans cette loi une dose de violence psychologique. À quand le délit de présage de préméditation d'un début de pensée d'agacement envers ces dames ?
Récemment, une enquête menée aux États-Unis sur les violences faites au sein du couple montrait que les femmes menaient de très loin la course à la violence dite psychologique (notamment avec le lavage de cerveau des enfants). En France, une telle étude serait extrêmement malvenue. Il faut que l'homme conserve dans les esprits cette image de toute-puissance nuisible… Sans pour autant qu'elle continue de faire du tort à Bobonne. Les politiques et les gens en général sont d'ailleurs tous à peu près d'accord pour que l'État s'invite un peu plus souvent dans la vie privée des couples, pour vérifier que tout s'y passe dans les règles de l'art, donc que monsieur fait bien sa part de vaisselle, ne passe qu'une heure sur l'ordinateur par jour, fait du shopping avec madame et ne se permet plus la moindre réflexion qui pourrait être assimilée à un remugle machiste… Toujours en matière d'arsenal juridique, un débat sur France Info "opposait" deux femmes totalement d'accord pour dire qu'il fallait que notre législation en la matière se base sur l'Europe, et qu'elle s'aligne systématiquement sur les pays les plus en avance, pour ne plus jamais être en retard sur la question. Vous connaissez cette sémantique par cœur.
Avec une telle ardeur à l'ouvrage, les militantes verront bientôt tous leurs efforts aboutir. Elles l'auront, la toute puissance. La parité ? Vous n'avez tout de même pas cru qu'elles allaient partager le pouvoir avec ces hommes renonciateurs devenus incapables de décider quoi que ce soit, de protéger qui que ce soit ? C'est bien ce qui est le plus inquiétant, à vrai dire, dans la masculinisation des femmes. À trop devenir hommes, elles pourraient perdre leurs excellentes habitudes. Celle de la consommation, par exemple. Il ne manquerait plus qu'elles cessent d'être de si parfaites consommatrices ! En dépit du fait que la féminisation soit un mouvement profondément de gauche, c'est le capital qui gagne sur toute la ligne. Pendant qu'elles deviennent travailleuses, ils deviennent sur-consommateurs. Il y aurait donc un lien envisageable entre capitalisme et communisme ? Cette question est sans doute dénuée d'intérêt pour les si formidables esprits qui se scandalisent d'un insolent : "c'est madame ou mademoiselle ?"
Autre avantage féminin, la mesure et la précaution. Rappelons que sans le vote des hommes, Jospin et Chirac se seraient tranquillement affrontés au second tour des présidentielles en 2002. Ces salauds d'hommes ont privé les électrices d'un duel enthousiasmant. Il ne faudrait pas perdre cette capacité féminine à bien voter. La solution est donc de se viriliser et de se masculiniser, mais pas trop. Si la féminisation est vitale pour la société de consommation, elle n'en est pas moins vitale pour notre avenir social. Au moins autant que l'écologie ou l'antiracisme. C'est dire. C'est la vision émotionnelle et sentimentale des choses qui exige l'égalité, la paix, la non-violence, la modération, la précaution, l'harmonisation, l'abandon du libre-arbitre devant l'ouverture d'esprit, en réalité l'abandon du choix devant une grande "disponibilité" sentimentale.
