Un phénomène inédit est apparu ces temps-ci. Il se nomme « apéro-facebook ». Des jeunes gens se donnent rendez-vous sur internet, se réunissent dans la rue, et se retournent la cervelle à la vilaine gnaule. Pourquoi ? Disons qu’ils s’ennuient. Et qu’ils trouvent ça fun. En face, d’eux, nous avons : « Fumer tue ». « Ne mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé. » « L’alcool nuit gravement à la santé. ». Mieux : « Le coût de l'alcoolisme est considérable tant par ses conséquences sanitaires que par l'absentéisme au travail qui en découle ou par la criminalité qui y est associée. On estime à près de 39 milliards de dollars par an en Grande-Bretagne et 17,4 milliards d'euro en France. Un autre calcul montre que le coût atteint 1% du produit national brut des pays développés Ces estimations de coûts comprennent à la fois les coûts directs liés à la consommation de biens médicaux mais aussi les coûts indirects liés à la perte de productivité en raison d'arrêt de travail, arrêt maladie, etc. »
Préambule aux lignes qui vont suivre : tout ça, aux chiottes. Et même la vedette « alcoolisme – coût social de l’alcoolisme » de Wikipedia : rien à cirer. Déguerpissons. Jetons les amarres, lançons notre barque plus loin. Et lisons un de ces livres qui rend ivre, de la grande ivresse, et qui, pour parodier Laclos, ne se lit que d’une seule main, l’autre tenant ferme un verre de rouge. Celui de Laurent Lèguevaque, un type qui n’est entré en littérature que par ce genre de désertion. 13 ans juge d’instruction, ça fatigue. Un petit matin, on regarde les collègues, et puis on s’en va. Sans même respecter les procédures de démission. Un autre jour, alors que l’on est invité par PPDA pour une émission de télé, on décide d’entrer dans un troquet. Et là, aucune échappatoire, on est emporté par les beuveries, le forfait est inéluctable. Mais ce n’est pas par couardise que l’on se refuse à y aller, non : « – Faudra appeler demain pour s’excuser auprès de ses services, soupire ta mère qui sait que, par anarchisme viscéral, je ne le ferai pas. » Certainement pas : c’est plutôt parce qu’on a envie de faire valdinguer les affreux. De dire « merde ». De dire avec Robinson, au début du Voyage au bout de la nuit « Finis ça ! […] C’est pas souvent, hein, qu’on peut lui dire ce qu’on pense, au capitaine… Faut en profiter. C’est rare !... Et pour foutre le camp plus vite, j’ai laissé tomber le barda et puis les armes aussi… Dans une mare à canards qui était là à côté… » (1). Et aussi, parce qu’on a envie d’écrire. D’écrire par exemple, une longue lettre à son fils pour énumérer tout ce que l’on gagne à être ivrogne, lui transmettre ce legs, lui dire combien cela réussit dans la vie de ne pas être un triste buveur d’eau, un nuisible propret, un béni-oui-oui corseté.
De l’intimité paternelle aux soûleries de bonhomme
Et ça donne Lettre à mon fils lui expliquant les excellentes raisons qu’il aura de boire. Un titre qui fait saliver. Une exhortation à l’ivrognerie. Un bouquin qui s’affiche un tantinet inacceptable. D’autant que le fils en question n’a que 16 ans. La formulation présage quelque chose entre la fiction, l’écriture de soi, et l’essai. Et elle recèle un brin d’atavisme, de virilité. En somme, la mission sera diablement décadente, pleine d’amour, d’humour, de confessions, d’invention, de festivités grognardes, d’intelligence, de senteurs de lupanar.
Un livre d’homme, un livre de paternité. De paternité. Aux « mon fils », « mon enfant », « fils », répondent les « ta mère », « comme ta maman », « la religion de ta mère ». Avec cet art de la litote qui suggère un lyrisme abyssal. Et une pincée de sel machiste. De machisme généreux à la Gabin. On se souvient du « Ecoute ma bonne Suzane t’es une épouse modèle […] mais tu m’emmerdes. » (2), cette manière de dire « assez ! » à l’abstinence qu’il observait pour elle depuis des années. C’est dans ces ton-là, l’amour conjugal chez Lèguevaque : si l’on ne boit pas, il va-y avoir du grabuge, le mari fera la mauvaise graine.
Antoine Blondin ? Evidemment. Parfois à s’y méprendre. Echantillon comparatif : « Des rêveries de promeneur éthylique. Une jubilation solitaire, et alors ? Les vraies joies sont celles de la solitude. Comme les vrais drames. » / « Sait-on jamais ce que c’est ? Ce va-et-vient aux abîmes et un trajet solitaire. […] Les ivresses, si contagieuses, sont incommunicables. »
Bacchanales d’anars de droite
Et Blondin, on sait où ça nous mène. Dans la gouaille de gros garçon, façon Lino Ventura et dialogues de Michel Audiard. « Surtout, mon fils, l’alcoolisme est une posture. Celle des matamores, des durs à cuir, des trompe-la-mort. Un trompe-la-mort sincère : qui montre ses faiblesses, une manière de boiteux courageux. […] J’aime cette posture. Ai-je le droit ? ». ça évoque un mec droit dans ses bottes, comme un matelot sur un quai, et qui a pourtant une vie intérieure, une sensibilité, la caboche toute bourrée d’obsessions. La transcendance, le mysticisme, et l’ascèse, aussi. On cite l’Evangile, et puis on rit. On rit grassement, en faisant un peu de révisionnisme historique : « Au cours des dix siècles précédent l’ère chrétienne : […] le taniotique, plus astringent, permet ensuite de découvrir les vertus du chou bouilli contre la gueule de bois. », ou bien en assénant des « Selon moi ? L’alcool, c’est Dieu, mon enfant. » Et on ne connaît que la tête de veau, la liqueur de framboise à la cave, la vie qui grouille sur la bonne terre noire : « Une précision, mon fils : question cuite, par rapport aux Brestois, je suis un lapin de trois semaines… »
Seulement Lèguevaque ne se la joue pas vraiment aristocratie de l’ivresse. « Je suis né avec une cuiller en or dans la bouche, et papa racontait Reichshoffen à table », ce n’est pas exactement l’allure empruntée – serait-elle encore tenable ? On est davantage dans un humanisme burné, rabelaisien. Devant un texte à tendance libertaire, qui gronde partout « fichez-moi la paix » en luron. On compare le bar à une utopie « où le respect y est dû par les Maîtres. ». On cause épicurisme, et on se la donne à l’occasion foucaldien. Et puis on prend pour figure de proue Dionysos, le dieu nietzschéen.
Il n’empêche, impossible de s’y tromper, c’est de l’anar’ de droite en bonne et due forme. L’auteur renâclerait sans doute devant cette classification. Mais de toute façon, cette espèce d’oiseau rare n’aime pas qu’on les dise de droite. Question de principes. Seulement, quand on balance des « Armées de robots à l’usine et tribus de singes en congés, voilà le portrait des modernes. […] Il existe toutefois quelques exceptions. Un électron libre, notamment : l’alcoolique. », ou encore des « Nous [les alcooliques] poussons très loin le scepticisme. Ce qui, je te l’assure, nous rend extrêmement utiles en période électorale. Surtout, nous ne croyons ni à la vertu ni aux vertueux. […] Pas de promesse de paradis qui tienne – autrement, nous arrêterions. »
« Avec mon vin, l’anarchie vainc »
Autrement dit : « Hier, mollahs et moralistes, aujourd’hui préfets… ». L’interdit qui pèse sur l’alcoolisme est la constante à dénoncer. Sa forme actuelle ? La « soft law », la sensibilisation. On restreint à grands coups d’hygiénisme, de bien être du citoyen monopolisé par l’Etat, et de considération bassement budgétaire, ou tristement capitalistes. Alors qu’au final, l’ivrogne ne réclame qu’un seul droit : celui « de s’en foutre », droit « Inaliénable et sacré » : « Quels que soient l’enjeu, la situation, l’être humain, sujet de droit, dispose d’une faculté que les bêtes ignorent : la relativisation. Le je-m’en-foutisme. Le je-m’en-bats-les-flancs ». Et puis, quand le pochetron est fait dans le bois de Lèguevaque, ça lui permet de crier : « Entre-temps, j’ai compris que « boire ou écrire » n’était pas comme « boire ou conduire ». »
Message certes littéraire, qui vient masturber tous les rapports entre l’écriture et l’ivresse, qui est dans le sillage de la grande tradition de l’écrivain poivrot… Rappelons sur le tas : Baudelaire et le club des haschischins ; la distillation pour métaphore du poétique, avec Alcools d’Apollinaire ; l’inénarrable Bukowski.
Mais surtout message sur la liberté qui souffle dans « l’esprit de vin », le génie qu’il confère. Et, « Soyons réalistes (demandons l’impossible) », les buveurs d’eau blafards, les promoteurs de l’apéro jus de mangue et petits légumes coupés qui viennent nous dire que picoler, c’est mal, devraient bien plutôt se prendre une cuite au lieu de groffouiller d’assassins « Fumer tue » sur nos clopes. Déjà, ça rend aimable, et plus sûrement que d’apprendre par cœur la Déclaration de 1789. Et en plus de ça, ça rend moins con. Et une fois qu’on en est là, on se met à se demander si se torcher la gueule ne tiendrait pas non seulement de l’humanisme et de la poésie, mais aussi, quelque part, du plein acte politique ?