La femme parfaite, l'être social parfait, c'est celle qui accepte. Tout accepter de son prochain, tout accepter de la mode, tout accepter de consommer, tout accepter de la télévision… Accepter d'adopter plutôt qu'accoucher parce que le premier est citoyen alors que le deuxième est dégradant. Accepter la politique éternellement sympathique et sans changement, accepter l'écologie, la paix dans le monde, le néo-féminisme, en un mot accepter d'accepter. L'acceptation passera par le cœur des femmes ou ne passera pas. Le cœur des femmes. À ce sujet, une sourde terreur gronde : et si on en avait trop fait ? Et si les femmes oubliaient leur cœur ? Et si elles devenaient pour de bon des mecs ? Et si elles s'emparaient réellement de la toute-puissance, pourquoi ne finiraient-elles pas par mal voter, par généraliser, par ne plus tolérer, par avoir des envies de guerre ? Sur ces angoissantes perspectives, les promoteurs de la féminisation se rassurent par des constats qu'ils rejettent obstinément d'ordinaire (la féminisation, au dessus de tout, permet cette dérogation majeure aux règles progressistes) : l'existence de réelles et irréductibles différences entre les êtres. Ils se disent que non, tout de même, la femme restera toujours femme parce que naturellement moins portée vers le pouvoir, parce que naturellement plus émotive que calculatrice, harmonieuse que divinatrice, parce qu'éternellement plus concernée temporellement par sa seule progéniture que par des siècles d'Histoire froide… en une phrase, les promoteurs se disent que les différences naturelles triompheront de leur égalisation artificielle. Et quand bien même, jamais elles ne seraient toutes féministes, toutes viriles, toutes ouvrières, toutes cadres, toutes mères, toutes voilées, toutes fonctionnaires, toutes ravies d'avoir leur journée… Il y aura toujours des différences entre elles. Vous avez dit des différences ? Et fondamentales ? Mais alors… comment faire l'Égalité avec des différences ? Comment rendre les humains unis et paisibles ? Comment venir à bout de la dualité de l'humanité (génitrice de conflits, d'imprévus, de vie) si elle existe en chacun d'entre nous ?
Devant cette énième question existentielle extrêmement gênante, nous nous en remettons aux prochains essais d'Élisabeth Badinter. En attendant, bonne journée, femme.
Laurent Obertone
Toutes les réactions (6)
1. 08/03/2010 10:06 - laurent Obertone
En parlant de journée "salon du féminisme", je ne suis pas déçu. Les constructeures y font des annonces fortes : Morano se plaint de la parité au Conseil des sages, Bachelot annonce une grande promotion sur l'IVG...
Aujourd'hui, on épile gratis...
2. 08/03/2010 11:57 - Joelle
Pas grand chose à redire à ce que vous énoncez comme symptomes d'une féminisation dégradée à part...
Merci à toi, homme.
3. 08/03/2010 21:16 - Patrick B.
Fantastique article !! Après une journée à la limite de l'ulcère, harcelé par toutes ces conneries de revendiquations féministes, lire ceci est un pur bonheur !! Le bon sens existe. Félicitations
4. 09/03/2010 00:25 - Lilith
Ce sont les mères (donc des femmes )qui éduquent les garçons...donc ce sont les mères( qui sont des femmes) qui sont responsables de ce que deviennent les hommes.
5. 19/03/2010 19:08 - AA v H-s
Chères féministes
Je vous propose afin que vous ne vous sentiez point lésées de vous acheter : des boules de geisha, ainsi qu'un gode miche et que vous colliez ces "instruments "sur votre pubis ..... ainsi vous aurez l'impression d'être fêtée 364 jours par ans.
Pour ma part, heureuse d'être femme et aimée et fêtée chaque jour : je n'ai pas besoin ni de cette journée de la femme, porter un enfant de celui que j'aime est une joie .
Et supporter l'idée que l'être aimé possède un utérus artificiel me semble inconcevable voire abject.
Veillez agréer , Mesdames féministes ,ma non considération.
AA v H-S
6. 27/05/2010 14:41 - Aline
Chère AA v H-s, et autres
merci pour ce message éclairant adressées aux féministes. Mais je en sais pas si vous avez remarqué que personne n'ayant laissé de messages avant vous ne semble l'être, donc vous vous adressez au vent.
Je constate avec regret que lecteurs de ce site ont toujours le même avis, et sont systématiquement d'accord avec ses auteurs.
Néanmoins je tiens à vous féliciter (M. Obertone), car vous vous exprimez très bien, et c'est un plaisir de vous lire, cela ne permet de faire mûrir mes réflexions encore jeunes.
Amitiés (socialistes et féministes, toujours adeptes du "bien-pensant" !)
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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