Ne nous embrasons pas trop. A peine a-t-on repoussé les brigades antialcooliques sur notre gauche et sur notre droite, qu’une sous-ivresse nous tombe dessus en pleine face. Avec cette jeunesse… Avec cette jeunesse criarde et bâchée dans des vêtements aux couleurs vives, réunie non pas par un comptoir au bistrot du coin, mais par internet, et qui prend la rue pour une boîte de nuit, au final, on ne sait plus vraiment ce que c’est l’anarchisme. Tout ceci n’a pas beaucoup d’allure. « Dans le fond, vous avez l’alcool petit et la cuite mesquine : vous ne méritez même pas de boire » (4). Et c’est ainsi que l’esprit de vin, ou l’esprit tout court, tombe des nuées comme une pluie grise, triste comme une giboulée de mauvais jus de fruit, au lieu de nous y élever dans « un rêve de fusée éclairante » (5). L’horizon de l’alcoolique facebookeur est d’indigo et de blanc, il n’est pas ce somptueux éthylisme qui nous transporte, celui qui nous donne la soif de « repeindre le ciel en rouge ».
Frédéric Gajaray
Laurent Léguevaque, Lettre à mon fils lui expliquant les excellentes raisons qu’il aura de boire, Le cherche midi, 137 pages, 13 euros.
(1) L-F Céline, Voyage au bout de la nuit, réf. éd. Folio. p.42 (2) Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, 1962. (3) Antoine Blondin, Un singe en hiver, réf. éd. Folio p.71 (4) Un Singe en hiver. (5) Antoine Blondin, Un singe en hiver, op. cit., p. 195.
Toutes les réactions (7)
1. 17/05/2010 09:07 - Amaury Watremez
"Bacchanales d’anars de droite"...
C'est vrai que Blondin, mais aussi Jacques Perret (amateur de petits blancs secs comme des coups de fusil) c'est autre chose que les apéros grégaires et festivistes de fècebouc. Il y en a qui ne méritent pas de boire. Et boire quoi d'ailleurs ? Du bon vin ou des soft drinks de djeuns cons ?
2. 17/05/2010 11:28 - Pierre Poucet
...
- Les seigneurs, les princes de la cuite...
- Les seigneurs??
- Parfaitement Monsieur, les seigneurs, ceux avec qui tu buvais le coup dans le temps mais qu'ont toujours fait verre à part. Dis-toi bien qu'ils sont à cent mille verre de vous les seigneurs, eux y tutoient les anges...
- Excuse-moi mais nous autres on est encore capables de tenir le litre dans se prendre pour Dieu le père!
- Mais, c'est bien ce que je vous reproche. Vous avez le vin petit et la cuite mesquine, dans le fond vous méritez pas de boire. Tu sais pourquoi y picole mon espagnol? Pour oublier les pignoufs dans ton genre...
3. 17/05/2010 12:41 - Amaury Watremez
Il y a aussi les noces de Cana, le moment le plus dramatique de l'Évangile (y'a plus de pinard)
4. 17/05/2010 13:03 - Léo w
J'adhère !
C'est vrai que cet alcoolisme massif en pleine rue...
Nous préférons côtoyer les anges que le pavé, tout en restant nous mêmes des pavés(dépravés ?).
On me demandera pourquoi je fréquente des "ploucs"; celui qui a toujours la raie des fesses à l'air, celui qui a un trou dans son short pour l'aération, celui qui est plus content de recevoir la bouteille que ta personne.(Quand Jacqouille la fripouille se retrouve à chaque époque chez lui)
Car tout ça me fait bien plus bander que l'hymne à la joie que nous propose l'Europe.
5. 17/05/2010 14:16 - Myrrhman
Rien n'est plus convenu que de jouer les soiffards déjantés. C'est à qui sera le plus résistant à l'alcool et le plus foufou : concours d'esbroufe entre ados attardés, je ne vois pas où est la transgression dans tout ça.
Et je rappellerai aux pourfendeurs de "l'hygiénisme ambiant" que cette propagande injonctive n'est qu'une façade, et que ce qui est prôné dans les médias n'est pas ou peu appliqué dans la réalité.
Simple principe de précaution, par peur d'éventuels débordements tragiques : personne n'interdira jamais à quiconque de se poivrer la tête comme il l'entend, surtout pas en France, où l'alcool fait l'objet d'un culte tout particulier.
6. 17/05/2010 16:32 - Amaury Watremez
Boire du bon vin entre amis et se poivrer sont deux choses différentes.
7. 17/05/2010 16:47 - Frédéric Gajaray
Myrrhman, réussir à faire de l'anticonformisme de second ou troisième degré, c'est bien trop acrobatique pour moi. Trop extralucide pour de telles galipettes, je me cantonne au constat de la "propagande injonctive" (?) dont vous faites état. Et à celui de l'éthylisme du vide de nos petits amis sur facebook. Un méchant manichéisme se forme, anti-pinard dans les deux camps. Il y perd peut-être l'essentiel. Cet essentiel n'est pas celui de "soiffards déjantés", et autres "ados attardés". Ou bien vous n'avez pas bien compris, et ne comprendrez jamais.
Nous buvons un verre à votre santé avec MM. Watremez, Poucet et W, que je remercie vivement.
A Pierre plus particulièrement : "Mais vous fâchez pas vous fâchez pas, nom de Dieu de bordel, on vous offre des fleuves tricolores, des montagnes de fleurs et des temples sacrés, et vous nous transformez tout ça en maison de passe ; vous trempez votre Babylone normande dans la mer de Chine !"
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